La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

[Figure: L'exode kurde (Kurdistan irakien)]

Pax americana

· Cahiers du féminisme, n° 57, été 1991 · p. 3-5 · 2 214 mots

Parmi les vainqueurs, un seul, à vrai dire, mérite vraiment ce nom. L’impérialisme américain a empoché le jack-pot au-delà même des espérances du gouvernement Bush. La guerre n’a pas coûté un centime (à la France non plus d’ailleurs) : Saoudiens, Japonais et Allemands ont tout payé ; les Américains ont même reçu plus qu’ils n’ont dépensé en raison de la brièveté de la guerre et il est peu probable qu’ils rendent le surplus aux généreux donateurs. Le Koweït à moitié détruit, l’Arabie Saoudite affamée d’armements achètent -reconnaissance oblige -les merveilleux produits US, rendant un peu moins déficitaire un commerce extérieur en piteux état. On a rarement vu, dans l’histoire, des nations payer pour se faire occuper et pour abandonner à une puissance étrangère le contrôle de leurs matières premières. Les souverains saoudiens et koweïtiens passeront au moins à la postérité pour cette manifestation d’originalité. Leur pétrole est désormais sous bonne garde et restera à bas prix, les Etats-Unis ayant réussi, avec la guerre du Golfe, ce dont ils rêvaient depuis la crise énergétique de 1973 : retrouver la mainmise « physique » sur les ressources naturelles du Proche Orient. Aussi, l’armée américaine, certes progressivement réduite, s’installe-t-elle pour rester dans la région du Golfe. Trente ans après la décolonisation, l’ère des protectorats est revenue.

La victoire américaine, au demeurant, dépasse largement le cadre régional. La guerre du Golfe a été l’épreuve initiatique du nouvel ordre international à reconstruire après la fin du partage Est/Ouest de la planète. L’Union soviétique impuissante, l’Europe des Douze ridicule, les économiques (Allemagne et

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Japon) transformés en banquiers sans influence, il n’y a plus qu’un seul maître. Celui-ci a d’ailleurs le sens du théâtre et du symbole. Qui n’a vu l’image de l’ambassade des Etats-Unis à Koweït-City « reconquise » par un marine descendant d’un hélicoptère au bout d’une corde pour aller déminer les locaux ? Bien peu ont ensuite appris que l’ambassade était réoccupée depuis plusieurs heures et qu’il s’agissait d’une mise en scène destinée à effacer l’image du départ en catastrophe de Saigon quand les vaillants soldats américains jetaient des hélicoptères bondés leurs amis vietnamiens.

Spectaculaires réhabilitations

D’autres vainqueurs ? Quelques uns, dans la région. Le nouvellement respectable, M. Assad de Syrie, ci-devant terroriste selon les Occidentaux (ce qui lui a d’ailleurs permis de faire profiter de ses lumières sur certains réseaux notre bonne police, nous évitant ainsi des désagréments fâcheux), a reçu le Liban à « protéger » en cadeau pour sa bonne conduite. On est content pour lui ; bien des Libanais -la nation libanaise existe -sont moins satisfaits mais qu’importe. Le gouvernement de l’ouvert et éclairé M. Rafsandjani d’Iran qui a gardé pendant le conflit une neutralité exultante se porte aussi à merveille : l’ennemi héréditaire irakien est anéanti, les territoires disputés pendant huit ans d’une guerre atroce où l’on jetait au front les enfants de douze ans sont récupérés sans coup férir ; Matra offre ses missiles en solde et l’Occident, si sourcilleux, n’aperçoit pas le moindre cas de violation des droits de l’homme. Quant à ceux de la femme..., il faut respecter les coutumes d’autrui dès lors qu’il pratique l’économie de marché et le tchador est une aimable parure locale.

Vae victis

Côté vaincus, la liste est plus longue. Le peuple irakien martyrisé (100 000/200 000 morts ?) dans les bombardements des villes et par l’acharnement sanguinaire de la « démonstration » américaine sur des soldats enterrés dans des abris inutiles ou fuyant la défaite n’a même pas gagné la chute de son dictateur. Les coalisés ont aimablement laissé à Saddam deux divisions pour faire la police chez lui selon le principe qu’un chef d’Etat à poigne que l’on a vaincu vaut mieux qu’une révolution que l’on n’est pas sûr de contrôler. Le cynisme des Occidentaux a d’ailleurs atteint quelques sommets dans l’immédiat après-guerre. Entre golf et jogging, Bush a invité les Irakiens à changer de gouvernement. Il fallait bien sûr entendre qu’un général bien intentionné à l’égard des coalisés devait renverser Saddam. Las, celui-ci semble avoir tué tous ses rivaux potentiels et il s’agit pourtant d’une espèce qui repousse. Les peuples qui comprennent tout de travers se sont soulevés, au sud du pays et dans le pays kurde. On connaît la suite : les chiites du Sud abandonnés à la répression par peur de l’expansionnisme iranien ; l’exode kurde et la charité internationale qui tombe du ciel sous la forme de caisses qui tuent quand leur parachute ne s’ouvre pas. Des Kurdes, il y en a aussi en Turquie, en Syrie, où leur sort n’est guère meilleur qu’en Irak et il est hors de question de mécontenter ces alliés dont l’un, la Turquie, est essentiel au dispositif occidental, en ébauchant l’ombre d’un règlement de la question. La pierre angulaire du « nouvel ordre international » est d’ailleurs que l’on ne touche pas aux frontières. Ce n’est pas M. Gorbatchev qui s’en plaindra...

Les Palestiniens sont aussi très

Les déçus de l'après-guerre

partis. Au Koweït d’abord dont constituaient un tiers de la population. Le dernier jeu à la mode chez nombreux jeunes princes de la famille royale est le meurtre ou à défaut torture des Palestiniens restés dans l’émirat, sous prétexte de collaboration avec l’occupant irakien. Amnesty International s’en est ému, les libérateurs occidentaux qui pourraient dans l’heure faire cesser ces divertissements regardent ailleurs. Notamment vers les contrats futurs qui sont si disputés que l’on ne peut songer à se brouiller avec la dynastie locale.

En outre, le gouvernement Bush prépare l’établissement de la pax americana sur la région, opération qui suppose un semblant de règlement du conflit israélo-arabe. Le modèle qui se dégage est celui de Camp David (1978), traité bilatéral entre Israël et l’Egypte. Le but du jeu serait d’amener la Syrie, qui n’y serait pas forcément opposée en échange d’une reconnaissance officielle de sa présence au Liban, à conclure un accord du même type. Quant à la Jordanie déjà majoritairement composée de Palestiniens, elle pourrait accorder à ces derniers une certaine autonomie, ersatz de l’Etat qu’ils n’auraient jamais. Reste à en convaincre le roitelet local qui n’y a guère intérêt mais qui a choisi le mauvais camp tout en protestant en sous main de son amitié pour Washington. Il faudrait aussi faire plier, en Israël, le gouvernement Shamir moins que jamais disposé à la concession et qui entend percevoir les dividendes de sa fameuse « retenue » pendant le conflit. Sans doute, l’utilité d’Israël pour les Etats-Unis comme tête de pont de l’Occident dans un monde arabe pouvant basculer dans l’orbite soviétique s’est beaucoup émoussée depuis la dislocation du bloc de l’Est. L’Arabie Saoudite offre désormais des avantages très supérieurs : pétrole, docilité... et en plus elle paye au lieu de se faire entretenir comme l’Etat hébreu ! Ce constat déplaisant pourrait pousser Shamir à plus de flexibilité pour permettre au grand protecteur d’afficher un petit succès diplomatique. Celui-ci a toutes chances de se faire sur le dos des Palestiniens et de l’OLP. La population des territoires occupés privée de masques à gaz et donc vulnérable à une éventuelle attaque chimique de Saddam Hussein a été astreinte pendant la guerre à un couvre-feu féroce. Ces mesures ont permis une répression accrue de l’Intifada. C’est pourtant dans la continuation de ce mouvement et dans sa résonance dans le monde arabe que réside l’essentiel du rapport de forces pour les Pales

Les déboires de certains neutres ou participants à la coalition offrent, de leur côté, matière à distraction. Le gouvernement soviétique a déployé une énergie prodigieuse pour jouer un rôle sans heurter de front les intérêts américains. Cela lui a valu de retentissants camouflets comme le déclenchement de l’offensive terrestre en pleine négociation de Moscou avec l’Irak ou le refus, quelques jours plus tard, du plan soviétique concocté pour hâter le cessez-le-feu.

Quant à la France, elle paraît bien avoir joué et perdu. La participation à la coalition ruinait des années de « politique arabe » et de tradition gaulliste. L’analyse mitterrandienne était qu’il fallait en faire le sacrifice pour maintenir le siège de la France au Conseil de sécurité et gagner un strapontin à une éventuelle conférence internationale. L’éviction du Club des cinq est effectivement retardée -il n’y a plus que l’Italie pour en parler. En revanche, la participation à l’hypothétique conférence internationale est de plus en plus aléatoire, l’impérialisme américain préférant les premiers rôles solitaires. Aussi Mitterrand en est-il réduit à courir à Moscou (cf sa visite de début mai) supplier Gorbatchev, contre une bénédiction de sa politique à Eendroit des nationalités de l’empire, de défendre la petite place de la France dans tout règlement au Moyen Orient. Enfin, comme dirait l’ Aérospatiale, l’important est que la percée de la division Daguet fasse vendre du matériel.

La guerre tue aussi les idées

Un concept qui aura du mal à s’imposer dans le tiers monde est celui de droit international. Bien plus que les droits nationaux des Etats les plus « démocratiques » qui traduisent toujours un équilibre entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, ces derniers ayant par leurs luttes obtenu certaines protections, le droit international organise assez ouvertement la jungle au profit du plus fort. Du moins, tente t-il d’en faire une jungle à visage humain, ce rêve des juristes. Brandi par les gouvernements occidentaux comme l’incarnation du Bien devant leurs opinions publiques ébahies et qui eussent été bien incapables de donner le moindre contenu précis à une construction juridique demeurée jusqu’alors confidentielle, il restera un symbole d’escroquerie politico-média-tique servant à persuader les pauvres des pays riches que leurs homologues dans les pays pauvres sont décidément fourbes, cruels et incontrôlables.

L’entreprise a d’ailleurs fort bien réussi comme le montre l’approbation sans beaucoup de nuances, quels que soient les efforts des pacifistes, des peuples des Etats industrialisés de cette guerre perpétrée en toute impunité : deux cents morts (tués par leurs copains pour la plupart) contre deux cent mille, qui dit mieux ? Le premier conflit Nord/Sud de l’ère post-coloniale a consacré, au Nord, la fin de ce qu’on pouvait appeler le tiers-mondisme, c’est-à-dire, pour aller vite, le sentiment de l’iniquité du ronchonnement de l’économie mondiale et le dégoût du sort réservé aux peuples du tiers monde. Les intellectuels les plus anciennement respectables s’inclinent désormais devant le « droit international » et le pétrole duquel-dépendent-notre-prospérité-et-donc-nos-libertés. Le tout sur fond d’indignité journalistique. L’impérialisme avait, il est vrai, un allié de choix en la personne de Saddam Hussein qu’il aurait fallu inventer s’il n’avait existé. Archétype du dictateur sanguinolent, il aura tout fait pour renforcer les bonnes consciences occidentales dans les vertus de leurs armées. Tyran avéré (on pend beaucoup à Bagdad), agresseur de l’Iran (huit ans de guerre, un million de morts), gazeur de Kurdes, agresseur du Koweït, conduisant ensuite sciemment son peuple au massacre et se maintenant enfin par la grâce de la répression et du vainqueur. Dieu sait pourtant si les diplomaties secrètes soviétique et française qui n’avaient aucun intérêt à la guerre (et aucun intérêt à s’opposer trop ouvertement à Bush) lui ont offert des portes de sortie. Et bête avec ça. Prenant des otages et les libérant, perdant sur les deux tableaux. Faisant pleurer l’Amérique sur des pilotes de B-52 amochés pendant le combat aérien et dissimulant ses pertes civiles qui auraient peut-être ému l’opinion occidentale qui fait basculer les sondages qui font basculer les gouvernements. Depuis quelque temps, dans nos pays, sortent des films, de bons films, dont la morale semble être que les pauvres sont vraiment « affreux, sales et méchants » : Le Père Noël est une ordure, La vie n ’ est pas un long fleuve tranquille. Le spectateur en ressort avec le sentiment que les riches, malgré leur hypocrisie, à cause de leur hypocrisie, sont après tout préférables. La saga de Saddam Hussein, orchestrée par CNN, c’est un peu cela. Le dictateur de Bagdad est à la communauté internationale ce que la famille Groseille est à la France. Sauf que lui est vrai...

Raison de plus pour ne pas séparer la lutte intransigeante, fut-elle à contre courant, contre l’impérialisme et le combat pour les libertés, toutes les libertés, dans des pays du Sud qui en sont cruellement dépourvus.

Dans le camp de Zakho (Kurdistan irakien)

Et les femmes, dans tout ça ?

Business as usual, comme on dit chez les maîtres du monde. Les femmes koweïtiennes pourront voter, a annoncé le sympathique émir Al-Sabah. Lequel n’a pas nécessairement l’intention de se presser pour organiser des élections. Les femmes kurdes regardent mourir leurs enfants. Une Palestinienne de 18 ans a accouché récemment, menottes aux poignets, dans une prison israélienne. Tout va bien néanmoins, les autorités pénitentiaires du-seul-Etat-démocrati-que-de-la-région ayant adressé des excuses... à la Croix-Rouge.

Tout de même, une nouvelle réconfortante. Les Américaines dûment sondées, ont élu à plus de 75 % Norman Schwarzkopf, l’homme le plus sexy de l’année. Vous ne connaissez que lui. Il a conduit toutes les opérations militaires, regretté qu’elles finissent trop vite et fait un carton sur une division irakienne, quarante-huit heures après le cessez-le-feu (ô droit international !). Son quotient intellectuel est dit-on équivalent à celui d’un bataillon entier de GI's et son tour de taille est le double de son QI. Cela n’empêche pas le succès. Comme le dit fort justement l’adjudant Kronenbourg de Cabu « j ’ai mes chances » !

Notes

  1. Sordide ! De bout en bout sordide : de l'invasion du Koweït à sa délivrance , de la boucherie technologique à la gestion de l'après-guerre. Cln mois et demi après le cessez-le-feu du 28 février, vainqueurs et vaincus se dessinent nettement sur décor d'exodes, de massacres et de florentinisme diplomatique.
  2. Oriane Méricourt, le 13 mai 1991
  3. Illustrations :
  4. Page 3 : L'exode kurde.
  5. Page 5 : Dans le camp de Zakho (Kurdistan irakien).

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