De 1954 à 1986, l’histoire du Guatemala n’aura été qu’une longue suite de dictatures. E si l’arrivée aux affaires de la Démocratie chrétienne, en 1986, laissa beaucoup espérer, toutes ses promesses sont restées lettre morte. En effet, il n ’a été procédé à aucune réforme et c’est bien l’institution militaire qui conserve les rênes du pouvoir. Ainsi, toutt expression démocratique est brutalement réprimée. Tel est le cas, parmi de nombreux autres, des militantes de la Coordination nationale des veuves.
Nous avons rencontré Rosalina Tuyuc, 34 ans, membre de ce mouvement de femmes, de passage en Europe à l’occasion d’une invitation par la Ligue internationale pour la paix.
♦ Quelle est l’activité de la Cona-vigua ?
Rosalina Tuyuc — La Conavigua est la Coordination nationale des veuves du Guatemala. Elle regroupe environ neuf mille veuves ainsi que des femmes déterminées à militer dans ce cadre. Moi-même je suis veuve et j’ai deux enfants. Mon mari a été enlevé et assassiné en 1985. Cette organisation s’est créée pour lutter contre la violence qui règne dans notre pays. Notre première assemblée s’est tenue les 10, 11 et 12 septembre 1988. Nous sommes majoritairement d’origine indienne et veuves à cause de la répression exercée par l’armée et les patrouilles civiles.
Ces dernières années, les femmes, qui forment plus de 55 % de la population, ont été la cible de l’armée. Les militaires nous méprisent en tant que femmes (nous sommes seulement considérées comme maîtresses de maison et gardes d’enfants) et nous craignent comme militantes. Les femmes sont les premières victimes de la carence de l’Etat en matière d’éducation et de santé. Le nombre d’enfants orphelins croît sans cesse. C’est ainsi que Conavigua a surgi, dans un contexte de souffrances et de larmes. Notre organisation a été accueillie avec beaucoup de réticence car l’image de la femme au foyer est très forte dans notre pays. Nous sommes précisément pour la promotion de la femme, notre situation de veuves nous a imposé ce combat. Progressivement, notre lutte pour la survie, contre la violence et toutes les injustices a été comprise plus largement par la population. Nous avons l’espoir de renforcer un appui mutuel entre nous et de faire l’unité. Nous avons déjà reçu le soutien de l’Eglise et de tous les secteurs populaires. Conavigua est maintenant membre de l’Unité d’action syndicale et populaire qui regroupe de nombreux mouvements populaires du Guatemala (ouvriers, instituteurs, fonctionnaires, paysans, parents des disparus). Se regrouper entre femmes ne signifiait pas pour nous séparer notre combat de celui de tous les opprimés. Nous sommes dans un système où l’Etat opprime l’homme, l’homme opprime la femme, la femme, ses enfants et les enfants, les chats {rires). Malgré la faiblesse de notre éducation scolaire, nous savons ce qu’être exploité veut dire. Nous exigeons du gouvernement qu’il satisfasse les besoins de base de notre peuple, c’est-à-dire l’alimentation, la santé et
! 'ï
Le Guatemala en chiffres
★ 9 millions d’habitants.
★ Plus de 60 % d’indiens (22 ethnies).
★ Plus de 50 % de la population est analphabète, dont plus de 90 % chez les femmes indiennes des campagnes.
★ Taux de chômage de 45 %.
★ 90 % des Guatémaltèques vivent au seuil de pauvreté et 50 % en dessous du seuil d’extrême pauvreté.
★ 40 000 disparus.
★ 1 million de réfugiés de l’intérieur et 150 000 à l’extérieur, notamment au Mexique.
★ 200 000 orphelins de guerre.
★ Plus de 100 000 veuves.
★ 440 villages rasés par l’armée.
l’éducation, qui sont les besoins élèmen taires pour vivre dignement.
♦ Qu’a fait le gouvernement jusqu’à présent ?
Rosalina Tuyuc — En 1987, le Congrè de la répubüque a promis dix millions di quetzales pour l’aide en alimentation vêtements et fertilisants, aux veuves e aux orphelins. Mais cela n’a été qu’uni promesse de plus d’un gouvememen civil démocrate-chrétien qui n’a de chré tien que le nom. Toute cette tromperii a été douloureuse pour nous. Cetti expérience nous a unies pour exiger di gouvernement qu’il enquête sur la desti nation de cette aide. Selon le secrétaria du gouvernement, tout a été distribué e des efforts ont été faits dans le domain de la santé. Mais pour nous, la distribu tion de 25 à 50 livres de maïs par an n constitue pas un progrès. Nous ne pou vons même pas satisfaire la faim qn nous connaissons dans nos régions.
Le gouvernement a aussi reçu di l’aide de pays étrangers tant en vivre qu’en aide économique pour ces famil les, mais dans nos villages nous n’avon vu qu’un peu de maïs et de haricots un ou deux fois l’an. Quotidiennement, le femmes mangent du maïs, vivent di maïs alors nous ne pouvons pas dire qn cela soit une avancée, d’autant que 1 gouvernement l’a distribué en imposan des conditions : nous ne devions pa participer à des manifestations publi ques, nous ne pouvions pas demander d l’aide aux ONG ou à l’Eglise, ou encor nous devions accepter de dire que no époux avaient été assassinés par la guer rüla. Une autre condition était d’adhére au parti du gouvernement. Voilà com ment s’est effectuée cette aide ; nous pensons qu’une aide qui se dit humanitaire doit se faire sans marchandage. Nous étions disposées à accepter certaines conditions mais sûrement pas à laisser manipuler la douleur des veuves.
♦ Quels ont été les effets de l’accord d’Esquipulas // ?
Rosalina Tuyuc — Cet accord, signé en 1988 par les cinq présidents d’Amérique centrale, avait pour objet le désarmement des armées illégales et l’ouverture du dialogue avec les oppositions de ces pays. L’esprit d’Esquipulas il était d’instaurer un processus de paix ferme et durable en Amérique centrale.
Cependant, le dialogue national ne représente pas tout le vouloir du peuple car nous avons comme principal obstacle au dialogue l’action des bandes paramilitaires qui interdit de traiter des thèmes « conjoncturels », c’est-à-dire, en particulier, de parler de la violence, alors que c’est ce qui a le plus affecté le peuple du Guatemala.
Mais ce dialogue reste tronqué car les principaux intéressés, le gouvernement et l’armée, refusent d’y participer tandis que les organisations politico-militaires de l’opposition en sont exclues. Il faut aussi reconnaître qu’au Guatemala, comme au Salvador et au Honduras, les accords n’ont jamais été appliqués.
Le gouvernement du Nicaragua a été le seul à appliquer les accords d’Esquipulas il Pour que ces accords soient respectés nous avons besoin de l’appui de la communauté européenne. Quant à nous, nous pensons que notre participation au dialogue national, en tant que femmes, doit permettre de faire émerger sur la scène publique le sentiment qu’ont les femmes d’être totalement exclues, au niveau politique, économique et culturel. En tant qu’indiennes, on nous perçoit uniquement comme des personnages folkloriques. On ne valorise que nos vêtements, que ce qu’ont laissé les Mayas, et jamais la lutte que chacune d’entre nous mène en tant que femme. Voilà ce que nous voulons apporter au dialogue national. Depuis un an, on n’a rien obtenu, à part quelques accords mineurs dans certains secteurs. L’intérêt des participants a perdu de sa force car il y a eu beaucoup de répression, d’enlèvements, l’assassinat de nombre d’entre eux, et ça c’est le problème majeur.
♦ Quelle solidarité souhaitez-vous ?
Rosalina Tuyuc — Je viens ici demander aux féministes européennes un soutien pour exiger du gouvernement guatémaltèque des solutions concrètes et immédiates à tous les problèmes dont nous souffrons et l’arrêt de la répression des paysans, des leaders populaires. Au niveau économique, nous demandons un appui pour les projets que nous avons en tant que femmes, par exemple une aide pour mettre sur pied des cours de santé et d’alphabétisation. Nous avons aussi des projets concernant la production du maïs, du haricot et du café, ainsi que celle des bougies (l’électricité faisant défaut à la communauté indienne). Nous avons également un projet d’artisanat pour lequel nous avons demandé l’appui de certaines organisations afin de nous aider à vendre nos produits. La plupart des femmes sont artisans et s’y connaissent très bien en tissage et céramique. C’est donc un appui financier à ces projets que nous demandons. Enfin nous avons un projet de solidarité pour que les enfants puissent aller à l’école, en particulier ceux qui ont entre 5 et 10 ans. Notre organisation veut promouvoir l’idée que les enfants ont le droit de recevoir une éducation pour ne pas être marginalisés comme nous l’avons été. Nous ne savons pas lire et écrire et c’est pour cela qu’on ne nous donne pas de travail dans les fermes et les plantations. Lorsque nous travaillons, on nous vole sur l’effort fourni, on nous trompe à la pesée sur le quintal de café ou de coton coupé.
Nous voulons également promouvoir l’idée de l’intégrité de la femme et redéfinir son rôle dans la communauté. Le principal objectif de Conavigua est de défendre l’unité et la dignité et c’est là que nous menons un travail sur les « droits humains » : dénoncer tout acte de répression contre les femmes. Nous avons demandé aux gouvernements européens d’enquêter sur l’utilisation des fonds destinés à l’éducation, à la santé au Guatemala. Nous demandons aussi que les membres de l’Eglise puissent parler et défendre la vie de tous les Guatémaltèques. Dans nos communautés, rien n’a changé depuis que Vini-cio Cerezo (candidat démocrate-chrétien élu en 1986) est arrivé au gouvernement, c’est même pire. Nous n’avons jamais vu l’amélioration promise. Actuellement, nous subissons une très grande répression : les bombardements de l’armée dans les communautés paysannes, l’enlèvement de dirigeants et militants populaires, la poursuite des quelques ONG existantes. La solidarité la plus large est une question de survie pour le peuple guatémaltèque.
Propos recueillis par Daniéla, avec la collaboration d’Hugues, membre du Collectif Guatemala.
Guatemala, Solidaridad con un pueblo que se levanta
Pour toute information complémentaire...
concernant la Conavigua et ses projets de solidarité, vous pouvez contacter le Collectif Guatemala, 17, rue de l’Avre, Paris 15 '.