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DOSSIER

L’oppression des femmes au Zimbabwé

· Cahiers du féminisme, n° 56, printemps 1991 · p. 31-33 · 2 289 mots

Cela fait maintenant onze ans que le Zimbabwe a accédé à l’indépendance, succédant au régime raciste blanc de Rhodésie, après une longue et difficile lutte de libération, dans laquelle les femmes jouèrent un rôle non négligeable. Dans les dernières années de la guerre, les jeunes femmes et jeunes filles rejoignirent les rangs de la guerilla. Elles agirent aussi comme « chimbwidos » (messagères et guetteuses). Mais ce furent les femmes dans les villages qui jouèrent le rôle le plus décisif en soutenant un conflit prolongé et très dur. Elles, les « mères », au prix de risques personnels élevés, assuraient les récoltes supplémentaires, cuisinaient, nourrissaient, protégeaient, passaient en contrebande nourriture et armes, cachaient les munitions... et ce, pour les « boys » (ainsi appelait-on les guérilleros quel que soit leur sexe).

Leur histoire est grandement ignorée, et, aujourd’hui, leur situation, qui s’est améliorée depuis les jours sombres du colonialisme, est encore loin d’être enviable.

L'héritage colonial

Toute analyse de la situation des femmes du Zimbabwe doit partir du terrible legs de la période du colonialisme et de la pénétration du capitalisme. Selon un style profondément raciste et sexiste, les régimes coloniaux blancs qui se sont succédé ont traité les femmes noires comme d’éternelles mineures. Non seulement elles n’ avaient pas le droit de vote (de même que leurs compagnons masculins), mais leur statut fut rabaissé par la Loi coutumière {« Customary law ») qui mettait la femme sous l’autorité de l’homme (père, mari ou fils) pour toute sa vie.

Toutes les relations sociales et économiques les plus importantes des femmes passaient par la médiation des hommes : mariage, divorce, garde des enfants, accès à la terre, droits de propriété, et même domicile. La Loi coutumière était une perversion et déformation des traditions culturelles dominantes et visait spécifiquement à faciliter le développement d’un capitalisme racial dans le pays. Les colons exigeaient une force de travail masculine bon marché pour travailler dans les mines et dans les fermes et, plus tardivement, dans le secteur industriel naissant (des impôts avaient été imposés pour forcer les agriculteurs pratiquant les anciennes cultures de subsistance à chercher des gains autres). On n’avait pas besoin du travail féminin, sauf pour les tâches domestiques, dans la dernière période de la domination coloniale.

Le système de travail migrant et de surexploitation de la force de travail masculine noire, qui constituait la pierre de touche du boom de l’économie rhodésienne des années cinquante et soixante, excluait explicitement les coûts sociaux de la reproduction de cette dernière. Les travailleurs migrants étaient logés dans des hôtels réservés aux hommes et fermés, et ils étaient payés d’un salaire de misère. Il n’y avait pas d’équipements pour les épouses et les enfants. Les hommes étaient autorisés à retourner chez eux une fois l’an.

Dans les fermes c’était un peu différent, dans la mesure où le travail bon marché des femmes et des enfants était recherché lors des périodes de pointe de sarclage et de récolte du coton. Et les familles

Le Zimbabwe est gouverné par un régime issu de la guérilla nationaliste...

Front). Les accords ayant abouti à ce transfert de pouvoir limitaient la souveraineté constitutionnelle. en maintenant par exemple sur plusieurs années un collège électoral séparé pour les Blancs. Mais le régime de la ZANU-PF, dirigé par Mugabe, a consciemment accepté ce cadre, qui lui permet de favoriser l’ascension sociale de ses cadres. Clientélisme et corruption se sont répandus au point de faire système.

Dans ce cadre, le progressisme du mouvement national d’émancipation s’est vite perdu dans la gestion de l’économie néo-coloniale et dans les compromis avec les entrepreneurs et gros agriculteurs blancs.

En même temps, au sommet du régime, s’est jouée encore un temps la fable du « nationalisme » et du « socialisme ». Le Parti et ses organisations périphériques ont ainsi permis une transition contrôlée. L’organisation officielle des femmes n’a pas échappé, bien évidemment, à cette fonction.

des travailleurs agricoles pouvaient augmenter leurs faibles gages en cultivant un petit lopin de maïs et de légumes. Ce qui n’empêchait pas les conditions de vie d’être épouvantables.

En tout cas, le résultat final était souvent identique. Une femme mariée était contrainte de rester à la campagne avec les enfants, au village de son mari (où il jouissait des traditionnels droits d’usage de la terre), et d’assurer les récoltes (qu’elle n’était pas autorisée à commercialiser) ; elle avait peu d’aide des conseillers agricoles (qui étaient toujours des hommes). Elle était fortement dissuadée d’aller voir son mari, d’une part à cause du manque d’argent pour payer un tel trajet en autobus, d’autre part à cause des célèbres lois anti-vagabondage qui empêchaient les gens sans travail -spéciale- ment les femmes -d’entrer dans les villes ou d’y rester plus de deux jours.

L’autre face du problème, pour les hommes, était que les traditions de responsabilité masculine dans les familles et le rôle des hommes dans la famille étendue étaient brisés. Cette fragmentation encourageait également la prostitution, la promiscuité (avec un accroissement rapide des maladies sexuellement transmissibles) et les familles doubles (avec la famille rurale souvent oubliée et ensuite abandonnée).

Dans le même temps, la campagne elle-même changeait. L’agriculture traditionnelle, sur les terres de pâturage et de chasse du Zimbabwe, qui avait été pratiquée durant des siècles par les divers peuples du fertile plateau central, fut expropriée par les colons, en particulier au cours des années trente, quarante et cinquante. Le pays fut divisé en « surfaces de cultures commerciales » (où les lois bourgeoises du droit de propriété s’appliquaient, pour les seuls Blancs) et en « réserves indigènes », où la « loi coutumière » était appliquée par les commissaires de district {District Commis-sionners), des Blancs, haïs, appuyés par une force de police indigène.

Ces « réserves » étaient le domaine des femmes, des enfants et des vieillards. Le système traditionnel d’agriculture de déplacement des cultures et de pâturage saisonnier d’importants troupeaux de bétail était rendu impossible. La conséquence fut une érosion accélérée de la terre ; les maigres rendements et les fréquentes ruptures entre les récoltes conduisirent à aggraver l’appauvrissement général.

Tout cela fournit une base à la lutte de libération. Les femmes en particulier voyaient qu’elles avaient tout à gagner à briser les multiples liens c leur oppression. Cette lutte a permis de se déba rasser de l’état illégal et raciste de Rhodésie. Ma aujourd’hui, le gouvernement de Robert Mugat (avec les partis ZANU et ZAPU unis) a lui-mên montré son refus politique de mettre à bas le causes profondes de la pauvreté et de l’inégalit Non seulement celles-ci, mais aussi les facteui de la fragmentation et de la dégradation sociales 1 ’ oppression patriarcale et le type de subordinatic qui aujourd’hui encore marquent profondément ] tissu social.

Les changements juridiques

L’accès à l’indépendance vit au moins quelque! unes des doléances des femmes satisfaites. Outi les gains importants, pour les femmes comni pour les hommes, dus à la nouvelle constitutio qui abolissait les discriminations basées sur ] couleur et les croyances, une série de lois relative aux femmes spécifiquement ont été adoptées. L plus importante de celles-ci fut, en 1982, la loi si l’âge légal de la majorité {Legal age of majorii act). Elle établissait l’égalité formelle entre hoir mes et femmes dès l’âge de dix-huit ans, donna aux femmes le droit de propriété et le droit de cor tracter un mariage sans l’autorisation de quicor que, les rendait gardiennes de leurs propres er fants, et leur accordait un statut leur permettai d’être traitées juridiquement en tant qu’individi autonomes.

Cette loi, ainsi que celles sur la coutume, sur le cours de première juridiction {Primary Com act), sur les procès matrimoniaux {Matrimonii

DOSSIER causes act), et d’autres comme celle sur les relations de travail, conféraient aux femmes les droits démocratiques de base.

Dans un pays comme le Zimbabwe, de telles réformes étaient fondamentales pour les femmes et ne doivent pas être sous-estimées. D’ailleurs, si l’on en juge d’après les polémiques aigres et souvent au vitriol qui resurgissent à chaque innovation législative concernant les femmes, avant et après leur inscription dans les livres de loi, la plupart des hommes considèrent que ces réformes prennent le sens d’une lutte de libération fort excessive !

Citons, à titre d’exemple, le tollé du lobby « traditionnaliste » lors de l’adoption de la loi sur l’âge légal de la majorité : on avait alors prédit que, si la loi était adoptée, les familles allaient éclater, les femmes allaient immédiatement céder à une promiscuité débridée, les enfants allaient être abandonnés...

Il est intéressant de constater que le coeur de la question (qui contrôle les femmes, leur corps et leur sexualité ?) fut mis à jour dès le premier test majeur au regard de l’application de la loi, lors de l’affaire « Katekwe contre Muchabaiwa » : il s’agissait d’une jeune fille de vingt ans qui avait eu une relation sexuelle volontaire avec son boyfriend, qui l’avait quittée ultérieurement. Le père de la jeune fille, arguant des pratiques traditionnelles encore largement maintenues, souhaitait intenter un procès au jeune homme pour « réparations suite à séduction » , expliquant que sa fille n’étant plus vierge, elle aurait moins de valeur sur le marché du mariage, ce qui se traduirait par une diminution de la « lobola » (la dot) qui devait lui échoir en tant que père.

Selon la loi coutumière, la revendication du père était sans aucun doute recevable et appelée à être satisfaite. Ce fut également ainsi que la loi fut appliquée dans les cours de première juridiction. Mais le jeune homme fit appel contre ce jugement, et son appel parvint jusqu’à la cour d’appel ; le jugement fut rendu par le « Chief justice », le juge Dumbutshena, qui appliqua la nouvelle loi. Il jugea que le père de la femme ne pouvait pas réclamer de réparations, mais que la femme était, elle, en droit d’en réclamer si elle le désirait, puisqu’elle avait, maintenant, l’âge de la majorité légale ! (elle ne saisit pas l’occasion).

Ce simple jugement jeta une lumière crue sur tout le problème de l’oppression des femmes, révélant, de façon dérangeante, que l’oppression des femmes n’avait pas commencé avec l’arrivée des colons, mais qu’elle avait de profondes racines jusqu’au coeur de la culture « traditionnelle » africaine et de ses valeurs patriarcales. Il faut mettre au crédit du gouvernement Mugabe, en dépit des pressions masculines, sa résistance jusqu’à ce jour à l’abrogation de cette réforme fondamentale qui, avec d’autres, a instauré un minimum de droits civils pour les femmes.

Le développement socio-économique

En dépit de certaines avancées au plan des réformes législatives, les problèmes du développement socio-économique du Zimbabwe sont demeurés sans solution. Malgré quelques nouveaux investissements, limités, dans l’agriculture, les mines et l’industrie, la tendance a plus été d’accroître le capital que le travail. Le plus important, et en prenant en compte l’augmentation de la population, est que l’économie n’apas progressé de manière significative depuis l’indépendance, bien que le secteur gouvernemental ait triplé de taille et soit écrasé sous le poids d’une bureaucratie proliférante. Le résultat est qu’il n’y a pas eu, depuis l’indépendance, d’accroissement substantiel des possibilités d’emplois pour la majorité de la population, ce qui signifie que les perspectives pour les femmes de trouver des emplois en bonne et due forme sont quasi milles (en 1985, l’emploi des femmes représentait seulement 12 % du total, soit un recul par rapport à 1981, où il en représentait 14 %).

Le seul changement notable est que, parmi les quelques emplois disponibles pour les femmes (la plupart dans le secteur public), alors que ces derniers étaient auparavant occupés par des femmes blanches (en 1981, celles-ci représentaient 54 % de la force de travail féminine, les femmes noires 46 %), ces réalités ont été bouleversées : en 1985, les femmes noires représentaient 83 % de la force de travail féminine.

Les femmes dans le monde rural

A la campagne, les « mères » de la lutte de libération luttent encore pour survivre sur un petit lopin de terre. Elles ont obtenu quelques concessions puisque, en tant que femmes, elles peuvent à présent accéder aux aides agricoles, à quelques petits prêts et aux circuits commerciaux. Elles ont également été encouragées, par une politique de prix favorables, à développer des cultures comme le maïs ou le coton, presque 50 % de celles-ci étant produits par de petits producteurs (qui, à la différence des fermiers travaillant à large échelle pour la commercialisation, sont encore prêts à s’engager dans ces productions qui supposent un travail intensif).

Mais, au niveau macro-économique, le gouvernement ne peut guère se revendiquer de sa politique en faveur des petits producteurs ou des coopératives. Bien que près des deux tiers des Blancs (deux cents mille) aient quitté le Zimbabwe dans les années qui suivirent l’indépendance, ceux-ci contrôlent encore une bonne part de l’économie. Par exemple, dans le secteur agricole, les fermiers qui travaillent pour la commercialisation (c’est-à-dire les fermiers capitalistes sur une grande échelle) représentent environ 92 % des productions pour le marché. Dans le même temps, les trois quarts de la population du pays vivent encore dans les campagnes ; pour la plupart ce sont des femmes et des enfants.

Une femme, Rosa Luxemburg, expliquait il n’y a pas loin de cent ans que les sociaux-démocrates pouvaient, dans certaines circonstances, décider de lois susceptibles d’améliorer la situation de la classe travailleuse, mais qu’ils ne pourraient abolir la loi du marché ou l’exploitation du travail salarié qui sont au coeur du capitalisme.

Telle est bien l’expérience des femmes du Zimbabwe aujourd’hui : des réformes limitées ont permis d’améliorer un peu leurs conditions de vie, mais elles ont surtout éloigné les perspectives de modification radicale du partage des richesses de la société pour lesquelles elles avaient risqué leur vie.

Sophie Hawes

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