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Compte rendu

Le Fait féminin, sous la direction d'E. Sullerot. Recueil de textes et de discussions provenant d’un colloque organisé par le centre Royaumont pour une science de l'homme, 72 F à la librairie La Brèche

Cahiers du féminisme, n° 5, juin - juillet - août 1978 · p. 47 · 961 mots

Evelyne Sullerot, Le fait féminin. Qu'est ce qu'une femme ?

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Lorsque l'on a terminé les 120 pages de ce gros bouquin, c’est tout de même la déception, et l’énervement parfois, qui l’emporte.

Certes, le projet d’E. Sulle-rot est intéressant : regrouper des savants, des chercheurs de réputation internationale pour essayer de rassembler l'ensemble des données scientifiques sur le « fait féminin ». Avec surtout la volonté de faire le point sur l'apport des sciences dites exactes : anatomie, embryologie, biochimie, physiologie, etc. En lisant les différentes contributions, l'on apprend beaucoup de choses. Ne serait-ce qu’à se méfier de ce qui apparaît comme une « donnée naturelle » de la condition de femme. Ainsi on a souvent tendance à expliquer que l’une des données de cette condition, c’est la régularité du cyle féminin, des « règles ». Plusieurs intervenants de ce colloque insistent sur le fait que loin d’être le produit d’une situation « naturelle », on a, là aussi, un fait de société.

Dans les sociétés anciennes ce qui était une situation aussi normale c’était l’aménorrhée de lactation , c’est-à-dire l’absence de menstruation (de « règles ») produites par la nourriture de l’enfant au sein (parfois pendant de longues années). C’était là un moyen de contraception « naturel » disparaissant lorsque le sevrage se fait de plus en plus tôt. Ce sont les savants qui, autour des année soixante, mettant au point les premières pilules contraceptives, ont décidé de régler le cycle sur un mois.

Théorisant ainsi une situation produite par l’évolution sociale (absence de nourriture prolongée au sein) comme une situation naturelle : la régularité mensuelle du cycle devenant un signe de normalité féminine. Ce qui fait conclure à Short : « Ces faits soulignent la nécessité de mettre au point des contraceptifs qui permettraient de revenir aux conditions représentant l'état normal chez nos ancêtres primitifs : l’aménorrhée. »

Mais quand il s’agit de passer de l’analyse des spécificités de la femme du point de vue biologique à l’explication des différences /inégalités des hommes et des femmes dans une société donnée (ou plus généralement dans l’histoire) les choses s’obscurcissent. Les plus prudent(e)s des participante)® au colloque expliquent que finalement il n’y a pas de lien possible dans l’état actuel des données scientifiques entre ces recherches biologiques et l’analyse des rôles masculins et féminins tels qu’ils sont socialement déterminés. D’autres essaient d’établir ce lien, mais en sont surtout réduits à montrer le peu de validité scientifique de leurs arguments. Ainsi au nom d’une notion aussi vague que « l’investissement parental » différent chez l’homme et chez la femme (qui trouverait sa racine dans les données biologiques générales produites par les conditions de reproduction de l’espèce), on en vient à légitimer l’existence nécessaire d’un « noyau familial » et les raisons pour lesquelles les femmes-mères sont plus sensibles à la stabilité de ce noyau que les hommes. C’est faire fi un peu vite de l’analyse des relations de parenté, des systèmes de parentés qui ont peu à voir avec la biologie, mais beaucoup avec l’étude des conditions de reproduction d’une société donnée (reproduction de l’espèce et des conditions matérielles d’existence).

De même, on lorgne du côté des chromosomes pour rendre compte de l’agressivité supérieure des hommes. Ou bien une chercheuse américaine constatant une différence dans l’aptitude spatiale des hommes et des femmes va en chercher les raisons dans la différence (par ailleurs existante) entre les cerveaux. De là à dire que, par exemple, on peut ainsi expliquer le fait qu’on trouve peu de femmes dans les professions d'architecte ou de compositeur ou que là se trouve la raison de la moins forte capacité de synthèse des femmes, il n’y a qu’un pas que d’aucuns franchissent allègrement. Cette même chercheuse explique pourtant que chez les Esquimaux, qui ne connaissent pas la même discrimination entre filles et garçons par rapport à « l’extérieur », on ne trouve pas ces mêmes inégalités dans l’attitude spatiale. Mais cela ne l’empêche pas de chercher du côté du cerveau et non de la société des explications à cette inégalité...

Certes, ces discours ne visent pas à fonder « en nature » l’inégalité entre hommes et femmes, ils parlent plutôt de « différence » sans établir une hiérarchie. Mais leur effet est clair : au nom de cette différence, soi-disant fondée biologiquement, légitimer les rôles actuels des femmes et des hommes. Fort heureusement, il y a beaucoup de contributions qui ne vont pas dans ce sens...

Au cours de ce livre, E. Sullerot expose souvent le fondement de la démarche de ce colloque : si au XIX* siècle, l’on a voulu tout expliquer par les différences « naturelles » entre hommes et femmes, au XX* siècle la mode est de tout expliquer par l’histoire, la sociologie. Il faudrait en quelque sorte trouver un équilibre. Les passages où E. Sullerot essaie de trouver cet équilibre et tenter de relier l'aptitude spatiale différente des hommes et des femmes, qui serait biologiquement explicable, avec les différences /inégalités des deux sexes dans les structures de formation et de travail ne sont pas là pour prouver que cette démarche est fructueuse !

Il faut donc lire ce livre qui a des aspects passionnants. Mais qui finalement démontre que si l’on veut avancer dans l’analyse du masculin et du féminin il faut aller chercher des explications dans l’ordre de la culture et non de la nature. Le fait féminin est principalement un fait culturel et social. A ne pas le comprendre l’on est condamné, comme beaucoup des participants à ce colloque, à produire des discours idéologiques qui ont peu à voir avec les sciences dites exactes.

« Le Fait féminin », sous la direction d'E. Sullerot. Recueil de textes et de discussions provenant d’un colloque organisé par le centre Royaumont pour une science de l'homme, 72 F à la librairie La Brèche.

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