La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Grandes dames de la littérature

Olympe de Gouges

· Cahiers du féminisme, n° 48, printemps 1989 · p. 34-36 · 2 813 mots

Elle n’était pas plus noble que Théroigne de Méricourt et ne s’appelait pas Olympe de Gouges — nom qu’elle se composa — mais Marie Gouze, née à Montauban en 1748, officiellement fille du boucher Pierre Gouze et d’Anne Olympe Mouisset, son épouse. Mais elle sut plus tard qu’elle avait un père réel, « adultérin » qui, lui, portait de droit la particule : Le Franc de Pompignan, d’abord magistrat, puis poète professionne1 et membre de l’Académie française. Voltaire, qu’il avait attaqué dans son discours de réception à l’Académie, en fit une de ses têtes de turc, avec l’acharnement félin qui est un de ces charmes. Pompignan le méritait bien, car cet ennemi des philosophes, malgré son libertinage avec Olympe Gouze, était cagot, courtisan rampant et médiocre écrivain. Voltaire vengea par avance la fille « naturelle » du tartuffe. Celle-ci, mariée à seize ans avec un vieil homme, le traiteur Louis-Yves Aubry, mère d’un fils à dix-sept ans, veuve quelques mois plus tard, appela ce « vrai père » à son aide et n’en reçut en réponse que le rappel qu’elle n’avait aucun droit à se prévaloir de cette paternité et le conseil de prier.

Belle, elle eut des liaisons, mais refusa de se remarier, ce qui ne pouvait que lui valoir la classique accusation de courti-sanerie. Elle fit face avec la belle liberté d’esprit qui la distingue : « Des hommes inconsidérés sèment partout que j’ai eu des amants ! Certes la remarque est neuve, et surtout bien essentielle... Faut-il ajouter qu ’étant veuve à seize ans [ 5/c] et devenue ma maîtresse, je fus exposée plus qu ’une autre. 1 » De pareils débuts dans la vie lui ont ouvert les yeux et l’ont armée.

Auteur dramatique révolutionnaire

Provençale, le français n’est pas sa langue maternelle et, à l’époque de son mariage, elle est encore illettrée. Pourtant, à trente-deux ans, elle se lance intrépidement dans la carrière des lettres. Vocation irrésistible, c’est-à-dire à la fois instinct d’une capacité et exigence impérieuse d’un devoir d’intervention pour des causes brûlantes dont elle ne démordra pas. C’est ce qu’elle exprimera fortement : « La littérature est une passion qui porte jusqu’au délire. Cette passion m’a constamment occupée pendant dix années de ma vie. Elle a ses inquiétudes, ses alarmes, ses tourments, comme l’amour (...). L’activité de dix secrétaires ne suffirait pas à la fécondité de mon imagination. »

Mais cette passion ne l’aveugle pas sur ses faiblesses, puisqu’elle écrit aussi : « Il faut que j’obtienne une indulgence plénière pour toutes mes fautes qui sont plus graves que légères : fautes de français, fautes de construction, fautes de style, fautes de savoir, fautes d’intéresser, fautes d’esprit, fautes de génie... En effet, on ne m’a rien appris. Elevée dans un pays où l’on parle mal le français, je ne connais pas les principes, je ne sais rien. Je fais trophée de mon ignorance, je dicte avec mon âme, jamais avec mon esprit. »

Il semble en effet qu’elle n’écrivit pas mais dicta, d’une éloquence méridionale et d’une liberté de ton populaire fraîche, retenue cependant par un effort d’observation des formes de la littérature à la mode qu’elle fit. De là, l’aspect bâtard de son style, que ses féroces critiques pointeront sans trop prendre garde que c’est là un état transitoire de l’écrit de la période révolutionnaire, un « état naissant » d’une littérature dont la poussée n’est pas encore dégagée de la cosse du vieux langage noble.

Peu nous importe, au demeurant, qu’Olympe ne se recommande pas par la valeur littéraire de ses œuvres dramatiques — près de trente pièces de théâtre dont la plupart sont perdues et les autres... pas rééditées — son haut mérite est ailleurs. D’abord dans des causes que ce n’était pas une mauvaise idée de tenter de servir par la représentation dramatique, c’est-à-dire par le dialogue où les oppositions s’affrontent. D’emblée, elle s’attaque au plus difficile, au plus tabou des sujets : l’esclavage dans les colonies.

Sa pièce Zamore et Mirza, en 1785, acceptée par les comédiens français, est indéfiniment ajournée. Le clan des colons a fait intervenir le duc de Duras, académicien et maréchal de France. Elle s’acharne. En février 1788, elle réclame à nouveau que l’on joue sa pièce, par un véritable manifeste anti-esclavagiste qui ne peut qu’aggraver son cas. Rebaptisée l’Esclavage des Nègres, la pièce est enfin jouée en décembre 1789 et janvier 1790. Elle reste pionnière, et le clan des colons se déchaîne, lance par libelle des menaces de mort à peine déguisées en proposition de duels avec les « Amis des Noirs », accusés de s’être « servis d’une femme pour provoquer les colons » et, en tartuffes, lui reproche, à elle, de « ne pas craindre de nous armer les uns contre les autres ». A la manière des lepénistes, le lobby colonial déclenche une bagarre dans la salle du théâtre, et le maire de Paris déclare que « cette pièce incendiaire pourrait provoquer une insurrection dans les colonies ». A la troisième représentation, elle est retirée du répertoire. Ajoutant l’ignominie à la lâcheté, les comédiens français, arguant que l’œuvre leur appartient, interdisent qu’elle soit représentée ailleurs.

Restif de la Bretonne assistait à la seconde représentation. Sa critique 2, des plus modérées de celles qui accablent Olympe, manifeste à quel point celle-ci est en avance sur la conscience du temps. En effet, n’écrit-il pas : « l’intrigue invraisemblable [est] sans intérêt Qu’importe à l’affaire actuelle , de la liberté des Nègres, qu'un esclave se soit échappé après avoir tué l’intendant 1 C’est un crime digne de mort, et AT* de Goujes [ sic] n ’a pas senti qu ’elle ôtait par là tout l’intérêt. L’intendant a voulu violer me jeune Noire, et il veut la faire fouetter par l’amant de sa couleur, quelle lui préfère : le Nègre le tue. Voilà le fond de l’action. » Ce point de vue, en somme, refuse aux Noirs le droit à la violence révolutionnaire avec laquelle le peuple français s’est libéré et, par-là même, le critique implicitement. Au contraire, Olympe de Gouges, hostile au meurtre légal, a eu l’intelligence instinctive de montrer, en un cas individuel de révolte spontanée à l’iniquité, ce qui justifie la révolte collective.

Pour être moins brûlants, les autres thèmes d’Olympe sont tout de même les plus radicaux : elle s’en prend à la prison pour dettes, à l’interdit du divorce, et aux vœux forcés des filles sans dot (la plus jouée de ses pièces, mais qui, étant de 1790, s’attaque à un problème quasi réglé).

Par deux fois, elle met en scène Ninon de l’Enclos (Molière chez Ninon, et dans Mirabeau aux Champs-Elysées). Cette Ninon, à l’audacieuse intelligence, qui sut faire passer la pensée libertine au travers de l’obscurantisme du siècle de Louis XTV en se faisant une arme de son habile libertinage, Olympe se projette en elle et en fait sa porte-parole pour proclamer avec hardiesse : « Si l’on pouvait rajeunir et si je revenais à l’age de quinze ans, je ne changerai en rien le plan de vie que j’ai suivi. Mais j’approche de la cinquantaine... Cela vous étonne, et surtout que j’ai la force de l’avouer. »

Des milliers de pièces sont écrites (mille cinq cent, dit-on), et beaucoup jouées, pendant la Révolution, dont les deux ou trois qui surnagent n’ont que peu de valeur. Mais c’est seulement avec celles d’Olympe de Gouges que la critique du temps est féroce et grossière, s’unissant, d’ailleurs, sur le reproche majeur : une femme ne doit pas, ne peut pas être un auteur dramatique.

La Jolie Sans-Culotte armée en guerre. Gravure anonyme. Musée de Montreuil

Féminisme et révolution

Sans la détourner — comme on l’a vu — de l’art dramatique, dès 1788, les prodromes de la révolution lancent Olympe de Gouges dans une activité directement politique. Avec sa sensibilité et son sens pratique de femme, elle saisit les problèmes au niveau immédiat de la vie quotidienne, de l’urgence — « le pain est cher, les travaux ne vont plus et les malheureux manquent de tout » — et propose une solution simple, évidente, de celles que les classes condamnées n’acceptent jamais : « un bon impôt sur ce luxe effréné » alimentant une « caisse patriotique ».

Ses projets et propositions se bousculent : maisons d’accueil pour les chômeurs, vieillards, veuves sans ressources, orphelins et enfants d’ouvriers ; ateliers nationaux. Elle récidive en 1789, insistant sur le sort des femmes « qu’un revers de fortune prive de tout secours » et revendique la construction de maternités, distinctes des hôpitaux, alors trop souvent des mouroirs. En mai, elle s’est installée à Versailles, à la porte des Etats généraux qu’elle inonde de brochures sur tous les sujets, en particulier sur le droit au divorce et pour un statut juridique pour les enfants abandonnés et bâtards. « Les merveilleux de la Cour crièrent à l’audace et prétendirent qu’il valait mieux que je fisse l’amour que des livres. J’aurais pu les en croire... s’ils avaient été en mesure de me le persuader. »

Si l’on se doit de dire qu’elle ne conçoit pas l’implacable rigueur de la lutte de classes qu’elle semble toujours ramener à des préjugés et entêtements surmontables par un peu de bonne volonté, en revanche, elle en appelle aux femmes du sort qui leur est fait et qu’elles acceptent trop facilement, contre leurs rivalités futiles qui les livrent a la suprématie masculine, les rend « ennemies d’elles-mêmes », et travaille à leur faire prendre conscience de leur cause.

La Déclaration des droits de l’homme lui éclaire sa voie : elle écrit les Droits de la femme et de la citoyenne. Admirable texte, nerveux, dense, son chef-d’œuvre,

— 35 de l’adresse du préambule : « Homme (...) qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? », et de la première phrase de l’article premier : « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits », jusqu’à l’appel du « Postambule » (sic)-. « Femme, réveille-toi ! »

La révolution a libéré et purifié son style, comme elle l’a fait pour David en peinture.

Elle n’a rien oublié dans ces droits. Benoîte Groult écrit : « Elle osait compléter les libertés civiles par les libertés individuelles, les deux étant à ses yeux inséparables. Attitude d’un modernisme inouï, si l’on songe que, deux siècles plus tard, ce problème reste encore au cœur de nos préoccupations. Bien avant Fourier, elle allait jusqu’à proposer une révision du mariage au profit d’un " contrat social”, sorte d’adultère légal qui préfigurait la reconnaissance par une loi récente du statut des concubins. Elle réclamait également des secours pour les filles-mères et le droit à la recherche en paternité. ‘‘Toute citoyenne peut donc dire librement : je suis mère d’un enfant qui vous appartient, sans qu’un préjugé barbare la force à dissimuler la vérité. ” Elle demandait également l’octroi d’une pension alimentaire en cas de divorce, mais aussi la reconnaissance par la société de la dignité des mères, mariées ou non. Olympe de Gouges a ainsi été l’une des premières à invoquer cette notion de la dignité de l’être humain. Elle souhaitait enfin que tous les enfants, légitimes ou non, aient un droit sur les biens hérités du père. Il faudra attendre là encore 1975 pour que ce souhait s’inscrive enfin dans la loi française. »

Elle va même — ne cessant de lier le sort des femmes à celui des Noirs des colonies — jusqu’à évoquer le sort indigne de ces enfants que les colons font à leurs esclaves.

Quant au droit civil, posant que « les femmes, comme les hommes, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics (...) sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents », d’emblée elle demande que « les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent à être constituées en Assemblée nationale. »

De ces revendications, la Législative ne retiendra que les droits civils, à l’exception des droits politiques, et le divorce. On remarquera que la société bourgeoise exige les premiers, et que le second intéresse presque autant les hommes que les femmes. Cependant, la première année de la nouvelle ère voit les trois quarts des demandes en divorce être le fait des femmes. Les droits politiques ne seront, à la Constituante, qu’évoqués par Robespierre, tandis que la Convention ira au contraire jusqu’à interdire tout rassemblement de femmes et à fermer les clubs féminins.

Toute d’intelligence droite et de générosité, Olympe n’a pas le sens politique. Elle avoue son étourderie, mais n’en démord pas. Ses Droits de la femme sont dédiées... à la reine, tout comme elle fera jouer sa pièce l’Entrée de Dumouriez à Bruxelles un mois avant la trahison de celui-ci. Ennemie de la violence autant qu’elle est radicale, elle se prononce contre l’exécution de Louis XVI avec ces arguments forts : « Il ne suffit pas de faire tomber la tête d’un roi pour le tuer, il vit encore longtemps après sa mort. Mais il est mort véritablement quand il survit à sa chute », et « Le sang, même celui des coupables, versé avec cruauté et profusion, souille éternellement les révolutions. » Et voilà qu’admiratrice des Girondins, elle s’en prend à la dictature de Robespierre avec la fougue et le manque de prudence qui la distinguent. Son sort en est réglé.

Ses Droits de la femme ont mis le comble à la passion misogyne que son action n’a cessé de provoquer. Aux insultes grossières et moqueries féroces vont s’ajouter les voies de fait (comme contre Théroigne de Méricourt qui en deviendra folle). Elle, y fait face avec une véritable dignité, un courage à toute épreuve et un esprit qui parvient parfois à mettre les rieurs de son côté.

Mais ce ne sont pas des circonstances atténuantes sous la Terreur qui, pour aussi nécessaire qu’elle soit, n’en mêle pas moins autant d’éléments troubles et de pulsions bourbeuses que d’exigences de rigueur politique.

Emprisonnée en juillet 1793, elle est par surcroît humiliée de la présence continue d’un gendarme dans sa cellule, privée de linge de rechange et sans soins lorsqu’elle est blessée. Elle qui, trois ans avant, disait qu’elle n’avait « point, comme Jeanne d’Arc, à redouter la sainte grillade », dit maintenant : « Je sais que ma mort est inévitable. »

Elle n’est de celles qui demandent grâce. Accusée de fédéralisme (crime contre la république une et indivisible), de provocation à la guerre civile pour rétablir la royauté, elle doit se défendre seule — son avocat ayant refusé sa cause — et fustige ses juges.

Ultime épreuve : son fils, soldat de la République, auquel elle en a appelé, la renie.

Elle est exécutée le 3 novembre 1793, première femme à être guillotinée après Marie-Antoinette, et cinq jours avant Mme Roland.

Telle fut la réponse de la révolution à son exigence bafouée : « Les femmes ont le droit de monter à l’échafaud. Elles doivent avoir également celui de monter à la tribune. »

La révolution contre les femmes ?

La mort d’Olympe de Gouges n’a pas désarmé la misogynie dominante. Les insultes et le mépris la suivront bien au-delà de la mort de ceux qui l’ont condamnée et ont fait de sa mort un avertissement aux femmes d’avoir à rentrer dans le rang.

La Révolution n’a compté qu’un homme ouvertement féministe : le Girondin Condorcet, qui battit vite en retraite. Laclos, qui avait écrit qu’il n’y aurait pas de véritable révolution sans que les femmes s’en mêlent et que le changement de la société dépendrait de leur courage, n’a pas donné de suite politique à cette déclaration.

Bien qu’Olympe de Gouges puisse être considérée comme une Girondine, c’est avec raison que Nodier la classera parmi les « enragés de la révolution ». D’instinct, il a ainsi marqué le lien de la cause des femmes et celle du « prolétariat naissant ».

La féroce misogynie de la révolution, en les hommes de son aile radicale comme en les Thermidoriens et leur rejeton Bonaparte, peut paraître surprenante, alors que le xvnr avait connu un flux paradoxal de féminisme dans ses classes dominantes. Il semble bien qu’il y ait un lien profond, renouvelé, du patriarcalisme misogyne traditionnel et des structures constitutives de la société bourgeoise, qui, partant des structures économiques de propriété et d’héritage, induisent les exigences morales de rétention (si bien apparentes dans la religion purement bourgeoise qu’est le protestantisme) et assimilent et réinvestissent la misogynie chrétienne comme la populaire. C’est ce bloc, dont l’idéologie contaminera longtemps la classe dominée et sera largement partagée par les femmes elles-mêmes, « ennemies d’elles-mêmes », en échange d’avantages trompeurs qu’Olympe de Gouges dénonçait déjà, que le féminisme n’a pas encore fini de démanteler après deux cents ans de combat.

Olympe de Gouges pressentait-elle une si longue lutte quand elle écrit : « Jt lègue mon âme aux femmes. » Elle qui fut la première héroïne et martyre du féminisme, mérite qu’on se souvienne de son message.

Michel Lequenne

Notes

  1. 1. Cf Olympe de Gouges, Œuvres, présentées par Benoîte Groult. Coll. «Mille et une femmes », Mercure de France. De cet ouvrage, auquel nous avons emprunté l’essentiel de notre information et de nos citations, nous ne regrettons que la limite de son anthologie et, en partie, de ses choix dans l’œuvre dramatique. Quant à la précieuse introduction de Benoîte Groult, nous nous permettons de lui reprocher trois petites bévues : d’avoir pris André Chénier pour Marie-Joseph Chénier (p. 27 et p. 29) ; d’avoir prolongé d’environ trente et trente-cinq ans la vie de Marivaux et de Lesage ; enfin d’avoir éloigné de la révolution l’œuvre de Fourier d’une bonne vingtaine d’années (p. 43).
  2. Cf. aussi Chantal Thomas, «Féminisme et Révolution : les causes perdues d’Olympe de Gouges », in la Carmagnole des muses, sous la direction de Jean-Claude Bonnet, éd. Armand Colin.
  3. 2. Restif de la Bretonne, les Nuits révolutionnaires, Le livre de poche, p. 127.

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