Le 16 décembre 1989, un hommage à Simone de Beauvoir a réuni à la Sorbonne plus de cinq cents personnes, en ma jorité des femmes, des « anciennes » du mouvement et des plus jeunes. Organisée par des féministes de divers horizons, cette rencontre renoue avec une tradition : quatre ans dé jà, depuis la rencontre de Châtenay-Maiabry, qu’elles n ’ avaient pas exposé leurs activités et fait le point en commun sur la situation des femmes aujourd’hui. Et c’est toujours enthousiasmant de se retrouver et frustrant de ne pas pouvoir tout approfondir. Pour certaines, c’est l’occasion de découvrir le féminisme, les luttes longues, souterraines et collectives des femmes.
Boudée par ses pairs — le savez-vous, contrairement à ce qui se passe aux Etats-Unis, sa vie, son œuvre n’ont été en France le sujet d’aucun débat, d’aucun colloque universitaire — Simone de Beauvoir reste pourtant un vivant symbole pour de très nombreuses femmes. Qu’aujourd’hui elle soit fêtée, honorée et même critiquée par les féministes n’est que justice et peut-être un clin d’œil à l’histoire... des femmes.
Qu’elle soit une réference, que sa démarche d’analyste soit toujours d’actualité, les souvenirs des unes et des autres nous l’ont montré de manière émouvante. Particulièrement sensible chez les lectrices des années cinquante, la lecture du Deuxième sexe a été soit un choc, soit un accompagnement discret, mais parallèle à une vie. Ainsi, comme le dit Alice Colanis : « J’avais acquis le
Deuxième sexe dès 1949... mais ce n’est que quinze ans après que j’ai écrit à Simone de Beauvoir pour lui dire que son livre s’était inscrit dans ma durée intérieure comme une évidence de toujours. » En effet, malgré une éducation « ouverte », c’est une vie de « petite maman » qui s’ouvre pour Alice avec en prime un mari pour qui « devenir femme, c’est devenir une femme frivole » ; son expérience de militante communiste lui fait découvrir la « lutte de classe », mais aussi la solidarité des femmes entre elles, le « non-dit » ; et toutes ses réflexions l’amènent à dénoncer le pouvoir patriarcal. De même, son amie Jeanne Vidal, femme de marin et mère de nombreux enfants dit : « Le Deuxième Sexe m ’a hantée, ne serait-ce que par contradiction avec ma vie. » Pour Caroline Kurstenaar, lire à dix-neuf ans ce livre sulfureux a été « trop fort » : « comment admettre qu’une femme pouvait sortir dans la rue et elle aussi faire une rencontre » ; à cette époque elle ressentait quV il y a des choses que les femmes ne peuvent pas faire, ne font pas » et ce n’est que beaucoup plus tard qu’elle comprit que « son corps lui appartenait et qu’à partir de là tout lui appartenait. »
Les jeunes lectrices ont un regard beaucoup plus critique, plus intellectuel. Il est vrai qu’elles ont connu, comme le rappelait Elodie Berdeuil, la mixité à l’école, qu’il y a eu des acquis depuis 1950. Nathalie Duval caractérise S. de Beauvoir par trois mots : vigilance, exigence, lucidité et conclut que son refus de la complaisance et le maintien d’une mémoire doit nous guider, nous les féministes. Pour Aliénor Bertrand, « la figure mythique de Simone de Beauvoir a été placée d’emblée sous le signe de l’ambiguïté : celle d’un refus du couple Beauvoir-Sartre, acccompagné en même temps du sentiment intime d’une dette. »
Contester la morale existentielle, ne pas se reconnaître dans l’Autre inessentiel, mais vouloir et se sentir être sujet à part entière ne l’empêche pas de reconnaître en S. de Beauvoir une théoricienne qui a « ré-introduit la question des femmes en philosophie, en même temps quelle a légitimé le dialogue rationnel, prouvant, comme Diogène prouvait le mouvement en marchant, que les femmes n’en sont pas exclues. »
Pour prouver a l’envi sa permanence et sa pertinence, une lecture à deux voix d’extraits du Deuxième Sexe a conclu cette première partie. Et les phrases ci-après devraient inciter à lire ou à relire ce monument ; aucun aspect de la vie des femmes n’est oublié.
Un moment de détente a suivi sous forme de lecture de textes de loi datés :
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L’Etat mis en question
Nous reproduisons ici l’une des interventions finales de la rencontre.
Sur la vitrine des petits commerçants, des affiches de publicité pour les minitels roses multiplient les images pénibles de créatures montrées sur le mode de l’abjection, créatures qui, parce qu’elles sont de sexe féminin, passent pour représentatives de toutes les femmes. Du fantasme au réel, de l’image aux personnes, l’homme de la me croit que la conséquence vaut et il commente l’affiche en disant : « toutes des chiennes ». Ces affiches nous mettent bel et bien toutes à la disposition du fantasme de 47 % du corps électoral, 47 % ou un peu moins car quelques hommes sont aussi choqués que nous par cette espèce de prostitution globale . Quelques hommes seulement : s’il y en avait beaucoup, le ministre des PTT serait interpellé au Parlement tous les jours. Et quand aurons-nous un Parlement composé pour moitié de femmes ?
Prostitution généralisée gérée par un ministre. Ces affiches révoltantes font en effet la publicité d’un numéro de Minitel dont l’accès, puis chaque minute, sont tarifés. Les appels rapportent de l’argent à ce qui fut un service public et qui est maintenant une entreprise commerciale administrée par l’Etat. Si le proxénétisme, c’est le « fait de tirer des revenus de la prostitution d’autrui » (dictionnaire), les maquereaux du bois de Boulogne apparaissent désormais comme de petits artisans archaïques comparés à une entreprise si gigantesque et si moderne,
Les commerçants ne sont pas rétribués si grassement pour la location de leur vitrine, pour leur complicité. Ne pourrions-nous pas d’un seul coup de peinture les faire réfléchir un peu et commencer à faire sentir à l’Etat-ma-quereau que le consensus dont il se targue se restreint? Des graffitis notant que « l’Etat est proxénète » seraient réjouissants. Ou faut-il adopter un langage plus corrosif ou plus subversif : quand un ministre encaisse de tels bénéfices, faut-il le nommer par son vrai métier ? La vérité ressemble soudain à un écart de langage. Naturellement, nous préférons toutes les moyens d’expression plus élevés. Mais y en a-t-il à notre disposition ? Si encore nous étions riches ! Nous pourrions introduire un recours auprès du Conseil d’Etat, puisque le proxénétisme selon la législation en vigueur, est un délit. Mais le Conseil d’Etat reconnaîtrait-il qu’une association féministe a qualité pour introduire un tel recours ? C’est peu probable ; il faut savoir que l’arsenal juridique n’est pas de nature à nous donner autant de modes d’actions qu’au MRAP ou à la LICRA. Pourtant, la chose mériterait d’être tentée, ne serait-ce que pour faire éclater au grand jour le fait qu’il y a problème... un problème qui n’est pas où on affirme qu’il est.
On nous serine que la phallocratie, c’est une affaire de mentalité, de psychologie, voire d’inconscient et naturellement, de tradition. On nous recommande d’œuvrer à changer les mentalités. Comme si une affiche dégradante n’annulait pas l’effort de quinze brochures analysant le sexisme dans les manuels scolaires, de dix conférences de presse sur les viols par inceste, de six ouvrages savants concernant les discriminations dans l’emploi, de quatre campagnes de télé sur les violences conjugales, etc.
J’ai pris l’exemple des affiches, parce qu’il est le plus voyant. Mais sait-on que la seule disposition légale instaurant des quotas en France a été prise en faveur des hommes ? Il s’agit d’un décret signé de MM. Barre, Beulac et Dominati, stipulant que des concours séparés pour instituteurs et institutrices devront être organisés, dès que la proportion de l’un ou l’autre sexe parmi les enseignants du primaire dépassera 65 % dans un département. On sait que ce sont surtout les femmes qui occupent ces emplois. A quand un décret formulé de manière aussi « neutre » au sujet de tous les corps constitués de ce pays ? Tout à l’heure, Josselyne Giraud a montré que la législation sur la contraception reste répressive. L’Etat ne nous reconnaît toujours pas de droit à la maîtrise de la fécondité. Ajoutons qu’il n’existe aucune recherche sur la contraception dans les organismes publics français comme le CNRS et l’INSERM, alors que d’un point de vue scientifique des choses révolutionnaires sont possibles, comme le vaccin sur lequel les Américains travaillent.
L’Etat est ultra-nataliste, mais incohérent même de ce point de Ame. Imposer à tous les centres d’accouchement l’obligation stricte de proposer à toutes les femmes la possibilité d’une péridurale? Vous rêvez, cela coûterait un peu d’argent et si toutes les femmes accouchaient plus confortablement, cela indisposerait les évêques qui ont rappelé, il n’y a pas longtemps, qu’ils étaient pour la douleur dont eux-mêmes ne souffrent jamais.
Douleur. L’excision. l’Etat joue les Ponce-Pilate et laisse aux associations de femmes toute la charge, tout le travail d’information et de prévention. Le ministère de la Santé a-t-il jamais fait une circulaire rappelant que l’excision est interdite en France ? A-t-il jamais ordonné à tous les personnels de santé, et notamment ceux des centres d’accouchement, de l’expliquer aux femmes et aux hommes concernés ? S’il le faisait, le Quai d’Orsay protesterait, lui qui veille jalousement sur les intérêts commerciaux et militaires que la France peut avoir dans les pays qui excisent, mais qui se soucie comme d’une guigne de ce qui peut arriver à une petite fille. L’information devrait pourtant commencer dans les ambassades, quand elles délivrent des papiers de regroupement familial. •
L’ordre établi est démoralisant. C’est le moins qu’on puisse dire, et l’Etat détient une bonne partie des clefs ou des verrous de notre oppression. A l’époque où la droite au pouvoir avait peur de la gauche montante, nous avons réussi à arracher à l’Etat des bribes de réformes. Aujourd’hui, ils se sont réconciliés au centre, en toute fraternité, comme le prévoit la devise républicaine héritée des Jacobins, sans égard pour un corps électoral qui compte de fait un peu plus de femmes que d’hommes.
Je crois que nous aurions intérêt à faire la liste de toutes les injustices étatisées, de toutes les défaillances de l’Etat, de toutes ses tares. Dames-citoyennes, il ne suffit certes pas de se mettre d’accord sur un bon cahier de doléances détaillant nos griefs à l’égard de la machine d’Etat ; il faut rédiger nos propositions positivement, puis il faudra rassembler plus de mille, plus de dix mille volontés pour les populariser et pour préparer la sanction électorale que tout ce qui vient d’être dit justifie.
_ Michèle Le Doeuff j hilarité et tollés étant une forme de défense devant ces injustices légalisées. Au hasard :
♦ 1797 : possibilité pour les femmes d’être témoins dans un procès.
♦ 1 900 : droit pour les femmes de plaider comme avocates.
♦ 1907 : possibilité pour une femme mariée de disposer librement des fruits de son activité professionnelle. Possibilité d’une profession séparée sauf opposition du mari.
♦ 1920 : possibilité d’adhésion à un syndicat sans autorisation maritale.
♦ 1967 : autorisation de la contraception.
Ces quelques dates nous ont remis en mémoire la lente progression des mentalités et donc de la législation. Ce fut une très bonne introduction à la deuxième partie de cette rencontre portant sur la situation des femmes aujourd’hui, sur les activités des féministes.
Comme Michèle Le Doeuff le dit dans son introduction, nous pouvons paraphraser S. de Beauvoir et dire que l’idée de « on a déjà parlé de tout ça et tout est réglé » se réitère de génération en génération, alors que tout est encore à faire. C’est vrai et faux en même temps.
Les différents rappels sur la réalité le confirment.
Au travail, selon Margaret Maruani, les inégalités selon le sexe sont la règle courante et une des priorités est toujours de les « montrer », de les dévoiler. Plus tard, l’intervenante de l’Association contre les violences faites aux femmes au travail nous a fait comprendre combien rompre le silence sur le sujet du harcèlement sexuel, sur les atteintes à la dignité est un travail de fourmis, de prise de contacts avec de multiples partenaires, syndicats, patronats, avocats et combien il est impératif de respecter la décision et la démarche des femmes concernées.
Dans la vie sexuelle, quel long parcours, retracé par Catherine Valabrègue, pour obtenir les différentes lois libéralisant la contraception et l’avortement, acquis toujours susceptibles d’être remis en question comme le dira une copine du Planning. Que de bagarres pour vivre une homosexualité plus librement, plus ouvertement.
Mais quels espoirs soulèvent les interventions de certaines copines !
Le témoignage poignant de Claudine Le Bastard qui est attaquée en justice par son violeur, son propre père qu’elle a osé dénoncer. Elle crie sa détermination : « Enfant, je n ’ai pas pu parler, plus tard j’ai pu parler, je parlerai, je ne me tairai plus, pour toutes les femmes qui n ont pas pu parler, je ne me tairai plus ! »
Le témoignage de Laurence Renier qui retrace la lutte récente de centaines de milliers d’infirmières pour obtenir « un salaire en rapport avec leur qualification ».
Souad Benani, au nom des Nana-Beurs nous dit que la société française change et doit compter avec les nouvelles jeunes femmes issues de l’immigration -, confrontées au sexisme de leurs deux cultures, elles veulent s’intégrer sans renier systématiquement leurs racines et exigent l’égalité des droits, le droit à la citoyenneté, un statut autonome.
Puis Lydie Dooh Bunya, avec sa verve et sa chaleur habituelles, nous a expliqué sa découverte de la « relativité ». Enfant africaine, elle voyait les « colons des deux sexes... qui terrorisaient leurs employés autochtones » ; à son arrivée en France et à la lecture du f
Extraits du Deuxième sexe
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♦ Il est le sujet, il est l’absolu, elle est l’autre.
♦ En vérité, cet âge d’or de la Femme n’est qu’un mythe. Dire que la femme est à l’Autre c’est dire qu’il n’existait pas entre les sexes de rapport de réciprocité ; Terre, Mère, Déesse, elle n’était pas pour l’homme une semblable c’est au-delà du règne humain que sa puissance s’affirmait : elle était donc hors de ce règne. La société a toujours été mâle: le pouvoir politique a toujours été aux mains des hommes,
♦ Un des problèmes essentiels qui se pose à propos de la femme c’est, avons-nous vu, la conciliation de son travail reproducteur et de son travail producteur,
♦On ne naît pas femme, on le devient Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin.
♦ Dans les deux sexes se joue le même drame de la chair et de Fesprit, de la finitude et de la transcendance ; les deux sont rongés par le temps, guettés par la mort, ils ont un même besoin essentiel de l’autre ; et ils peuvent tirer de leur liberté la même gloire ; s’ils savaient la goûter, ils ne seraient plus tentés de se disputer de fallacieux privilèges ; et la fraternité pour- l rait alors, naître entre eux. .
Deuxième sexe, elle s’aperçut que « ces Françaises qui se posaient en supérieures... occupaient la deuxième place ! » et qu’une hiérarchie sexuelle existait dans la société française comme dans sa société. Et son affirmation « je suis féministe » nous a fait chaud au cœur.
Son témoignage fut complété fort à propos par l’appel d’Andrée Michel à développer la solidarité envers les femmes du tiers monde, dont l’exploitation et l’oppression sont renforcées par les mesures imposées aux gouvernements néo-coloniaux par les grandes banques et le FMI, par des dépenses militaires que les besoins des populations ne justifient absolument pas.
Nous ne pouvons citer toutes les interventions. Une dernière qui a provoqué des remous dans la salle, celle d’Anne Zelensky ; dans sa tentative de dépasser la relative stagnation des idées féministes, de franchir une nouvelle étape, Anne dit : « la non-mixité est un passage obligé de l'identité des femmes... », maintenant « 1ère absolue de la non-mixité est révolue ». Pour elle, désormais nous devons nous orienter vers un travail avec et en direction des hommes. Les réactions d’une bonne partie de la salle ont montré que le besoin d’être toutes ensemble, entre nous pour affronter une société largement hostile, reste encore très présent.
Toute cette journée a montré à l’évidence que le féminisme est une idée bien vivante, y compris parmi les jeunes.
Nous sommes cependant toujours confrontées à une difficulté non-mineure perceptible lors de cette rencontre, la difficulté du mouvement des femmes à être une composante du monde du travail. Ainsi, lors des grandes luttes des institutrices, des infirmières et des employées des Finances, le mouvement féministe dans son ensemble, à part quelques initiatives dispersées et éclatées n’est pas apparu comme soutenant, popularisant et se sentant complètement solidaire de ces femmes en lutte. Il y a comme une dichotomie entre être femme et être femme salariée.
De plus, la chappe de plomb de la presse, la vague de libéralisme, d’individualisme ont entraîné un certain repli de l’activité sur des associations centrées autour d’un thème précis. On peut déceler aussi dans ce fait, une marque de maturation : la phase de dénonciation s’est approfondie, il existe maintenant un travail en direction et avec les institutions (voir la campagne insuffisante sur les violences conjugales dirigée par l’Etat), avec les partenaires sociaux (cf. l’activité de l’AVFT par exemple, ou des SOS-Femmes battues). On peut regretter cependant qu’il n’y ait pas plus d’initiatives communes ; comme l’a rappelé Maya Surduts, ce qui a fait notre force, c’est la collectivisation de nos problèmes, de nos volontés et ceci malgré et grâce à nos différences. Plus que jamais, il faut recréer un « front commun » pour des « initiatives communes » ; d’autant que l’idée d’investir le terrain politique fait son chemin.
A l’issue de cette rencontre des commissions par thème ont été mises en place pour permettre à toutes les femmes intéressées de s’associer à la poursuite de la réflexion et du débat. Il ne nous reste plus qu’à espérer qu’elles soient fructueuses et que le Manifeste dont a parlé une des intervenantes à la tribune soit rapidement élaboré.
D’ores et déjà, après le succès de cette rencontre, de nombreux groupes et associations se sont retrouvés pour appeler ensemble à une manifestation le 8 mars prochain (c/page 43). A bientôt.
Marie-Annick Vigan