La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

En France si vous saviez

Avortement : Attention sabotage !

· Cahiers du féminisme, n° 55, hiver 1990 · p. 4-5 · 1 868 mots

Décembre 1990. Lyon , Paris , Tournon, Bordeaux.... La France découvre avec stupeur ces commandos anti-avortement qui , au nom de Dieu et à la manière des Pro-life américains , envahissent -souvent avec violence -les centres d’IVG. Mais cette nouvelle « guerre sainte » n'a pas commencé en décembre : cela fait déjà plusieurs mois que des noyaux d'activistes multiplient ce genre d'exactions. En toute impunité jusqu'ici.

Samedi 8 décembre, dans le 15 e arrondissement de Paris. Après avoir suivi une messe dite spécialement à leur intention, quelque quatre-vingts personnes-beaucoup déjeunes filles très BCBG, look Sainte-Ma-rie-des-Champs -, rassemblées par T association SOS-Tout petits, s’apprêtent à envahir une clinique « pour manifester dans la prière et le dialogue sur les lieux mêmes où se pratique l’avortement ». Soudain surgit un groupe d’une quarantaine de femmes, qui en un clin d’œil barre 1 ’ entrée de la clinique en déployant une banderole : « Droit des femmes à l ’avortement ! » Il y a là des militantes de l’association féministe Elles sontpour, du Planning familial, des Cahiers du féminisme, de la fédération CRC-Santé et de la CNT, de l’Appel des 250... Elles seront rejointes un peu plus tard par Yvette Roudy et toute la commission femmes du PS, qui tenait réunion justement ce jour-là. Fort marris, les croisés de SOS-Tout petits entonnent leurs cantiques... sur le trottoir.

Evidemment, la plupart des comptes rendus, le lendemain, retiendront surtout le nom de Roudy. Mais peu importe, pour les contre-manifestantes l’essentiel est que l’on parle de ce qui s’estpassé. Leur intention en effet n’était pas de s ’engager dans une « guéguerre » -à l’issue plus qu’incertaine -contre ces commandos. Ce qu’elles voulaient, ce qu’elles veulent, c’est alerter largement l’opinion sur les menaces que ces commandos font aujourd’hui peser sur le droit à l’avortement. Si les imprécations virulentes contre « la loi infanticide » de « l ’avorteuse » Simone Veil et les appels à s’opposer au « grand génocide des enfants » ne sont guère nouveaux (la première apparition de Lais-sez-les vivre remonte à 1970), un pas a été franchi, il y a trois ans environ : de l’anathème, ces nouveaux Fous de Dieu sont désormais passés aux actes. « Il faut entrer en résistance, comme de Gaulle en 1940 », s’écriait l’un d’eux lors du congrès de Laissez-les vivre en 1988. Sur le terrain -dans les hôpitaux et les cliniques -les opérations commandos ont commencé à se multiplier. . .

Prières et sabotages

Ces commandos semblent se rattacher à deux réseaux distincts. D’un côté, l’association SOS-Tout petits, fondée en 1987 par un médecin, Xavier Dor, qui se veut « en dehors de tout parti politique » mais citait abondamment, l’autre jour, devant ses disciples du 15 e arrondissement, le journal Présent -quotidien du Front national -en se félicitant de l’écho que celui-ci donnait aux actions de SOS... Ce mouvement, qui revendiquait ce j our-là sa quarante-sixième opération, regroupe des catholiques traditionalistes et intégristes et se veut « non violent » : l’occupation des cliniques a pour but de « dialoguer » avec les médecins pour les convaincre de renoncer à leur « œuvre de mort ».

Plus musclées apparaissent les méthodes utilisées dans d’autres hôpitaux : à Broussais en juin, à Saint-Louis à Paris et à T Hôtel-Dieu de Lyon en septembre, ou plus récemment à Bordeaux, on retrouve le même scénario : très tôt le matin, un groupe d’hommes et de femmes envahit le centre IVG, pénètre dans le bloc opératoire, déstérilise et saccage le matériel, bouscule le personnel et les femmes qui attendent. Les uns s’enchaînent aux tables d’opération, tandis que d’autres distribuent des photos de fœtus. Là, il s’agit visiblement de militants, bien organisés et entraînés. Ces opérations sont signées « Sauvetage », traduction des opérations Rescue aux U SA. Derrière ces commandos, une association fondée en 1988, la Trêve de Dieu, liée aux milieux évangéliques américains.

Si les méthodes diffèrent d’un groupe à l’autre, l’objectif est identique : par-delà l’intimidation et le sabotage, ouvrir à nouveau le débat sur la légalité de l’avortement. Et la détermination est la même de part et d’autre. Même volonté d’intimider les personnels des centres d’IVG, même violence verbale visant à culpabiliser les femmes : on ne parle pas d’« embryon » ou de « fœtus », mais toujours d’« enfants » ou de « tout petits », dV innocents assassinés »... Les femmes, elles, promues au titre de « réceptacle glorieux de la vie », se voient du même coup privées de tout droit à la parole, réduites à n’être que des mères porteuses naturelles. . . « Discours [qui] sacralise la vie pour mieux mépriser les vivants », écrit très justement Alice Petit dans Enfant d’abord ’.

Partage des tâches

Pfft, diront certains, de tels discours ne peuvent convaincre que les convaincus, ces mouvements ne regroupent que quelques poignées de fanatiques illuminés. Cela ne saurait suffire à menacer un droit qui est maintenant reconnu par la très large majorité des gens.

Certes, une remise en cause de la législation semble aujourd’hui difficilement envisageable -on se souvient encore des vives réactions suscitées en 1 988 (et pas seulement dans les rangs de la gauche) par les hésitations gouvernementales à commercialiser la pilule abortive RU 486. Mais il y a d’autres façons de remettre en cause des « acquis ». Si ces actions commandos continuent à se multiplier sans réaction, cela risque de conduire à un blocage progressif de l’application de la loi : confrontés-à ces agressions, certains médecins ne préféreront-ils pas faire jouer la clause de conscience, par lassitude sans doute plus que par conviction ? SOS-Tout petits se vante d’avoir déjà réussi à faire cesser les avortements dans une clinique parisienne. Demain, dans combien ?

Il faut savoir en outre que, derrière ces opérations spectaculaires, grenouille tout un monde d’associations aux noms divers et variés mais qui concourent toutes au même objectif : Comité pour sauver l’enfant à naître, Provie, Association pour l’objection de conscience à toute participation à l’avortement (AOCPA), Association des médecins pour le respect de la vie, SOS-Fu-tures mères, etc.

Chacune a sa spécialité : Mère de miséricorde, par exemple, organise des « chaînes de jeûne et de prière » dès quV un enfant en danger de mort » est signalé.

Certains de ces mouvements sont agréés pour les entretiens pré-IVG (Grossesse-Secours), d’autres organisent des conférences en direction des lycéens sur les « méthodes naturelles de régulation des naissances » (analyse de la glaire cervicale et... abstinence). D’autres encore (ou les mêmes) envoient leurs membres dans les salles d’attente des centres d’IVG pour « discuter » avec les femmes présentes et faire pression sur elles... A Aix, nous apprend Présent, la directrice d’une clinique occupée récemment par SOS-Tout petits a accepté d’orienter désormais les femmes, pour les entretiens pré-IVG, en priorité vers les représentants locaux de cette association. On devine'la teneur de tels entretiens...

Ainsi se met en place, très méthodiquement, un véritable réseau aux ramifications multiples. Il ne s’agit pas de surestimer l’influence des opposants à l’avortement, mais on aurait tort de ne voir en eux que des mystiques un peu trop exaltés. La menace est d’autant plus sérieuse que beaucoup parmi eux sont proches, très proches de l’extrême droite, même si ces affinités ne sont en général pas ouvertement affichées : les opposants à l’avortement prétendent n’agir qu’au nom de Dieu et leur plaidoyer pour le « droit à la vie » n’entre pas dans des considérations de race. Le Front national, pour sa part, a bien inscrit à son programme l’abrogation de la loi Veil mais il n’en fait pas un de ses thèmes favoris, le tryptique immigration-chômage-insécurité étant nettement plus payant au plan électoral. Les convergences cependant ne manquent pas. Lors du congrès « L’Europe de la vie » organisé en mars dernier à Paris par Laissez-les vivre et SOS-Futures mères, par exemple, on notait la présence, dans le comité d’honneur, de plusieurs députés du Front national 2 . En fait, il semble y avoir une sorte de partage des tâches implicite entre les uns et les autres, qui permet en

8 décembre : des féministes empêchent un commando d'envahir une clinique final à l’extrême droite de ratisser plus large et de se construire efficacement.

8 décembre : des féministes empêchent un commando d'envahir une clinique

Coupable inertie

Face à tout cela, l’attitude du gouvernement et des pouvoirs publics ne laisse pas de nous inquiéter. Il aura fallu le remue-ménage médiatique provoqué par la riposte des féministes au commando de SOS-Tout petits, début décembre, pour que nos ministres sortent enfin de leur prudente réserve et affirment leur détermination à faire respecter la loi ! Que signifie une si longue absence de réaction officielle, face à la multiplication déjà ancienne des actions commandos -si ce n’est une indifférence profonde à l’égard d’un droit pourtant fondamental pour les femmes ? Quant aux paroles rassurantes du ministre Durieux, récemment, sur la diffusion du RU 486, elles ne sauraient suffire à apaiser la colère et la méfiance de toutes celles et ceux qui se sont indigné(e)s de la nomination, au poste de ministre de la Santé, de ce barriste bon teint signataire quelques mois auparavant -aux côtés de la députée Front national M.-F. Stirbois -d’une proposition de résolution contre le RU ! Ministre d’« ouverture » chargé de mettre en œuvre un plan de limitation drastique des dépenses de santé, il peut très bien, à ce poste -et sans remettre en cause ouvertement la loi sur 1TVG-, vider progressivement celle-ci de son contenu... Ce que l’on peut constater déjà aujourd’hui dans maints hôpitaux, où les restrictions budgétaires retombent souvent en premier lieu sur les centres d’IVG (réduction du personnel et du nombre d’IVG pratiquées, renvoi des femmes vers le privé où il est quasiment impossible d’obtenir l’aide médicale d’urgence ou même le tiers payant), préfigure ce qui risque de se développer demain si nous ne réagissons pas :

« Déjà, dénonce le MFPF, le service public ne répond plus aux besoins de toute une frange de la population féminine demandeuse d’IVG et la rejette en situation illégale par la longueur des délais de rendez-vous. Les conditions restrictives de la loi sont aggravées par une mauvaise application, et ce sont toujours les femmes les plus démunies qui en font les frais 3. »

Et, dans ces brèches ouvertes par les carences des pouvoirs publics, les réseaux des ligues anti-avortement s’empressent de s’engouffrer et de déployer leurs tentacules. L’effet cumulé des restrictions budgétaires et des pressions exercées par les opposants peut conduire ainsi à un grignotage progressif des acquis.

Alors, oui, il est grand temps de se secouer, de cesser de minimiser les dangers. L’offensive qui se développe contre l’avortement chez nos voisins plus ou moins proches -de la loi interdisant et pénalisant l’avortement adoptée récemment par le Sénat en Pologne aux remises en cause déjà effectives dans plusieurs Etats américains, en passant par les menaces qui pèsent sur la législation libérale de l’ex-RDA (cf page 32) -ne peut qu’aviver un peu plus nos inquiétudes. L’initiative d’Elles sont pour et des autres groupes, le 8 décembre, a marqué le début de la riposte indispensable 4. Il faut maintenant l’amplifier, contre les commandos anti-IVG mais aussi contre toutes les entraves au libre droit des femmes de choisir.

Notes

  1. Anne-Marie Granger le 23 décembre 1990
  2. l.«Le droit à l’avortement menacé», dossier publié dans Enfant d’abord n° 145, octobre 1990.
  3. 2 . Fait rapporté par Témoignage chrétien du 14 septembre 1990, sous Te titre : «Les ambiguïtés d’une croisade contre l’IVG ».
  4. 3. Cf le dossier publié par le MFPF en septembre 1990 : «Eléments d’information pour une mobilisation ».
  5. 4. Un collectif d’associations s’est mis en place à Paris pour organiser cette riposte. Pour tout renseignement, contacter le MFPF (48 07 29 10) ou Elles sont pour (8, cité Prost, 75011 Paris).

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