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Edito

Golfe : La loi des plus fort, à quel prix ?

Cahiers du féminisme, n° 56, printemps 1991 · p. 3-4 · 1 606 mots

La loi des plus forts, à quel prix ?

Au moment où nous bouclons ce numéro, un cessez-le-feu provisoire vient enfin d’être annoncé par George Bush. Il aura fallu attendre 48 heures après l’annonce par Saddam Hussein du retrait unilatéral et sans condition des troupes irakiennes du Koweït ! Bush et ses alliés ont obtenu ce qu’ils voulaient : une victoire militaire et politique, l’humiliation du peuple irakien, et une présence accrue des forces occidentales dans la région.

Aujourd’hui le bruit des armes a cessé. Mais la tâche des opposant(e)s à la guerre n’est pas terminée : nous devons plus que jamais faire pression pour obtenir un cessez-le-feu définitif, le retrait complet des troupes occidentales, le respect du droit à l’autodétermination des peuples de la région.

Nous nous opposons aussi, cela va de soi pour nous, à toute exigence de réparation.

C’est le moins que l’on puisse faire après cinq semaines de bombardements sauvages qui ont détruit le pays et fait sans aucun doute des dizaines de milliers de morts et de blessés, victimes prises en otage par vingt-neuf pays coalisés derrière les USA.

Mais les gouvernements occidentaux, grisés par leurs succès militaires faciles vont-ils se rappeler les conséquences désastreuses du traité de Versailles imposé à l’Allemagne après la guerre de 1914-1918 ?

Rien n’est moins sûr ! A nous de les empêcher d’oublier !

Les mythes ont la vie dure. Il en est un qui a fonctionné jusqu’à aujourd’hui : celui d’une intervention occidentale dans le Golfe principalement dictée par la volonté de préserver la paix et la démocratie face à un dictateur barbare.

Incontestablement, l’assimilation de Saddam Hussein à Hitler et de toute solution négociée à Munich, a réussi à légitimer aux yeux de l’opinion occidentale ce qui n’a été somme toute qu’une expédition coloniale aux moyens exceptionnels.

Peut-on oublier que depuis plusieurs années déjà les USA cherchaient un prétexte pour s’installer dans la région qui concentre plus de 60 % des réserves mondiales de pétrole. L’aventure militaire de Saddam Hussein contre le Koweït leur en donna l’occasion. Voilà tout. Saddam Hussein n’en reste pas moins un dictateur cynique et sanguinaire et il est incontestable que l’occupation du Koweït s’est accompagnée de crimes terribles : viols, tortures, meurtres, prises d’otages dont les immigré(e)s furent les premières victimes...

Mais n’est pas Hitler qui veut et une armée d’un million de fantassins, complètement dépendante des puissances occidentales, ne suffisait pas à transformer une puissance régionale en menace vitale pour les « démocraties ».

Le mythe de la démocratie

D’ailleurs, de quelles démocraties pouvait-il bien s’agir puisque tout le monde sait et savait que les régimes que les gouvernements occidentaux ont choisi de défendre bafouaient et bafouent toujours ouvertement et quotidiennement les droits de l’homme et de la femme.

Au Koweït (aujourd’hui libéré), le parlement, faut-il le rappeler, a été dissous et seul 10 % de la population a le droit de vote, mais aucune femme ni aucun salarié d’origine étrangère. Ceux-là étaient pour la plupart réduits à l’état d’esclaves comme en Arabie Saoudite. En Arabie Saoudite, toujours pas de femme du pays dans les rues ou si peu. Pas de femme au volant ou attention aux sanctions. Nul besoin de constitution. La loi religieuse coranique, la chari'a, la remplace paraît-il, avantageusement. Moyennant quoi, après intervention de la police religieuse, un voleur peut avoir la main coupée, un criminel peut être exécuté en place publique et une femme soupçonnée d’adultère lapidée à mort...

Quant à nos alliés, ils ne valent pas mieux !

La réputation de « notre ami «

le roi du Maroc n’est plus à faire ; spécialiste en tortures, disparitions et détentions arbitraires, il a aussi massacré le peuple saha-raoui ! Les nombreux régugié(e)s turcs et kurdes accueilli(e)s en France témoignent directement de la manière dont sont respectés les droits démocratiques dans ce pays, qui depuis plus de quinze ans occupe une partie de l’île de Chypre. Quant à Hafez el-Assad, le dictateur syrien autrefois désigné par les USA comme le premier terroriste du monde, il occupe militairement le Liban et n’est, à l’évidence, pas près d’en partir !

De son côté, Israël occupe impunément depuis plus de vingt ans Gaza et la Cisjordanie. L’holocauste tragique de la dernière guerre ne peut excuser le véritable apartheid qu’il impose aux Palestiniens d’Israël, ni le scandaleux traitement qu’il inflige aux Palestiniens des territoires occupés qui, depuis le début de la guerre, sont soumis à un couvre-feu permanent qui les empêche de travailler et les oblige à survivre au jour le jour. On n’a même pas daigné leur distribuer de masque à gaz !

Et ce serait pour défendre la démocratie que l’on aurait poursuivi la guerre à outrance et refusé tout compromis, toute logique de négociation ?

M tMl,

2 5 ma 199)

BIBLIOTHEQUE

Qui peut encore croire une telle fable aujourd’hui ?

Les fruits amers de la victoire

Mais au-delà de la victoire militaire, quel est le programme des Occidentaux pour atteindre ces objectifs ?

Qui va prendre la relève à Bagdad, un fantoche soumis aux Américains, un autre dictateur ou ... ? Au Koweït et dans tous les émirats du Golfe, les familles royales vont-elles retrouver leur pouvoir et leurs privilèges ou va-t-on organiser des élections libres et démocratiques, mettre sur pied des assemblées constituantes ouvertes à d’éventuelles oppositions ? Les femmes auront-elles enfin le droit de voter et seront-elles reconnues comme citoyennes ? Les travailleurs immigrés de ces pays, hommes et femmes, souvent asiatiques, seront-ils enfin considérés comme des êtres humains ? La Syrie, la Turquie, le Maroc seront-ils sommés de retirer leurs troupes des pays qu’ils occupent et d’instaurer des régimes démocratiques ? Israël devra-t-il enfin libérer les territoires occupés comme l’ONU l’y invite en vain depuis des années ? Va-t-on l’obliger à reconnaître le droit des Palestiniens à un Etat indépendant ? Les vingt-cinq millions de Kurdes, massacrés dans de si nombreux pays, verront-ils leurs droits nationaux enfin reconnus ?

Ce sont toutes ces questions qui étaient posées avant la guerre et qui ont permis à Saddam Hussein de gagner frauduleusement auprès des populations arabes une certaine légitimité. La guerre ne les a évidemment pas résolues, au contraire...

Comment les vainqueurs de demain vont-ils les « résoudre », eux qui n’auront qu’un souci, renforcer leur pouvoir sur la région. A coup sûr, la neutralité militaire d’Israël dans le conflit a été achetée aux dépens des Palestiniens et la région que l’on prétendait stabiliser ne pourra que rentrer dans une phase durable de chaos, même si l’armée d’occupation américaine reste sur place pour assurer son ordre et défendre ses intérêts. De plus, l’Etat religieux saoudien, pourvoyeur des intégristes les plus réactionnaires du monde entier, sortira certainement renforcé de cette aventure militaire, ce qui ne peut que constituer un obstacle formidable à la libération de toutes les femmes de la région, soumises à la « loi musulmane ».

Humiliés et désespérés, les peuples les plus démunis de la région risquent à l’avenir de suivre les groupes intégristes les plus radicaux, comme en Jordanie déjà. Quel espace restera-t-il alors aux partis démocratiques qui commencent juste à pouvoir se construire et s’exprimer dans certains pays du Maghreb ?

Les fauteurs de guerre seront également responsables du rejet probable et durable, par les populations du tiers monde, de tout ce qui symbolise l’Occident, y compris des conquêtes sociales et politiques progressistes comme la laïcité, les libertés pour les femmes, les droits démocratiques !

Le dilemme historique

En France même, la prétendue union sacrée derrière Mitterrand et les militaires restera synonyme de régressions sociales et politiques :

-Le droit à l’information remplacé par le mensonge, le bourrage de crâne, l’intox... C’estàpeine si l’on sait que des êtres humains sont victimes de la guerre.

-Le droit de réunion et de manifestations des opposant(e)s à la guerre entravé à Paris comme en province. Les expulsions arbitraires d’étrangers, réfugiés ; un regain de racisme et d’antisémitisme dont Le Pen saura profiter ; quant aux exclus (sans abris, chômeurs, etc.) qui s’en préoccupe aujourd’hui ? Les coupes sombres prévues dans les budgets sociaux vont aggraver les inégalités, de même que les licenciements massifs dans les entreprises touchées par la récession et les effets secondaires de la guerre. Beau succès pour la démocratie !

Et pendant ce temps, l’épidémie de choléra qui a débuté il y a quelques semaines dans les bidonvilles de Lima au Pérou, vient de toucher Caracas au Vénézuela. L’état d’alerte vient d’être décrété dans l’ensemble du pays. Chaque jour, deux mille nouveaux cas sont enregistrés. La Bolivie, la Colombie, l’Equateur, le Chili, et le Brésil sont menacés...

Mais les spécialistes estiment que « le montant minimum des coûts de la guerre et de la reconstruction dans le Golfe » représenterai l’équivalent de la dette globale des pays de l’Amérique latine », soit quatre cent cinquante milliards de dollars, sans même que soient pris en compte les effets de la pollution par l’embrasement des puits de pétrole...

Posés ainsi, les choix sont clairs pour les pays occidentaux : ou lutter contre la faim, les maladies, l’analphabétisme dans le tiers monde, ou, pour maintenir leurs privilèges, poursuivre une logique de guerre sans fin en relançant les dépenses militaires. Dans ce cas, comme le dit Y. Schemeil dans la Tribune de l ’expansion du 25 février dernier : « Les Etats-Unis et le monde occidental renoncent à développer les pays non solvables. »

Si tel avait été le dilemme présenté par Bush et Mitterrand, la majorité des Français et des Américains les auraient-ils suivis dans cette expédition militaire ? Rien n’est moins sûr.

Claire Bataille Le 28 février 1991

Les fruits amers de la victoire

Le dilemme historique

Notes

  1. Claire Bataille Le 28 février 1991

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