La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

«Les droits de l’homme sont aussi les nôtres»

· Cahiers du féminisme, n° 50, automne 1989 · p. 35-38 · 4 134 mots

Autour de 1789 « Les droits de sont aussi les r homme nôtres »

* La Déclaration des droits de l’homme est-elle commune à la femme ? » (P. Guyomar, 1793)

Des cortèges de femmes vêtues à l'antique , lors des grandes fêtes républicaines, aux déesses de la Raison et aux statues de la Liberté, les femmes furent partout mobilisées au service de l'allégorie révolutionnaire. Elles furent dans le même temps rejetées de l'espace politique réel, exclues des droits civiques. C'est sur ce paradoxe que nous voulons aujourd'hui revenir.

Comment ceux qui pour la première fois posèrent le principe de l'universalité des droits purent-ils maintenir ainsi à l'écart la moitié de la société ? Quelle idée les acteurs et les actrices de cette Révolution se faisaient-ils de la place et du rôle des femmes ?

A lire l’abondante production à laquelle donne lieu la commémoration du Bicentenaire de 1789, on pourrait croire que la vision de ce paradoxe est un pur produit des préoccupations féministes contemporaines, tant cette question est absente de la très grande majorité des publications. Ainsi Mona Ozouf, interrogée dans le Nouvel Observateur sur l’absence du mot « femme » dans son Dictionnaire critique de la Révolution, explique-t-elle que « le féminisme n ’existait pas sous la Révolution ». Certes, le mot n’existait pas encore. Mais le débat sur le droit des femmes fut, lui, bien présent dès cette époque -même s’il traversa peu les assemblées officielles '.

On pense bien sûr à Olympe de Gouges et à sa Déclaration des droits de la femme. Avant elle cependant, d’autres femmes, restées souvent anonymes, avaient déjà pris la plume pour revendi-�cr la reconnaissance de ces droits.

Les premières à le faire, dès l’annonce de la réunion des Etats Généraux, sont des femmes de la bourgeoisie. Leur objectif est d’attirer l’attention sur la situation des femmes (leur éducation « très négligée », le « despotisme marital », le développement de la prostitution, etc.) et de dénoncer tout ce qui fait d’elles des mineures à vie : « La devise des femmes est travailler, obéir et se taire », écrit madame B. B. dans son Cahier des doléances et réclamations des femmes. Les principales revendications portent sur les droits civils (abolition des privilèges de masculinité, droit au divorce) et sur l’instruction : « Nous demandons à être éclairées, à posséder des emplois, non pour usurper l’autorité des hommes mais pour en être plus estimées, pour que nous ayons les moyens de vivre à l’abri de l’infortune », réclame la Pétition des femmes du Tiers Etat au Roi, en janvier 1789.

Certains de ces textes peuvent paraître très mesurés. N’oublions pas que les femmes partaient... de zéro — elles n’étaient rien dans la société d’Ancien Régime — et que la Révolution n’en était alors qu’à ses premiers balbutiements.

Mais le cours de l’histoire s’accélère. Assez rapidement, à côté de ces revendications apparaît un discours plus radical, qui se réclame des valeurs portées par la Déclaration des droits de l’homme : « Les femmes ont pris très au sérieux l’utopie démocratique », note Françoise Collin. « Elles pensent venu le temps de la liberté et de l’égalité, pour tous et donc pour elles1. »

« La Déclaration des droits de l’homme est-elle commune à la femme ? » (P. Guyomar, 1793)

« Et nous aussi nous sommes citoyennes. »

C’est bien l’esprit de la Déclaration de 1789, en effet, qui inspire ces Etren-nes nationales des dames, lettre d’une anonyme madame la M. de M..., datée du 30 novembre 1789 : « Remettons les hommes dans leur chemin, et ne souffrons pas qu ’avec leurs systèmes d’égalité et de liberté, avec leurs déclarations de droits, ils nous laissent dans l’état d’infériorité — disons vrai, d’esclavage — dans lequel ils nous retiennent depuis si longtemps. »

C’est ce même esprit encore, qui souffle à Etta Palm d’Aelders, baronne hollandaise installée à Paris, son Discours sur l’injustice des lois, prononcé le 30 décembre 1790 devant la Société des amis de la vérité : « Ne soyez pas justes à moitié, messieurs. (...) La justice doit être la première vertu des hommes libres, et la justice demande que les lois soient communes à tous les êtres, comme l’air et le soleil ; et cependant partout, les lois sont en faveur des hommes, aux dépens des femmes, parce que partout le pouvoir est entre vos mains. » Elle revendique le droit pour les femmes d’être considérées comme membres à part entière de ce nouveau peuple de citoyens : « Que des couronnes civiques, s’écrit-elle en conclusion, remplacent sur ces têtes intéressantes les misérables pompons, symboles de la frivolité, et les signes honteux de notre servitude. »

Mademoiselle Jodin (qui se présente comme fille d’un citoyen de Genève ) ne réclame pas autre chose lorsqu’elle écrit dans ses Vues législatives pour les femmes, en 1790: « J’ai pensé que mon sexe, qui compose l’intéressante moitié de ce bel empire, pouvait aussi réclamer l’honneur et même le droit de concourir à la prospérité publique ; et qu’en rompant le silence auquel la politique semble nous avoir condamnées, nous pouvions dire utilement : Et nous aussi nous sommes citoyennes. »

Tous ces textes — et l’on pourrait en citer plusieurs autres — manifestent de façon éclatante la volonté des femmes de s’inscrire, individuellement et collectivement, dans la nouvelle nation en train de se constituer. Volonté qui se traduit aussi à la même époque par la création de clubs de femmes, dont les adhérentes entendent, par leurs activités philanthropiques (éducation, assistance publique...) concourir au service de la patrie.

En même temps apparaît en filigrane dans ces écrits une prise de conscience claire, chez leurs auteures, de leur identité sexuée et de leurs droits.

Parmi ces droits, la question du droit de vote et d’éligibilité des femmes est rarement évoquée. Cela n’a rien de très étonnant : l’heure est encore au suffrage censitaire, séparant citoyens « actifs » (les hommes de plus de vingt-cinq ans payant un impôt au moins équivalent à trois jours de travail) et citoyens « passifs » sans droit de vote ni droit de porter les armes. Les femmes, ni « actives » ni « passives », sont dans un « ailleurs »... La question de leurs droits politiques — ou de leur absence de droits — ne se pose même pas. Sauf pour quelques rares individus. Cette madame la M. de M. déjà citée, par exemple, qui dès la fin de 1789 écrivait: « Que l’esprit de raison, de justice et d’égalité, qui a détruit l’esclavage des Français et qui va briser les chaînes des Africains, nous conduise dans les assemblées régénératrices de la France (...). Demandons des représentantes à l’Assemblée nationale. » Notons au passage le parallèle fait avec la situation des esclaves noirs : on retrouve ce parallèle chez tous les partisans de l'égalité des sexes, qui furent également les premiers partisans de l'égalité des races 3.

Deux manifestes de portée historique

Condorcet est l’un de ceux-ci : celui qui plaida à plusieurs reprises en faveur de l’abolition de l’esclavage est aussi l’auteur d’un essai remarquable Sur l’admission des femmes au droit de cité, publié dans la presse en juillet 1790, dans lequel il met en évidence la contradiction majeure que représente, au regard des idéaux révolutionnaires, l’exclusion des femmes des droits politiques : « Les législateurs n ont-ils pas violé le principe de l’égalité des droits en privant tranquillement la moitié du genre humain de celui de concourir à la formation des lois, en excluant les femmes du droit de cité ? » Pour lui, ce n’est rien moins qu’un « acte de tyrannie ». Et il démontre méthodiquement que cette exclusion n’a aucune justification. D’abord parce que les femmes, comme les hommes, sont des êtres humains : « ou aucun individu de l’espèce humaine n’a de véritables droits, ou tous ont les mêmes ». Puis il reprend une à une toutes les objections communément avancées contre les femmes : « Pourquoi, fait-il remarquer en réponse aux arguments d’ordre physiologique, des êtres exposés à des grossesses et à des indispositions passagères ne pourraient-ils exercer des droits dont on n ’a jamais imaginé de priver les gens qui ont la goutte tous les hivers et qui s’enrhument aisément ? »

S’adressant à ceux qui prétendent que les femmes ne seraient pas « capables » d’exercer ces droits parce qu’elles se laissent guider par leurs sens et ne sont pas conduites par la raison, il écrit : « Ce n est pas la nature, c’est l’éducation, c’est l’existence sociale qui cause cette différence*. » C’est déjà, avec quelques cent cinquante ans d’avance, la formule célèbre de Simone de Beauvoir — « On ne naît pas femme, on le devient. » — et la base du féminisme contemporain...

La conclusion de Condorcet est, hélas, beaucoup moins révolutionnaire : il se contente de réclamer l’extension du suffrage censitaire aux femmes possédant des biens...

Un autre très grand texte domine cette période : la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, qu’Olympe de Gouges publie en septembre 1791. C’est une réponse directe à la Déclaration des droits de l’homme (dont elle reprend le découpage en dix-sept articles) et un véritable manifeste féministe avant la lettre. Comme Condorcet, Olympe de Gouges veut opposer « la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité » et s’appuie sur l’idée du « droit naturel » commun à tous les êtres humains. Mais contrairement à lui, elle poursuit sa logique jusqu’au bout : si « la femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits » (article 1), cela doit signifier une égalité totale en matière de droits politiques : « La loi doit être l’expression de la volonté générale ; toutes les citoyennes et citoyens doivent concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous .-toutes les citoyennes et tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics. » (article 6). Une anticipation qui devra attendre... 1945 pour se voir concrétisée !

Ces diverses interpellations restèrent pour la plupart sans réponse. Les questions soulevées par ces femmes ne préoccupaient guère leurs concitoyens, si l’on en juge par le faible nombre de ceux qui s’exprimèrent publiquement sur ce sujet.

Cependant, ce fut durant cette même période que les femmes virent leur statut juridique profondément transformé, grâce à une série de lois (droit à la succession, mariage civil, divorce -cf. l’article « Des lois d’utilité féminine » dans notre précédent numéro). Même si ces mesures étaient plus guidées par un souci laïc et antiféodal que par des préoccupations féministes, elles ouvraient aux femmes la voie de l’égalité civile.

Les ilotes de la République

L’année 1792 représente, pour le débat qui nous intéresse ici, un tournant important. Elle marque la fin des prises de position individuelles, de ce que Paule-Marie Duhet appelle le « féminisme théorique »5. Pour autant cela ne signifie pas la fin des débats et des revendications sur les droits des femmes : ces revendications sont désormais portées par des femmes d’origine plus modeste, agissant dans un cadre collectif et au sein du mouvement populaire. Ces femmes n’ont pas laissé d’écrits importants : mais leurs prises de positions et leurs actions constituent en elles-mêmes une remise en cause profonde de leur statut traditionnel. Dominique Godi-neau montre par exemple, dans Citoyennes tricoteuses, comment la revendication de l’armement, avancée à plusieurs reprises par des femmes, était pour elles une façon de revendiquer leur droit de participer à la vie politique et d’affirmer leur citoyenneté6.

Cette évolution n’a rien de fortuit. Elle correspond au développement et à la radicalisation du mouvement populaire face à la montée des périls (début de la guerre, menées contre-révolutionnaires à l’intérieur, difficultés économiques croissantes, vie chère...) : les femmes en sont pleinement partie prenante. L’année 1793 voit la sans-culotterie féminine s’affirmer de plus en plus au sein du mouvement populaire (cf. précédent numéro).

Tant que les revendications « féministes » étaient restées des manifestations isolées, les dirigeants politiques n’y avaient guère prêté attention. Maintenant que ces revendications sont portées par une force en action, le ton change. Plusieurs voix s’élèvent pour rappeler que « ce n ’est pas aux femmes de s’occuper du politique ».

Il y eut quant même quelques députés courageux — et très isolés -pour tenter de défendre les droits des femmes, à l’occasion de la discussion a la Convention du nouveau projet de Constitution, en avril 1793.

Le premier, le Montagnard Gilbert Romme, met l’accent sur l’ambiguïté de

Club de femmes en 1793

Club de femmes en 1793.

la formule « droits de l’homme » et précise dans quel sens lui, entend le mot « homme » : « Tous les hommes ont un droit égal à la liberté, quels que soient leur âge, leur sexe et leur couleur » — ou encore : « tout homme, de l’un et l’autre sexe (...). »

Pierre Guyomar publie de son côté une brochure le Partisan de légalité entre les individus, dans laquelle il pose directement LA question : « La Déclaration des droits de l’homme est-elle commune à la femme ? » Il s’efforce ensuite d’expliquer pourquoi la réponse doit être oui. Comme Condorcet, il part de l’idée qu’hommes et femmes sont également des êtres humains, c’est-à-dire des êtres doués de raison : « Il y a sans doute une différence, c’est celle des sexes. (...) Mais je ne conçois pas comment une différence sexuelle en mettrait une dans l’égalité des droits. (...) La différence des sexes est-elle un titre mieux fondé que la couleur des Noirs à l’esclavage ? » En conséquence, ajoute-t-il, « je soutiens que la moitié des individus n’a pas le droit de priver l’autre moitié du droit imprescriptible d’émettre un vœu. » Le maintien de l’exclusion est pour lui incompatible avec les idéaux révolutionnaires : « Quoi ! à la naissance de l’égalité, on proclamerait aussi l’esclavage de la moitié du genre humain (...). L 'époque du nouvel ordre de choses laissera les femmes dans l’ancien, et elles dateront de ce jour leur nom d’ilotes 7 de la République. (...) Il faudra désormais les appeler femmes ou filles de citoyen, jamais citoyennes. Ou retranchez le mot, ou accordez la chose. »

Cette logique pourtant irréfutable ne sera guère entendue. La Constitution adoptée le 24 juin 1793 n’accorde toujours pas le droit de vote aux femmes. Le suffrage dit « universel » reste un droit réservé aux hommes. Pour de nombreuses femmes, en revanche, l’expression « droits de l’homme » a bien le même sens que pour Guyomar : « Vous avez donné aux hommes une Constitution, ils jouissent maintenant de tous les droits des hommes libres, mais les femmes sont bien loin d’être à cette hauteur. Nous vous demandons des assemblées primaires et, comme la Constitution repose sur les droits de l’homme, nous en réclamons aujourd’hui l’entier exercicé », s’exclame une citoyenne de la section de Beaure-paire, ce qui lui vaut des applaudissements. C’est le même sentiment qui pousse plusieurs clubs de femmes, lors du référendum de ratification de la Constitution, à venir elles aussi voter et prêter serment — alors qu’on ne leur demandait rien... « Les droits de l homme sont aussi les nôtres », expliquent à cette occasion les Républicaines de Beaumont (Dordogne). Les femmes se sentent d’autant plus fondées à revendiquer ces droits qu’elles ont le sentiment d’avoir largement participé à 1 avancée du mouvement révolutionnaire : pour elles, c’est une question de justice.

On connaît la réponse qui leur fut apportée quelques mois plus tard ; à la suite d’un rapport du député Amar, la Convention, par le décret du 9 brumaire an I (30 octobre 1793), interdit les clubs et sociétés populaires de femmes. Ce fut l’occasion du seul débat public, à l’Assemblée, sur les droits des femmes.

Il est temps maintenant d’en venir aux arguments des adversaires de ces droits — c’est-à-dire l’écrasante majorité de ceux, toutes tendances politiques confondues, qui se réclamaient pourtant des valeurs nouvelles d’égalité et de liberté.

De la différence des sexes

Le socle de leur pensée (qu’ils partagent avec l’ensemble de la société de l’époque) est l’idée de la différence naturelle des sexes : la nature féminine est faite de douceur, de modération, de faiblesse. Aux hommes sont réservés le courage, la force, l’intelligence. De cette différence découle un premier postulat : les femmes, par nature, ne sont pas « capables » de participer à la vie politique. Le fameux rapport Amar nous offre une brillante illustration de cette théorie. Ayant posé la question : « Les femmes peuvent-elles exercer les droits politiques et prendre une part active aux affaires du gouvernement ? », il « explique » pourquoi la réponse ne peut être que négative : « Les femmes sont-elles susceptibles de ces soins et des qualités qu’exige [l’art de gouverner] ? On peut répondre en général que non. Bien peu d'exemples démentiraient ce jugement. » CQFD... Et il continue : « Les femmes ont-elles la force morale et physique qu’exige l’exercice [des droits politiques] ? L’opinion universelle repousse cette idée. » CQFD...

Alors que Condorcet et Guyomar s’étaient efforcés d’argumenter longuement leurs assertions, chez leurs adversaires vérités toutes faites et idées reçues tiennent plus souvent lieu de raisonnement : la thèse de la ressemblance des sexes, défendue par les premiers, apparaît aux yeux des seconds comme une absurdité sans nom, qui ne mérite même pas d’être discutée.

Revenons donc aux théories « sérieuses . Deuxième postulat : la nature ayant créé l’homme et la femme différents, elle leur assigne des rôles différents. Aux hommes le monde extérieur, aux femmes l’intérieur. On retrouve ici l’influence des idées de Rousseau et de sa théorie du bonheur familial : « La femme doit commander seule dans la maison. Mais elle doit se borner au gouvernement domestique, ne point se mêler du dehors, se tenir enfermée chez elle9. » Bonne épouse, bonne mère, bonne ménagère, tel est le credo de la société des Lumières, que les républicains vont répéter et développer à l’infini. Le journal jacobin Révolutions de Paris, avec Prudhomme et Sylvain Maréchal, se distingue dans ces exercices de style. Parlant d’une délégation de femmes qui s’était présentée à l’Assemblée, il rappelle : « La nature n 'a pas fait les femmes pour réfléchir, mais bien pour aimer et pour l’être. Aimer leurs pères, leurs maris, leurs enfants; voilà pour elles la loi et les prophètes. » (novembre 1791) Une autre fois, c’est contre les femmes soldats qu’il s’emporte : « Les femmes n’ont que faire à l’armée. Citoyennes ! vous n 'êtes bien que dans la maison paternelle et sous le toit marital. Partout ailleurs, vous êtes déplacées. Pour vous, l’héroïsme consiste à porter le poids du ménage et les biens domestiques. » (janvier 1793)

Et l’idéal égalitaire dans tout cela, direz-vous ? Pas de problème : la nature ayant ses lois que l’on se doit de respecter, c’est en toute bonne conscience que les partisans de Légalité et de la liberté en privent les femmes : « La nature a prescrit à chacun des sexes ses fonctions respectives ; il ne faut pas qu ’un ménage reste un seul instant désert. (...) La liberté civique et politique est, pour ainsi dire, inutile aux femmes et par conséquent doit leur être étrangère. (...) Nées pour une dépendance perpétuelle, elles n’ont été douées que de vertus privées. » (Révolutions de Paris, février 1791) De quoi donc les femmes pourraient-elles se plaindre : ne régnent-elles pas sans partage sur leur univers domestique ?

A côté de ce discours apparaît aussi (parfois dans la bouche des mêmes individus) un autre type d’argumentation, moins brutal et plus flatteur pour les femmes, qu’il élève au rang de « responsables de la nation » : « Confiez aux femmes le soin de la régénération des mœurs. (...) Dites-leur que la patrie se repose sur elles du soin de lui former des hommes et des citoyens ; que c’est d’elles que dépendent la grandeur et la gloire de la race future. (...) Vous les verrez bientôt devenir citoyennes, épouses et mères, et l'Etat leur devra une partie de sa prospérité et de sa puissance. » (Discours au Cercle social, décembre 1790)

C’est ce rôle nouveau que symbolisent, lors des grandes fêtes officielles, ces cortèges solennels de femmes (de mères !) et de jeunes filles, toutes vêtues de blanc — le blanc image de la régénération.

Ce discours et ces représentations sont certes plus valorisants pour les femmes, et répondent à leur désir de participer à la construction d’un monde meilleur. Mais ils les enferment tout autant : « La révolution compte bien aussi sur vous. (...) Mais sans sortir de vos demeures, vous pouvez déjà beaucoup pour elle. La liberté d’un peuple a pour bases les bonnes mœurs et l’éducation, et vous en êtes les gardiennes et les premières dispensatrices. » (Révolutions de Paris, février 1791)

Les femmes qui se plient aux règles énoncées ci-dessus auront droit au respect et à l’admiration de leurs pères, de

26 août 1789 : Déclaration des droits de l’homme et du citoyen *.

leurs frères et de leurs maris. Mais malheur à celles qui osent transgresser les lois de la nature ! Car elles commettent ainsi un double crime. D’une part, elles sacrifient « des soins plus importants auxquels la nature les appelle » et remettent par là en cause « l’ordre général de la société » (rapport Amar). « Est-il décent de voir des femmes abandonner les soins pieux de leur ménage ? », demande de son côté Chau-mette, procureur de la Commune de Paris et l’un des républicains politiquement les plus avancés.

D’autre part, et c’est là sans doute leur crime le plus impardonnable, elles empiètent sur le territoire masculin, elles mettent en cause la suprématie des hommes et l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Qu’elles interviennent dans les assemblées, qu’elles demandent à être armées ou qu’elles portent le bonnet rouge, pour eux ce sont autant de manifestations de leur volonté de « changer de rôle avec les hommes ». Ce thème revient comme un leitmotiv, c’est l’obsession qui hante tous les républicains. Chaumette, le 17 novembre 1793, veut ainsi interdire l’entrée de la Commune à une députation de femmes : « Femmes impudentes, qui voulez devenir des hommes. (...) Au nom de [la] nature restez ce que vous êtes. » Puis il leur lance une sévère mise en garde {« Rappelez-vous hier, cette virago, l’impudente Olympe de Gouges (...) ») et leur rappelle solennellement ce que la Révolution attend d’elles : « Vous ne serez intéressantes et vraiment dignes d’estime que lorsque vous serez ce que la nature a voulu que vous soyez. » Sur quoi le conseil de la Commune décide de ne plus recevoir de députation de femmes...

Les images qui sont restées de ces « femmes-hommes » donnent la mesure des peurs masculines : « grenadiers femelles », « furies de la guillotine », « tricoteuses » assoiffées de sang et « l’écume à la bouche », « têtes de Gorgone dont l’aspect pétrifie... », etc.

Quelques semaines à peine après l’interdiction des clubs de femmes, un article intitulé « Aux Républicaines », publié dans le Moniteur universel du 19 novembre 1793, sonne comme un ultime rappel à l’ordre : « Le tribunal révolutionnaire vient de donner aux femmes un grand exemple qui ne sera sans doute pas perdu pour elles ». Il commente ainsi les exécutions successives de Marie-Antoinette (le 16 octobre), d’Olympe de Gouges (le 3 novembre) et de madame Roland (le 8) ! Au-delà de leurs positions politiques respectives (madame Roland était girondine, et Olympe de Gouges très modérée), apparaît clairement ce qui les réunit dans cette commune réprobation : Marie-Antoinette fut « mauvaise mère, épouse débauchée » -, Olympe de Gouges « voulut être homme d'Etat » ; « la femme Roland » (sic), quant à elle, « fut un monstre sous tous les rapports. (...) Elle avait sacrifié la nature, en voulant s’élever au-dessus d’elle ». Leur crime principal à toutes trois fut d’avoir « oublié les vertus qui conviennent à [leur] sexe ».

Ainsi se trouva clos le débat sur les droits des femmes... Provisoirement seulement, car c’est encore au nom de leurs droits « naturels » que de nombreuses féministes du xixe siècle ont repris la lutte, et au nom de leur « nature féminine » que les machos de l’époque ont cherché à les maintenir dans la soumission. Aujourd’hui encore le débat sur la « différence sexuelle » n’a pas fini d’alimenter la réflexion et les polémiques au sein du mouvement des femmes et dans la société. Mais quelles que soient les réponses apportées à cette question, c’est toujours au nom de « la nature » que les discriminations les plus odieuses ont été commises à l’égard des catégories opprimées : les Noirs, les Juifs, les femmes.

Anne-Marie Granger

26 août 1789 : Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Dessin tiré de l’agenda 1989, « Femmes et Révolution » (ACID, 53, rue d’Aguesseau, 92100 Boulogne)

Notes

  1. 1. Sauf indication contraire, toutes les citations reproduites dans cet article sont extraites de deux recueils de textes : Cahiers de doléances des femmes et autres textes, préfacés par Madeleine Rebérioux, éditions Des Femmes (nouvelle édition augmentée, 1989), d’une part ; et d’autre part, Paroles d’hommes, 1790-1793, présentées par Elisabeth Badinter, POL, 1989.
  2. 2. Françoise Collin, «Les droits de la femme : l’autre démocratie dans la Révolution » in les Femmes au temps de la Révolution française, catalogue d’exposition, Bruxelles, 1989.
  3. 3. L’esclavage ne sera aboli qu’en 1794.
  4. 4. Condorcet présentera à l’Assemblée législative, en avril 1792, un projet d’instruction publique tout à fait révolutionnaire pour son temps : rejoignant la préoccupation des premiers écrits féminins de 1789, il fait de l’instruction une condition sine qua non de l’émancipation des femmes. Il prône une éducation identique et la mixité de l’enseignement. Ce projet, faut-il le préciser, ne vit jamais le jour. Le décret Lakanal, en 1795, ne crée pour les filles que des écoles publiques primaires où elles «apprendront à lire, à écrire, à compter, et les éléments de la morale républicaine. »
  5. 5. Les Femmes et la Révolution, 1789-1794 présenté par Paule-Marie Duhet, Julliard (coll. Archives), 1791.
  6. 6. Dominique Godineau, Citoyennes tricoteuses, Alinea, 1988.
  7. 7. Ilotes : nom donné dans l’Antiquité, à Sparte, aux serfs de l’Etat.
  8. 8. Cité par D. Godineau, op. cit., p. 144.
  9. 9. J.-J. Rousseau, Fragments pour l’Emile.
  10. "Dessin tiré de l’agenda 1989, «Fc®’ mes et Révolution » (ACID, 53, ruÊ d’Aguesseau, 92100 Boulogne).

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