La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

“Ce morceau de ténèbres”

· Cahiers du féminisme, n° 51, hiver 1989 · p. 16-18 · 2 168 mots

Le foulard islamique des trois adolescentes de Creil divise l’extrême gauche et les féministes. Entre la crainte de faire le jeu du racisme, les conceptions à géométrie variable de la laïcité et les discussions sans fin sur la meilleure manière de libérer « la » femme, on arrive à un dégradé de positions qui traduit le malaise devant une situation où il n’y a pas de bons et de méchants pré-déterminés, pas d’opprimés révoltés et d’oppresseurs estampillés. Nous n’aimons pas les demi-teintes et les clairs obscurs. Dans cette affaire, nous sommes en plein dedans.

Aussi le meilleur moyen est-il encore d’essayer de partir, non point du sort personnel des trois adolescentes, qui sont aussi des militantes d’une cause, mais des problèmes généraux, politiques, que cet épisode soulève.

L ’ intégrisme musulman existe, on le rencontre de plus en plus, et H constitue un danger majeur dans ies pays musulmans

On croit rêver quand on lit des positions inspirées par des considérants purement franco-français. On s’étonne encore davantage lorsque les manifestations les plus extravagantes de fondamentalisme sont à moitié excusées comme provenant d’une « religion opprimée » en France. Anti-racisme, que de veulerie en ton nom... !

Si l’on s’avisait de sortir du « tout ce qui donne des armes à Le Pen est mauvais », on tenterait une analyse du phénomène intégriste qui ne nous menace pas encore sérieusement au chaud derrière notre PNB élevé, mais qui, du Maghreb au Moyen-Orient et à l’Afrique noire est une force en pleine ascension. Dernières manifestations : les élections en Jordanie, et les difficultés qu’a l’OLP pour ne pas se faire déborder par les intégristes dans le cadre de l’Intifadah.

L’agitation intégriste s’alimente tous les jours du désastre économique que connaissent nombre de pays « en développement », frappés par la dette internationale, la stagnation des prix du pétrole, les interventions ultra-libérales du FMI...

Elle se nourrit aussi de la faillite tragique de tous les régimes pseudo-progressistes de la région et du naufrage idéologique dont la situation à l’Est est porteuse. Sans parler de l’Afghanistan...

Les intégristes forment une ou plutôt des « internationales » que l’Iran chiite et l’Arabie Saoudite sunnite pourvoient en ressources ec en hommes de main. L’affaire Rushdie, née, selon toutes hypothèses, d’une lutte pour le pouvoir en Iran qui dégénère, comme on l’a vu, en affaire internationale, est très révélatrice. Il faudrait un jour se décider à caractériser ces mouvements et à cesser de croire que le vernis anti-impérialiste dont ils se couvrent doit leur attirer un atome de sympathie.

Ces mouvements sont révolutionnaires, bousculent l’ordre existant, disposent parfois d’un soutien de masse. Caractéristiques que possédaient, toutes choses égales... les fascismes dans les années trente. Qu’on ne vienne pas dire que cela n’a rien à voir car les fascismes sont nés dans des pays impérialistes tandis que l’intégrisme est une affaire de pays sous-développés.

L’argument peut expliquer certaines limites objectives de l’expansionnisme iranien ; il n’empêche pas la comparaison du point de vue des politiques intérieures : dislocation du mouvement ouvrier, massacres de masse, ordre moral sauvage...

Manifestation à Paris, le 22 octobre 1989

C’est ce dernier aspect que les intégristes se plaisent à développer lorsqu’ils ne sont pas au pouvoir dans des sociétés où l’on vit aussi mal qu’il y a deux siècles mais où l’on regarde « Dallas » à la télé. Ne nous trompons pas sur la nature du discours intégriste : ce n’est pas le capitalisme qui est condamné ni même l’impérialisme, c’est « l’Occident » sans Dieu avec ses femmes aux seins nus sur les plages. La question des femmes permet de gagner, à peu de frais, la sympathie de la partie masculine de la population, anxieuse de perdre ses privilèges et d’autant plus raidie sur l’honneur familial qu’il n’y a pas grand chose d’autre à défendre.

Dans ce combat où la symbolique joue un rôle déterminant, un foulard n’est pas qu’un bout de tissu. Il est le voile que les régimes laïcisants ont interdit, de la Turquie de Mustapha Kémal à la Tunisie de Bourguiba. C’est ce voile qui était utilisé comme symbole de la résistance au Shah, en Iran, et qui est resté le symbole de la victoire des islamistes dans ce pays.

A moins de croire les adolescentes de Creil ignorantes et idiotes — ce qu’elles ne paraisssent pas être —, c’est ce symbole qu’elles portent sur la tête. C’est ce symbole que nous ne pouvons pas accepter, à moins de désespérer les femmes qui luttent pour leur liberté en pays musulman, sans parler de la frange progressiste, tous sexes confondus, qui affronte aujourd’hui les intégristes.

Soit, dira-t-on, mais nous sommes en France où la première menace est le racisme et non le fondamentalisme musulman. C’est oublier que l’un se nourrit de l’autre. La communauté musulmane française est un enjeu pour les intégristes. Ils ont loin d’avoir partie gagnée mais les conditions de vie de nos banlieues, la désespérance de jeunes sans travail et sans avenir, les incertitudes sur les valeurs sont un terrain propice. Inutile d’y rajouter des complaisances institutionnelles, inutile de proclamer à son de trompes que le premier moment de discussion passée, on cédera. Sans s’interroger sur l’espace de résistance qu’on réduit, de facto, pour la majorité des filles musulmanes.

Nos bons socialistes auraient été mieux inspirés d’expliquer comment ils comptaient saper les bases de développement de l’intégrisme : combat anti-raciste, mesures contre le chômage des jeunes, pour la rénovation de l’habitat... Ils ne l’ont pas fait et chacun sait pourquoi. Ce que l’on comprend moins, c’est que l’on ait hésité, à l’extrême gauche, à rappeler que là résidait le cœur du problème.

Sainte Alliance des Eglises existe aussi et l’intégrisme n’est pas que musulman

De Mr Lustiger au grand rabbin, ils sont tous pour le voile... et une laïcité « ouverte ». Comme ils pensaient tous que Rushdie exagérait, et que le film de Scorcese devait être interdit.

Les intégristes musulmans s’intéressent peu à l’école, les Eglises plus anciennement indigènes la considèrent comme un enjeu majeur. La défaite laïque de 1984 a élargi une brèche que la loi Debré avait ouverte. L’école reste néanmoins, à bien des égards, un des derniers bastions qui n’est pas tombé sur le front de la normalisation des rapports avec l’Etat. Sait-on qu’il ne se réunit pas en ce pays une commission consultative ou un comité des Sages sur une question de société ou d’éthique sans qu’on convoque immédiatement curés, rabbins et pasteurs ? D’aucuns diraient qu’il serait légitime d’y rajouter des représentants de la communauté musulmane. Je préférerais, pour ma part, que nous nous privions des lumières des uns et des autres.

S’agissant des programmes scolaires, les Eglises restent à la porte de l’institution. Pour combien de temps, quand on sait que les lois d’orientation successives augmentent les possibilités d’intervention des groupes extérieurs, parents d’élèves mais aussi patronat local, collectivités locales et autres groupes de pression. Toujours la laïcité ouverte !

Or, cette offensive de nos Eglises indigènes s’accompagne elle aussi d’une remontée du fondamentalisme. Il y a beaucoup de monde à Saint-Nicolas du Chardonnet et si Mgr Lefebvre est décidément gâteux, nombre de catholiques pratiquants, encouragés par l’attitude du Pape, tentent non sans succès d’infléchir Vatican II dans un sens traditionnaliste. Chacun peut constater autour de lui que le nombre de jeunes juifs portant la kippa augmente règuüèrement : il suffit de se promener dans les rues. La situation en Israël avec la montée d’une extrême droite intégriste dans ce pays n’ÿ est évidemment pas étrangère. Dans un tel contexte, la fermeté sur les symboles a un sens qu’elle n’aurait pas autrement.

Le seul texte existant est une circulaire de 1936 de Jean Zay qui interdisait à l’école le port d’insignes politiques. A l’époque, les Ligues utilisaient la jeunesse comme panneaux publicitaires contre le Front populaire.

Faut-il abolir cette circulaire et, comme on l’entend parfois à l’extrême gauche, laisser porter en classe tous les symboles politiques et religieux ? C’est à mon sens faire un contresens sur cette liberté qui doit permettre réunions, dis-

Manifestation à Paris, le 22 octobre 1989

eussions, publications de textes dans le cadre scolaire mais pas l’affichage provocant d’opinions pré-établies. Quel est l’enseignant (l’auteur a fait partie de la corporation) qui est capable de faire cours devant trois gamines voilées, deux gamins arborant les insignes du Christ roi, quelques croix ordinaires et autres étoiles de David, une kippa, un tee-shirt « J’aime le RPR », une croix gammée et un tee-shirt « La LCR, j'en rêve » ?

Derrière le voile, l’école à la carte ou l’école négociée

Certains font semblant de croire que le port du voile résume le problème posé à l’école. Comme si l’on ne savait pas, ne voulant pas savoir, qu’il est la partie visible d’une contestation plus large à l’égard des programmes scolaires. Si la FEN soutient le principal de Creil, c’est qu’elle sait être populaire dans le monde enseignant en adoptant cette attitude. Parce que les enseignants sont racistes ? C’est facile...

La réalité est que les dispenses d’éducation physique sont très nombreuses chez les filles musulmanes, même très jeunes, que le boycott des cours de biologie est beaucoup plus rare mais existe, que les cours du samedi ne sont pas suivis par certains juifs religieux. L’Eglise cathoüque réussit d’ailleurs depuis des années à maintenir « son » mercredi de catéchisme.

Ceux/celles qui prônent la tolérance à l’égard du voile expliquent que le boycott des cours est inadmissible... mais que l’on ne peut le combattre par la répression. Comment fait-on ? On discute, on argumente, on convainc les Mgr Lefebvre �de l’Islam qu’ils ont tort et que pour le bien de leur fille... La magie du verbe enseignant contre le militantisme religieux. Décidément, nous croyons toujours que la dialectique peut casser des briques !

En admettant même que certaines adolescentes soient ébranlées, ce qui est fort possible (pour leurs pères, j’attends de voir) par la conviction de militant(e)s ou d’enseignants particulièrement motivés et dévoués, comment peut-on penser que ce modèle est applicable à l’ensemble de la communauté scolaire ? Croit-on que, dans le contexte politique actuel, il se trouve une majorité d’enseignants qui pour 8 000 F par mois et un statut social particulièrement dévalorisé vont se transformer en prosélytes subtils et persévérants du combat laïque contre l’extrémisme ? Et ce, alors que le ministre a fait savoir que, de toute façon, on cédera à la surenchère adverse.

Serait-elle applicable que cette attitude de négociation permanente ne serait pas même souhaitable. Une institution ne fonctionne efficacement qu’au moyen de règles établies, bonnes ou mauvaises. Si la vie professionnelle se déroule dans le cadre d’un marchandage permanent, si les choses ne se font qu’après négociations et compromis, une journée de travail devient un insupportable marathon. Pitié pour les enseignants et pitié pour l’école qui n’a nul besoin d’une nouvelle crise de légitimité.

Le voile n’est pas n’importe quel symbole religieux, il est l’affirmation provocante de l’oppression des femmes

Ferait-on abstraction de tout le contexte politique national et international de cette affaire qu’il resterait cette réalité brutale : le voile, ce n’est pas la croix ou l’étoile de David portées indifféremment par les deux sexes, c’est l’affirmation que les femmes constituent un groupe subordonné et méprisable. ,

L’idée que les femmes sont inférieures est-elle une opinion comme une autre dont on peut faire démonstration dans les lieux publics ? La loi française considère que le racisme n’est pas une opinion tolérable hors du cercle privé et elle en réprime les manifestations ostensibles — ou du moins nous battons nous pour qu’elle le fasse. Le sexisme jouit de plus d’indulgence ! Il va être difficile de militer en faveur d’une loi anti-sexiste qui réprimerait les représentations dégradantes des femmes. Les lobbies des publicitaires n’ont pas la mémoire courte et ils sauront rappeler à certaines féministes que, puisqu’elles toléraient le voile à l’école...

En outre, les jeunes filles de Creil sont des mineures. Elles semblent assumer leur situation... pour autant qu’une adolescente élevée dans un milieu rigoriste ait vraiment le choix. En revanche, les petites filles à qui l’on fait porter le voile, dès la maternelle, ont-elles le choix ? Sommes-nous pour la loi des pères ou pour que la loi, commune à tous, intervienne lorsque la liberté d’expression opprime ?

Il n’y a qu’un seul argument qui puisse faire hésiter : il est vrai qu’exclure les jeunes filles intégristes de l’école, c’est les abandonner au mariage précoce après les joyeusetés de l’école coranique.

L’inconvénient de cet argument est qu’il détermine une position sur une affaire hautement politique et symbolique à partir du sort de quelques individus que l’on espère peu représentatives d’une communauté. Les autres jeunes filles musulmanes, beaucoup plus nombreuses, se trouveraient, elles, menacées si d’aventure il paraissait normal de porter le voile à l’école.

En outre, proclamer, comme le font à tue-tête les intégristes qu’ils retireront leurs filles de l’école si elles ne portent pas le voile -avant d’autres exigences -s’appelle du chantage.

Il y a des chantages auxquels il faut refuser de céder.

Oriane Méricourt

Leïla et Fatima avec leur père, à Creil

Leïla et Fatima avec leur père, à Creil

Notes

  1. ★ Titre emprunté à Sami Naïr, Le Monde du 10 novembre 1989.

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