La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Éditorial

URSS : La grande fracture

· Cahiers du féminisme, n° 58, automne 1991 · p. 3-4 · 1 713 mots

Le coup d'état du 19 août 1991 et son échec ont engendré une formidable accélération de l'histoire en ÜRSS et dans le monde. L'enjeu principal des affrontements qui ont eu lieu était le pouvoir, et non l'actualisation du socialisme. On n'a pas fini de vivre les répercussions de ces événements de l'été 1991 en ÜRSS, en Europe et dans le tiers monde. La disparition du PCÜS en tant que parti-Etat et l'accélération de la dislocation de l'üRSS comme Etat-fédéral ont provoqué un véritable séisme.

Le coup de force du 19 août représentait une tentative d’une partie dirigeante de la bureaucratie d’instituer un Etat fort pour sortir le pays de la crise et éviter sa dislocation. Ce n’était pas le moindre des paradoxes que de voir ceux qui étaient au pouvoir -à la tête de l’appareil d’Etat, de l’armée, du KGB et de secteurs économiques puissants -essayer de prendre le pouvoir par la force. Selon Ianaev et ses acolytes, la signature du traité de l’Union, prévue pour le 20 août, qui devait réviser les rapports entre les Républiques, remettait en cause leur pouvoir en tant que direction centrale. Par ailleurs, le processus de destruction de l’URSS, déjà largement entamé, entraînait la perte partielle de contrôle du centre sur des ressources naturelles dont le caractère stratégique est indéniable.

Le projet des putschistes d’établir l’état d’urgence était connu depuis plusieurs mois et avait été précédé par une succession de petits coups de force des conservateurs depuis l’automne 1990. Le 19 août, les quelques dizaines de chars convergeant vers le centre de Moscou concrétisaient la volonté des putschistes de prendre le Kremlin : prisonniers de leur vision archaïque et centraliste du pouvoir, ils pensaient que cela suffisait pour contrôler tout le pays, ce qui était manifestement une erreur d'appréciation sur l’état réel du pays.

Le putsch a été mis en échec précisément parce que les libéraux, bénéficiant d’une légitimité large -présidence de la première république élue au suffrage universel -ont su faire appel à la résistance populaire pour bloquer ce qui apparaissait comme une agression. Contrairement à ce qu’avaient cru

Ianaiev et les autres putschistes, le pouvoir était aussi à la « Maison-Blanche » de Russie, et dans les républiques non russes. Il est remarquable que seules deux républiques aient soutenu le putsch, celle d’Azerbaïdjan, où les autorités en ont profité pour liquider les restes de l’opposition démocratique, et celle de Géorgie, dirigée depuis quelques mois par un apprenti dictateur, Gamsakhourdia. L’armée elle-même, après cinq années de perestroïka, s’est révélée un organe divisé, miné par le doute. Tous les témoins ont été frappés par le manque de détermination, de conviction, de la plupart de ceux qui ont été impliqués dans les opérations militaires. Certes, certains en ont eu assez pour tuer trois résistants sur les barricades de Moscou, mais ils constituent l’exception qui confirme la règle. Il ne sert pas à grand chose ici de chercher à

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0 h NOV, 1991 savoir ce qu’« ils » auraient fait s’ils avaient été plus lucides. Ce qui est certain, c’est que de leur point de vue ils l’ont fait trop tard.

Le naufrage du PCUS

Gorbatchev avait été à la fois celui qui avait placé les putschistes au sommet de l’Etat et celui qui a impulsé la « reconstruction-refondation » de l’URSS depuis 1985, créant ainsi les conditions de la résurrection d’une opinion publique. La mobilisation de ces nouveaux citoyens, en permettant de consolider les espaces de liberté précédemment ouverts, a constitué une importante victoire démocratique.

Face aux chars, Boris Eltsine est apparu comme le moteur de cette résistance démocratique et le principal artisan de la défaite des putschistes. Ce prestige considérable acquis par Eltsine et la fraction de la bureaucratie qui l’a soutenu leur a permis d’avoir immédiatement les coudées franches pour établir leur pouvoir. La décision de suspendre le PCUS, en obligeant Gorbatchev à se renier pour sa survie politique, n’a rencontré aucune objection. Qu’un parti de treize millions de membres environ puisse sombrer de la sorte révèle à quel point il était devenu un obstacle aux yeux de tous ceux qui voulaient ouvertement changer le système. Il suffit de remarquer la rapidité des partis frères dans les républiques non russes à changer de nom. Il est vrai que c’était un faux parti, un vrai parti-Etat, un monstre hypertrophié hérité des heures noires du stalinisme, organe visqueux engluant le pays dans la corruption, l’élitisme, le mensonge et la médiocrité. On ne regrettera pas ce naufrage, ni celui -apparemment plus limité hélas -du KGB, ni l’ouverture des archives. Ce sont là des acquis nécessaires.

La désintégration de l’URSS a été accélérée par l’échec du putsch. La plupart des républiques ont défini ou veulent définir de nouvelles relations avec le centre fédérateur. Plus aucune république ne croit au maintien de la situation antérieure. L’Union est plongée dans un déséquilibre aigu : les pouvoirs locaux se sont renforcés tandis que le centre -aujourd’hui incarné en Eltsine qui a su centraliser dans ses mains avec une vitesse foudroyante des pouvoirs exceptionnels -est largement impuissant à gérer. La place de la Russie face aux autres républiques et face aux minorités n’est pas la moindre des questions en suspens ; il suffit pour s’en convaincre d’écouter les discours de Boris Eltsine, à la tonalité fortement nationaliste.

Marasme économique

Depuis cet été, beaucoup de masques sont tombés et beaucoup de vestes se sont retournées : le résultat de cet « éclaircissement » aboutit à l’établissement d’un consensus large pour la restauration d’une économie marchande généralisée. Ce projet est populaire, en tout cas pour l’instant, vu que c’est un projet et que tout ce qui paraît éloigner l’URSS de la situation présente semble excellent, tant l’économie -et notamment le secteur de la distribution des biens de consommation -se trouve dans une situation catastrophique. L’exbureaucratie communiste est devenue pour une large part l’actuelle bureaucratie affairiste. Le choix paraît clair, mais aucune mesure concrète n’est prise car le chemin de cette restauration paraît semé d’embûches pour ses promoteurs. Tous les spécialistes économiques s’accordent à prédire une trentaine de millions de chômeurs en cas de privatisation de l’économie. Cette perspective, et les conséquences politiques et sociales qui l’accompagnent, réfrènent les plus ardents libéraux. Le résultat de la désintégration du système est le maintien de la crise.

Jusque là, aucune force se réclamant des valeurs du socialisme démocratique n’est apparue à une échelle de masse : pour les révolutionnaires, ce triste constat doit devenir un aiguillon pour la réflexion théorique, qui permet de soutenir l’action. Il est vrai que se réclamer du socialisme, voire même de l'idée d'une lutte collective, ressemble à une véritable gageure, tant le champ idéologique a été brouillé, tant les mots ont changé de sens.

Il est probable cependant que de nouvelles oppositions en URSS surgiront, nourries de la révolte contre l’autoritarisme des nouveaux maîtres (Eltsine, Gamsakhourdia, etc.) et de la lutte contre les effets sociaux des réformes marchandes (hausse des prix, chômage, régression des prestations sociales).

Ni rire, ni pleurer, comprendre

Avec quelques mois de recul, les événements de cet été en URSS gardent une portée extraordinaire. Ce qui a été remis en cause, ce n'est pas simplement le putsch, ou le néo-stalinisme, ou Gorbatchev, mais, semble-t-il, l'idée même de révolution socialiste. Bien sûr, nous n'adhérons pas à ce grand lessivage. Nous n'avons jamais encensé Staline et ses émules -l'opposition de gauche a au contraire ouvert la voie du combat antistalinien pendant plus d'un demi-siècle -et nous n'avons jamais confondu ce que furent, ce que firent les bolchéviks de 1917 avec les bureaucrates staliniens des années trente : les seconds prirent le pouvoir après avoir fait largement disparaître les premiers, et en provoquant quelques millions de victimes de la collectivisation forcée, de la famine et du goulag, entre autres.

Mais même si nous gardons ces convictions -parce que nous essayons d'avoir une mémoire non sélective -nous ne pouvons pas, nous ne voulons pas éviter quelques questions, exprimées ici de manière lapidaire : ces fameux bolchéviks de la première heure, ignorants sans aucun doute du danger, qu'ont-ils fait pour empêcher la dégénérescence stalinienne de la révolution ? N'avaient-ils pas eux-mêmes tissé les relations fondamentales du parti unique et de l'Etat ? Quelle doit être la place d'un parti d'avant-garde dans une société de transition ? Comment continuer à défendre le multipartisme y compris dans les moments cruciaux de la prise du pouvoir et des premières heures de la transition ? L'échec actuel, soixante-treize ans après Octobre, était-il inscrit dans le fait que la révolution s'était déroulée dans un pays économiquement peu développé ? Nous supposions cet échec inévitable -il nous a surpris, probablement par sa profondeur : pourquoi n'avait-on jamais imaginé qu'à ce point l'idée du socialisme serait rejetée là-bas, et donc ici aussi ? Quelle idée réinventer ? Ou quel mot pour la même idée ?

Quel rapport doit s'établir entre le plan et le marché ? Entre la centralisation et les pouvoirs locaux ? Où doit se situer le pouvoir, pourquoi les soviets ont-ils pu être défaits de leur pouvoir ? Comment éviter cela ? Comment organiser un système dans lequel le maximum de décisions seraient prises à chaque fois à l'échelon le plus local, tout en maintenant une cohérence d'ensemble permettant de satisfaire des demandes socialement utiles à la collectivité ? Qui définirait « l'utilité sociale » à l'échelle centrale ? Comment lutter contre la corruption du pouvoir ? Comment dans tout ce questionnement faire que la lutte féministe ne soit pas marginalisée, reléguée comme une « question non urgente » au second plan ?

Ces question sont à la fois anciennes et nouvelles : anciennes car le problème sous-jacent, celui de l'émancipation humaine, est vieux comme le monde. Nouvelles, car après la fracture d'août 1991, qui clôt, qu'on le veuille ou non, le cycle ouvert par Octobre 1917, les réponses doivent être largement réinventées et totalement reformulées.

Nos convictions en faveur d'une révolution socialiste demeurent, sans dieu ni maître, sans dogme ni modèle, mais avec l'enrichissement qu'apporte l'accumulation des expériences. Moins qu'hier, il n'est question de renoncer : les féministes n'ont pas de difficultés à comprendre combien leur combat est aujourd'hui nécessaire, quand, profitant de la tourmente, certains voudraient balayer non seulement les acquis du mouvement ouvrier mais aussi ceux du mouvement des femmes.

Notes

  1. Septembre 1991, Isabelle Forest

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