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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La prostitution, une immense servitude

Cahiers du féminisme, n° 5, juin - juillet - août 1978 · p. 38 · 801 mots

A propos du mariage bourgeois, Engels a écrit : « Ce mariage de convenance se convertit assez souvent en la plus sordide prostitution — parfois pour les deux parties, mais beaucoup plus fréquemment de la femme ; si celle-ci se distingue de la courtisane ordinaire, c'est seulement parce qu’elle ne loue pas son corps à la pièce comme une salariée, mais le vend une fois pour toute comme une esclave. A tous les mariages de convenance s’applique le mot de Fourier (1) : « De même qu’en grammaire, deux négations valent une affirmation, en morale conjugale, deux prostitutions valent une vertu. » (2)

Dans son livre la Partagée Barbara écrit: <r A tous j’ai tenté d’expliquer comment on arrivait à ta prostitution, en leur montrant que la femme était la monnaie d’échange la plus sûre de notre société. J en ai choqué certains en leur disant que beaucoup cT autres femmes se prostituaient même si elles n’allaient pas au trottoir : la femme qui est prête à coucher avec son supérieur hiérarchique pour obtenir une augmentation ou une promotion... j’ai parlé des femmes des cités-dortoirs qui payent les commerçants en fin de mois avec leur corps et du mari qui fait l’aveugle car la paye est trop petite et les gosses trop nombreux. J’ai cité aussi celles qui ont un ami, un peu vieux bien sûr, mais si généreux! Le mode de paiement est différent, mais, dans tous les cas, la femme aura accepté cette idée que son corps est un objet à vendre. »

Oui, la prostitution, c'est accepter l'idée que son corps est un objet à vendre.

Pourtant, cette affirmation parfaitement juste ne suffit pas à préciser notre position ; en effet, deux idées sont suffisamment répandues pour que nous prenions la peine de les contester :

— * Se prostituer ou aller vendre sa force de travail en usine, c’est la même chose. »

— « Se prostituer est un acte révolutionnaire. » (3)

Dans un cas, on banalise l'acte de prostitution, dans l'autre, on le valorise et nous ne sommes pas d'accord. Non pas au nom d'une morale qui, elle, dénonce la prostitution parce que cela touche au sexe et que c'est sale... morale que nous récusons, mais au nom de la lutte pour les droits des femmes. Les deux précédentes positions ont l'immense avantage de rassurer les hommes qui organisent et/ou ont recours à la prostitution, de consoler les femmes qui se prostituent. Mais à travers la plupart des témoignages des prostituées elles-mômes, c'est une tout autre réalité qui transparaît (4). « H faut vraiment être acculée pour en arriver là. C’est un geste suicidaire : jrfour où je suis devenue prostituée, j’ai fermé mon corps à la vie, j’ai dissocié mon corps de ma tête et j'ai quitté le monde. »

Sans aucun doute, les conditions mêmes de l'exercice de la prostitution (répression des femmes prostituées, morale bourgeoise hypocrite qui les condamne au mépris, etc.) constituent un élément important pour comprendre ce sentiment d'anéantissement, de solitude que ressentent la plupart des femmes prostituées.

Certes, les ouvrières à la chaîne témoignent elles aussi sur la nécessité pour elles de se droguer au café pour « tenir le coup » (5) comme les prostituées témoignent sur leur besoin d'avaler de l'alcool avant d'aller au trottoir.

Les femmes ouvrières elles aussi parlent de leurs gestes mécaniques qui leur font oublier leur corps, pendant qu'elles pensent à autre chose, des humiliations qu'elles subissent de la part des contremaîtres, et de cette impression de n'être plus qu'une machine à produire.

Nous ne cherchons pas à idéaliser la condition des ouvrières ou de tout autre travailleur salarié pour « noircir » celle des femmes prostituées.

Mais il existe une différence qui n'est pas négligeable : en louant sa force de travail, la salariée, garde la liberté de préserver son intégrité physique même si l'on ne peut nier que de mauvaises conditions d'hygiène et de sécurité, les accidents du travail sont déjà une atteinte à cette intégrité physique ; en vendant son corps, son sexe plus précisément, la femme prostituée renonce à cette intégrité physique. Le droit à l'intégrité physique constitue une des libertés élémentaires pour laquelle ont combattu les esclaves, pour laquelle combattent les prisonniers torturés.

De plus, il n'y a pas de réforme possible de la prostitution. Dans la prostitution comme dans le viol, la femme est niée en tant qu'individue ; que ce viol consenti se passe dans un hôtel minable ou un appartement de luxe ne change rien dans la nature même de la relation entre le client et la femme prostituée.

La lutte contre la prostitution s'inscrit dans la lutte globale des femmes, pour le droit de disposer de leur corps, comme c'est le cas à travers la lutte pour l'avortement et la contraception libres et gratuits.

Notes

  1. (11 Fourier, socialiste utopiste de ta première moitié du XIX* siècle (21 «L’Origine de la famille, de la propriété privée et de F Etat » (31 # Marge s n* 3 : «A fous préférons /‘amour. Nous refusons ta servitu de des usines et des bureaux, du mariage, des patrons et de F Etat. Nous sommes libres malgré vos interdits et vos brimades. Libres <F être là ou ailleurs ou nulle part libres de nos corps libres de notre argent libres de notre temps libres de notre espace libres de nos gestes et de nos ftarades.
  2. (4/ Voir hibhografihie.
  3. (51 Se ra/gutler le beau hlm de Colline Sert eau «Qu'est ce gu elles veulent »

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