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En France si vous saviez

Boulangeries Paul : En grève contre l’intolérable

· Cahiers du féminisme, n° 52, printemps 1990 · p. 15 · 968 mots

Le doigt sur la couture de la blouse ! Telle est la devise de M. Holder, patron de la chaîne des cent cinquante boulangeries « Paul » regroupant deux mille cinq cents salariées à travers la France. Ce monsieur s’y connaît en matière de règlement qui fleure la caserne, lui qui a établi ce qu’il appelle la « Bible Paul », distribuée à toutes les nouvelles embauchées et qui regroupe vingt-six interdits tous aussi humiliants que bêtifiants. Le schéma de la « vendeuse-modèle » joint à cette bible est sans ambiguïté : il faut être nette ! C’est-à-dire, toujours selon M. Holder, avoir « le badge, la blouse, le tablier Paul, une ceinture assortie à la blouse, des jambes nettes, des ongles propres et non vernis, pas de bijoux extravagants, des boucles d’oreille sobres, un maquillage discret, des cheveux propres et bien coiffés et des chaussures sobres blanches ou beiges ». Il ne faut rien de moins, mais rien de plus : sous la blouse rien ne doit dépasser. Seule une combinaison est tolérée, combinaison qui protège mal du froid mais surtout du regard des clients qui en profitent pour venir mater les petites boulangères. L’imagination et l’expression de la personnalité ne sont guère admises dans ces boulangeries où chaque manquement à la règle est sévèrement puni par des journées de ménage dans l’arrière-boutique, par exemple...

Parce qu’elles n’en pouvaient plus de ces conditions de travail dégradantes, quatre des dix vendeuses de la boulangerie du centre commercial de Mériadeck à Bordeaux, toute fraîchement acquise par le groupe Holder, se sont mises en grève début janvier, dès qu’elles ont reçu leur bible : finis les humiliations, les brimades, le mépris ! Elles ont cessé le travail, soutenues par la CGT et ont alerté les clients en faisant signer une pétition : « Madame, Monsieur, nous sommes quatre salariées en grève travaillant habituellement à la boulangerie Holder. Pourquoi ? La direction Holder veut nous faire "démissionner” parce que nous avons un peu d’ancienneté. Pour cela, elle emploie des moyens inadmissibles : des horaires à coupures abusives ; des interdits vestimentaires dégradants : rien sous la blouse, même s ’il fait froid ; mutation dans un autre magasin de

Mérignac ; il faut travailler gratuitement après 20 heures. TROP C’EST TROP : nous sommes des êtres humains, des salariés avec des droits. »

Maryse, Chantal, Fabienne et Josette ont sans doute entrepris une action qui

La Bible Paul :Les interdits

— Etre désagréable avec le client, impoli, agressif, incorrect.

— Ne pas sourire.

— Ne pas conseiller le client.

— Appeler le client par des gestes (coup de menton ou autre).

— Faire des remarques tout haut sur l’organisation interne.

— Tenir des propos personnels pendant le service et dans le magasin.

— Etre désagréable avec ses collègues de travail.

— Ne pas connaître les produits.

— Quitter le magasin, le laisser sans surveillance.

— Se gratter le nez, les oreilles, les cheveux ou toute partie du corps.

— Avoir les mains sales.

-Mâcher du chewing-gum.

— Fumer dans les locaux, dans le magasin.

— Se sucer les doigts surtout en servant les clients (pâtisseries, etc.).

— Etre trop parfùmée, trop être maquillée.

— Avoir une tenue excentrique (bijoux, vêtements, chaussures hauts talons).

— Avoir une tenue trop décontractée (baskets, pantalons, jean).

— Etre négligé dans sa tenue,

— Salir sans nettoyer.

— Ne pas s’intéresser à son travail, être inefficace.

-Attendre sans rien faire.

— Mettre en rayon ou vendre des produits qui ne sont pas de qualité.

— Ne pas être dynamique.

— S’habiller ou se déshabiller devant le client (vestiaire).

— Etre dans les bureaux aux heures de pointe.

— Oublier de servir les gâteaux avec

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est une première dans ce secteur où les salariées ne sont guère protégées et où les patrons sont peu enclins à respecter le droit du travail. Les autres boulangères de chez Paul, intimidées par la direction, ont continué à travailler. Des filles d’un atelier de la SAFT à Bordeaux ont voulu se solidariser avec les quatre boulangères en faisant circuler une pétition dans leur atelier et en les rencontrant. A part cela, force est de constater qu’elles ont entrepris et mené leur action relativement seules.

Pourtant les « méthodes Holder », si elles choquent sans doute parce qu’elles sont caricaturales, ressemblent fort à celles que subissent les employées du commerce, qui à 80 % sont des femmes. Au Printemps, aux Nouvelles Galeries ou chez Tati les patrons n’ont rien à envier à M. Gonny, responsable de la boulangerie de Bordeaux qui déclarait à Sud-Ouest (9 janvier 1990) en précisant ce qui était autorisé (peu de choses !) et ce qui était interdit : « M. Holder est très strict avec le règlement et il demande que les gens marchent dans le sens de l’entreprise. » Le sens de l’entreprise empêche apparemment « ses » salariées de vivre, car ses fameux vingt-six interdits se doublent d’un nécessaire dévouement : les horaires variables contraignent les filles à passer de longues journées au centre commercial, entrecoupées de longues pauses, les horaires sont connus au dernier moment, les heures supplémentaires ne sont pas payées, les cadences sont insupportables... sans compter le harcèlement sexuel dont elles sont victimes de la part des « p’tits chefs » qui se croient tout permis.

C’est parce que cette situation était intolérable que les quatre filles se sont rebiffées. Le patron, habitué à la servilité de ses employées n’a pas supporté cette insolence : Maryse, Chantal, Fabienne et Josette sont aujourd’hui licenciées pour « faute lourde » depuis le 1 9 janvier, soit quelques jours après la fin de leur grève. Dénoncer l’intolérable par tracts, c’était le 27eme interdit de la « Bible Paul » qu’il était inutile d’inscrire tellement il était évident !

Gaëlle Lucy

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