Cinquante femmes, venant d'une trentaine de départements de la Roumanie, c'était en soi un petit événement. C'était surtout le résultat de l'opiniâtre volonté des responsables nationales et départementales des commissions femmes du syndicat Sanitas qui n'ont pas voulu que ces « problèmes de femmes » passent derrière d'autres priorités et urgences.
La première impression que nous avons ressentie : le grand dynamisme des femmes qui étaient là, leur volonté de faire avancer les choses... Volonté d'autant plus admirable que nous avons mesuré, au fur et à mesure des jours et des discussions, à quel point le régime bureaucratique avait anéanti et brisé les volontés d'initiative, si minimes soient-elles.
Autant qu'une formation médicale, les assistantes médicales (équivalant aux infirmières en France) étaient en attente d'échanges d'expériences : comment créer, comment animer un centre de planning familial.
L'avortement comme « moyen de contraception »
Un million d'avortements depuis décembre 1989. Cent soixante dix-sept décès consécutifs à un avortement depuis cette date. Actuellement trois avortements pour une naissance.
Tels sont les chiffres bruts 2. Nous ne connaissons pas les chiffres d'utilisation des moyens de contraception. Nous connaissons encore moins le nombre d'avortements clandestins et leurs suites sous Ceausescu.
Petit retour en arrière : en 1966, Ceausescu impose ses mesures natalistes, dont une sévère restriction à l'avortement ; les effets sont immédiats. En l'absence de diffusion de la contraception, l'avortement était le moyen le plus utilisé de régulation des naissances. En 1965, il y avait eu 1 115 000 avortements légaux et 278 000 naissances. En 1966-1967, le taux de natalité monte en flèche (528 000 naissances en 1967). Puis il descend doucement mais régulièrement pour atteindre sensiblement le même niveau qu'en 1965 3. Vingt ans après, cette politique avait donc plus de répercussions sur les femmes, sur leur vie, sur leur corps que sur la courbe même de la natalité.
La situation actuelle, après la libéralisation de l'avortement -une des premières mesures gouvernementales après la chute des Ceausescu -peut donc être comparée à celle de 1965, mais aggravée par le fait que les vingt-cinq années de restriction de l'avortement ont été vingt-cinq années de propagande anticontraception. Cette propagande, appuyée sur des discours « médicaux », a réussi à inscrire solidement dans les têtes l'égalité : « pilule = cancer ». Ces vingt-cinq années ont aussi été celles où se sont installées les pratiques inqualifiables de police gynécologique : les femmes devaient mensuellement prouver, examen médical à l'appui, qu'elles n'avaient pas interrompu de grossesse. Il nous est difficile de mesurer les conséquences de telles pratiques où la politique d'Etat s'insinuait dans les parcelles les plus privées de la vie et rompait toute confiance possible dans le système de santé. Les infirmières rencontrées nous ont souvent dit avoir contourné les contrôles. Mais elles sont « celles qui devaient dire qu'il fallait faire des enfants » et qui aimeraient promouvoir la contraception.
Cette situation, où l'avortement est le moyen de contraception, et où il est pratiqué dans des conditions des plus douloureuses et dangereuses (pas d'anesthésie, pas de suivi...) est connue dans d'autres pays « de l'Est » (URSS, Tchécoslovaquie, etc.), Comment ne pas s'interroger sur les raisons qui poussent des sociétés à répondre, certes, mais à répondre de la manière la plus brutale qui soit à la volonté des femmes de contrôler leurs naissances ?
En Roumanie, le ministère de la Santé actuel se déclare très conscient de la gravité du problème et affirme vouloir développer la contraception en créant dans chaque département un réel centre de planning. Les services gynécologiques ont la possibilité théorique de diffuser la contraception, mais n'en ont pratiquement pas les moyens (manque de contraceptifs et de temps pour parler aux femmes).
Manque de contraceptifs
Aux dires du secrétaire d'Etat que nous avons rencontré, l'ensemble des moyens de contraception sont disponibles en pharmacie : stérilet, pilule avec ordonnance ; ovules et préservatifs en vente libre. Le prix officiel est de vingt-et-un lei pour une plaquette de pilule, deux cent trente lei pour un stérilet, le préservatif trois lei. L'avortement coûte lui trente lei (le salaire moyen est de trois mille lei).
Mais si l'on écoute les infirmières, la situation est beaucoup moins brillante, très différente selon les départements.
Par curiosité, nous sommes donc entrées dans la pharmacie la plus proche, à Bucarest, où nous avons pu acheter, pour cent lei, une boîte de huit ovules anticonceptionnels et une plaquette de pilule, dans son conditionnement aluminium, sans aucune indication de dosage ni d'utilisation. L'armoire à pharmacie du service gynécologique de l'hôpital Coltea à Bucarest contenait en tout et pour tout une trentaine de diaphragmes, une trentaine de stérilets et quelques préservatifs. Les hôpitaux ont beaucoup fonctionné grâce à l'aide humanitaire l'année passée.
La Roumanie n'avait et n'a toujours pas de production nationale de moyens contraceptifs (une seule entreprise semi-privée, produisant des préservatifs, vient de se créer à Timisoara). Questionné sur ce sujet, le secrétaire d'Etat a souligné le coût de l'importation (Hongrie, ex-RDA, Pologne), mais a semblé surtout dans l'attente de voir des investissements étrangers de laboratoires venir s'implanter en Roumanie.
Comment parler aux femmes et aux jeunes ?
Des Roumains disent volontiers : « Nous avons gagné une seule chose depuis la révolution : le droit de parler. » Mais cette double interrogation « Comment parler aux femmes ? Comment parler aux jeunes ? », était un leitmotiv du stage. La parole sur « ça » n'est pas simple. Le tabou reste partout présent. A l'école, l'étude de la reproduction n'arrive même pas jusqu'à celle des mammifères. La sexualité des jeunes, on s'en inquiète mais on n'en parle pas. Le journal du syndicat fait figure de précurseur en publiant une rubrique « La sexualité sans fausse pudeur » ou des dossiers sur l'avortement, le viol. Les femmes rencontrées ont la volonté de briser ce silence, sans utiliser le seul discours autorisé, le discours médicalisé et « scientifique ».
En ce qui concerne l'interdit de l'avortement et de la contraception, l'influence de la religion nous a paru moins culpabilisante qu'en France (ou en Pologne). Mais les associations internationales pro-life ont commencé leur travail en Roumanie. L'association catholique Caritas, bien qu'ayant un discours assez modéré vu la situation, dénonce l'avortement et cherche à diffuser les méthodes de contraception « naturelles », en lien avec une association pro-life canadienne.
La santé... gratuite ?
En Roumanie, la santé est gratuite... mais cela va mieux quand on paye... Entendez que la pratique des dessous de table, pourboires ou toute autre denomination fait système. Nous avons entendu plus d'une anecdote sur les rares docteurs honnêtes, qui, refusant le pourboire proposé par le patient, voyaient celui-ci partir de peur de se faire mal soigner. Les temmes nous ont raconté comment le prix du stérilet était au minimum doublé par le prix de la pose, officiellement gratuite, comment l'aide internationale avait été détournée au profit des revendeurs, souvent des médecins.
Bref, derrière le discours égalitaire, la médecine à plusieurs vitesses est une réalité. L'avancée vers la libéralisation et la privatisation, souhaitée par le gouvernement, légalisera cette médecine à deux vitesses. Une infirmière racontait comment, dans sa ville, s'était installé un cabinet de gynécologie où l'avortement se faisait avec la méthode Karman, possibilité d'anesthésie, où la femme était accueillie et avait un lit pour la journée et où l'intervention coûtait mille lei...
Mais il serait faux de penser que seul l'appât du gain peut amener à installer de tels cabinets privés. Quand chaque jour, on doit faire des gestes qui agressent autant qu'ils soulagent, quand le système hospitalier paraît d'une lourdeur extrême à faire évoluer, une porte ouverte vers une médecine qui semble plus humaine doit être tentante.
Comment s'organiser ?
C'est un peu dans ce dilemme que se trouvaient certaines infirmières du stage. Bien décidées à faire avancer les choses autour d'elles, elles ont bien f
Solidarité-femmes-Roumanie
Créé en février 1990 à Toulouse, par des femmes de Solidarité-Roumanie, du MFPF, du mouvement de libération des femmes (la Gavine), le collectif est ouvert à toutes.
Le projet actuel est :
-d'envoyer du matériel à toutes les femmes qui nous en ont fait la demande ;
-de faire venir quinze assistantes médicales roumaines en France ;
-d'aider à l'édition ou de co-éditer une brochure d'information « tout public » avec Sanitas.
Vous pouvez nous aider en envoyant de l'argent et en relayant notre action auprès d'autres actions de solidarité avec la Roumanie (pour acheminer du matériel, pour en adresser aux contacts que nous avons, etc.)
Solidarité-femmes-Roumanie, 2, rue \Jouxt-Aigues, 31000 Toulouse. J compris, de notre expérience française, que nous avions aussi « fait » pour impulser un mouvement qui impose aux autorités, aux législateurs, aux médecins de « faire ». Pourtant, les expériences ne peuvent jamais être strictement décalquées.
Il n'existe pas en Roumanie de « société civile ». Il n'y a pas -et ce n'est pas anodin -de statut particulier pour une association (genre loi 1901) différent d'un statut d'une société économique (entreprise privée). Tout ce qui est vital pour l'organisation d'un mouvement, d'une association -le papier, les locaux, les moyens de reproduction -est d'un accès plus que difficile.
Bien sûr, le fait que le syndicat ait pris cette question à bras le corps peut être un atout formidable ; déjà le cadre national du stage était un véritable creuset d'échanges et d'avancées.
Certaines ont constitué une association locale qui fait de l'information dans l'hôpital, dans les lycées, dans les entreprises 4. Certaines, après un premier stage organisé par Sanitas, ont organisé des conférences, autour d'elles, dans l'hôpital. Certaines voudraient monter un centre de planning dans ou hors de l'hôpital. Certaines voudraient créer une association nationale 5. Mais d'autres, enfin, nous ont exprimé leur méfiance par rapport à un cadre national dont elles sentent qu'il n'est pas facile de garantir le fonctionnement démocratique. Des années d'hyper-centralisation bureaucratique rendent méfiantes.
La solidarité que nous voulons mettre en œuvre aujourd'hui concerne l'ensemble de ces questions. Nous souhaitons pouvoir répondre à leur demande urgente de documentation, de matériel d'information... Mais leur demande ne s'arrête pas là et concerne aussi les véritables échanges que nous pouvons établir sur le comment : quelle parole, comment s'organiser. De ces échanges, nous avons nous-mêmes beaucoup à retirer. La solidarité internationale, nous en avons toutes besoin.
Claude (Solidarité femmes Roumanie, Toulouse)
Notes
- En mars 1991 un groupe de dix femmes du collectif Solidarité-femmes-Roumanie de Toulouse s'est rendu à Bucarest pour animer un stage de formation sur la contraception et l'avortement auprès d'assistantes médicales , militantes du syndicat Sanitas \
- 1. Syndicat des personnels hospitaliers non-médecins, Sanitas a vu le jour quelques semaines après la révolution. Il s'est affilié à la FRACIA, confédération de syndicats indépendants. Ils ont notamment organisé une grève sur les salaires. Le gouvernement avait accepté une augmentation qui, quand nous y étions, n'avait toujours pas été mise en pratique. Ils se battent aussi sur un nouveau statut, reconnaissant notamment leurs compétences professionnelles.
- 2. Chiffres du ministère de la Santé.
- 3. Chiffres tirés de Vasile Ghetau, «Le redressement spectaculaire de la natalité en Roumanie », Economie et statistiques, n° 12.
- 4. Comme à Vrancea, développement de l'action du MFPF et du Secours populaire. Voir Cahiers du féminisme n° 52.
- 5. Il existe une association à vocation nationale, SECS (Societatea de Educatie Contraceptive si Sexuala ), soutenue par le gouvernement, mais qui est critiquée pour sa composition et son discours, trop médicaux, et son manque de démocratie.