Musique « Viva la liberta ! »
A propos du bicentenaire Mozart in d’un bicentenaire. Nul ne s’en plaindra : Mozart convient aux cérémonies ampoulées à peu près autant qu’une bicyclette à un poisson.
Passons sur les émissions télévisées, les colloques et les « hommages » laborieux des bibliothèques et églises de village... pour ne retenir que ces moments de pur bonheur, ici ou là, à l’occasion d’un concert inspiré (il y en eut) ou d’une écoute nouvelle. Emotion.
Mais pourquoi donc écrire, quand tout (du pire au moins mauvais) semble avoir été dit, voire redit jusqu’à l’overdose.
Regardons-y de plus près. Et constatons que le sujet le plus vaste et le plus riche, peut-être, a rarement été abordé. A quelques exceptions près -dont une audition durant le festival d’Aix-en-Provence1 -les musicologues es Mozart ont largement dédaigné cette lecture qui reste à faire, cette réflexion à peine amorcée : qu’en est-il de l’éclairage porté par les opéras de Mozart sur la condition des femmes ? Femmes de leur temps, héroïnes le plus souvent ancrées dans un contexte social, il y a parfois chez elles -par la vertu de livrets sensibles et d’une démarche musicale de grande finesse -des émotions, des colères et des douleurs à valeur « universelle ».
A ces femmes, Mozart a réservé ses chants les plus beaux, ses musiques les plus audacieuses.
La difficulté pour parler des opéras de Mozart vient de la nécessité de toujours allier le texte (le « livret ») rédigé par un écrivain -Da Ponte pour les plus célèbres des opéras de la période de maturité -et la musique.
Une précision doit ici être apportée : à l’exception de quelques œuvres de commande (ce fut le cas pour Cosi Fan Tutte), Mozart a choisi ses livrets et la collaboration entre le musicien et le librettiste fut toujours très étroite et liée aux exigences du premier au point que, parlant du texte, on parle encore
Ecole de Longhi : Y opera séria.
de Mozart. Sans oublier toutefois que, « dans l ’opéra, la poésie doit absolument être la fille obéissante de la musique » (sic), comme l’écrivait Mozart à son père.
Je n’aborderai ici que les œuvres de maturité (les Noces de Figaro, Cosi Fan Tutte et Don Juan), à l’exception de la Flûte enchantée, opéra que l’on peut estimer misogyne mais dont le caractère initiatique et symbolique dépasse le cadre de cet article (et mes compétences en matière de franc-maçonnerie).
Ecole de Longhi : l'opera seria
Quand Mozart nous parle des hommes
Mozart était humain. Cela va sans dire. Tellement humain que l’on se perd dans ses contradictions qui sont celles de sa classe et de son sexe.
Indépendant et pourtant si lié à l’autorité paternelle. Libre dans son art, capable même de ruptures avec ses employeurs (ce qui, à l’époque, n’était pas chose courante) mais plus impliqué dans le monde des nobles qu’opposant. Aussi petit-bourgeois croyant et pieux qu’homme des idées nouvelles, des Lumières et de la franc-maçonnerie.
Ni féministe ni révolutionnaire, Mozart était simplement un artiste de son temps, à ceci près qu’il a magistralement renouvelé l’art lyrique.
La nouveauté, ici, évidemment majeure, réside dans « la combinaison sur scène des sentiments humains et de situations sociales éventuellement conflictives 2 ».
Il peut paraître paradoxal de commencer en traitant du regard porté par Mozart sur les hommes. Mais c’est ce regard qui permet de mieux cerner ses contradictions. S’agissant des femmes, nous le verrons, sa vision est plus ouvertement faite de sympathie, et parfois de compassion.
En 1786, Mozart, alors en pleine maturité musicale, compose les Noces de Figaro, sur un livret de Da Ponte, d’après la célèbre pièce de Beaumarchais (1778).
La satire politique qui avait valu à Beaumarchais l’interdiction des représentations cède le pas, pour l’essentiel, à une « comédie amoureuse »... qui va s’avérer au bout du compte empreinte de la plus profonde amertume. Le happy end ne trompe personne. Contre les paroles de réconciliation, la musique se charge d’une immense tristesse, et un homme, le comte Almaviva, continuera, on le sent bien, à user de son pouvoir absolu sur sa femme comme sur ses gens.
Au fait, est-il vraiment moins politique que la pièce de Beaumarchais, cet opéra où le centre de l’intrigue réside dans la tentative du comte d’exercer le droit de cuissage sur une servante ?
Plus que dans Beaumarchais, le comte s’exprime beaucoup pour nous faire les témoins de sa totale médiocrité. Nous apprenons que ce qui est permis à l’un est interdit à l’autre, que si Suzanne, la « bonne », doit coucher avec lui, sa femme, elle, ne saurait se permettre le moindre écart.
Nous assistons aux humiliations qu’il inflige à sa femme, aux injustices qu’il commet, à sa vulgarité qui le fait s’écrier : « Je verrais un domestique heureux alors que, moi-même, je soupire d’amour. »
Ce comte est un « assez pauvre type, en somme 3 », qui nous rappelle l’attachement de Mozart à d’autres valeurs, son désir profond, au nom de l’amour et du respect des femmes, de dénoncer le droit de cuissage, un droit, écrivait-il, « qu ’abhorrent ceux qui aiment ».
Nous rencontrons aussi dans les opéras de Mozart de ces hommes un peu plats, un peu niais, aux airs (dans les deux sens du terme) conventionnels, à court d’imagination et de combativité. Ceux qui marchent à dix pas derrière leurs « belles » énergiques.
Et puis il y a Don Giovanni, « le » Don Juan qui n’en finira probablement jamais de donner lieu à toutes les interprétations parce que, justement, le regard de Mozart ici se trouble et devient celui de l’ambiguïté.
Le mythe de Don Juan trouve ses origines dans diverses sources littéraires et populaires (la première pièce que l’on connaisse sur ce thème, celle de Tirso de Molina, date du début du xvne siècle) : le libertin Don Juan séduit les femmes les unes après les autres, avant d’être puni par le ciel.
Retour à l’opéra de Mozart : Don Giovanni, le collectionneur de femmes {« ne sais-tu pas qu ’elles me sont plus nécessaires que le pain que je mange ? »), le cynique, celui qui préfère à toutes ses proies la « jeune débutante », est un violeur.
L’opéra débute par la tentative de viol contre Donna Anna, cela continuera avec celle perpétrée contre la jeune paysanne Zerline. Et tout cela se déroule en l’espace d’une seule journée...
Ce n’est pas le lieu ici de commenter toutes les versions (commentaires ou mises en scène) dites « psychologiques » qui veulent accréditer la thèse aussi ancienne qu’immonde selon laquelle, après tout, ces femmes l’auraient bien cherché quelque part.
L’ambiguïté provient en grande partie de cette phantasmagoric masculine.
Mais elle provient aussi du choix opéré par Da Ponte/Mozart, de ne jamais faire parler Don Juan de lui-même. Bien qu’il s’agisse du rôle-titre et que ses « exploits » ponctuent le déroulement du drame et le relancent, Don Juan ne parle pas. Il triche. Il chante pour tromper ou singer ses proies, le plus souvent dans le style « bouffe ».
En revanche, c’est bien lui et aucun autre personnage qui entonne la phrase qui fait vibrer les cœurs, ce fameux « Viva la liberta », accompagné par un orchestre qui se fait éclatant, victorieux, ce cri adressé comme un défi au monde des censeurs.
Ambiguïté vertigineuse de ce personnage qui, parce qu’il est noble, entend user de tous ses droits jusqu’au plus ignoble, et se fait néanmoins le porte-parole des nouvelles aspirations de son temps.
Ambiguïté encore de cette fin qui le voit résister avec grandeur, jusqu’au bout, seul face à la statue du père, de la loi et de la morale.
De quoi, au bout du compte, Don Juan finit-il par être puni ? De ses crimes ou de sa liberté ?
On peut voir là une des raisons de la « fascination-répulsion » exercée par le libertin sur Mozart, le bon père de famille ; voire sur le spectateur ou la spectatrice, troublé(e) par tant d’équivoque.
Sortons de ces eaux mouvantes pour aller voir du côté des femmes.
Au centre de chaque opéra, elles en sont la lumière, la force et la vie.
Don Giovanni
Cosi Fan Tutte
Les opéras de Mozart mettent en scène deux catégories de femmes : les aristocrates et les plébéiennes.
Les premières sont piégées, victimes d’un ordre social qui les enferme, quand les secondes incarnent le plus souvent la liberté que l’on conquiert, le bon sens, l’audace et l’énergie.
Ainsi, dans les Noces de Figaro, les deux personnages centraux sont des femmes : la comtesse Rosine et la servante Suzanne.
La comtesse est trahie, humiliée par son mari, le comte Almaviva. Elle souffre mais ne saura pas, ne voudra pas sortir de sa prison. Piégée par ce monde où les hommes ont tous les droits, elle n’en est pas moins femme de sa classe, humiliée tout autant par la conduite de son mari que parce qu’elle se trouve de ce fait contrainte à « chercher le secours d’une servante ».
Délaissée, trompée, elle chante les airs « les plus beaux, intimes, douloureux du répertoire 4 » (il faut écouter, absolument, au moins une fois Dove sono i bei momentî).
Sa seule espérance : « changer ce cœur ingrat ». Elle n’y croit pas vraiment. Et que de délicatesse, de dignité et d’amertume dans ce pardon qu’elle accorde une fois de plus au mari volage.
Mozart dépeint cette femme avec une infinie tendresse. Il s’adresse à travers elle à toutes les femmes de la noblesse qui ont été mariées, le plus souvent sans amour, à des hommes médiocres et tyranniques. Mais ces femmes appartiennent à un monde clos et figé. L’élan, le mouvement ne se trouvent pas chez la comtesse mais chez sa suivante Suzanne.
Avant Suzanne, il y avait eu Blonde, de / ’Enlèvement au sérail, qui déclarait radicalement : « Un homme en vaut un autre parce qu’aucun ne vaut rien. »
Ces femmes, qui sont le « chant d’affranchissement 5 » de Mozart, incarnent la liberté que l’on conquiert par ses actes, en se battant. Elles ont un monde à gagner et ne craignent ni les hommes ni le pouvoir en place.
La comtesse était lucide avec amertume. Suzanne l’est avec gaieté et passion. Constamment en scène, c’est sur elle que Mozart « semble avoir concentré le plus de musique, donc le plus de lumière 6 ». Plus fine, plus ingénieuse que Figaro, Suzanne est au centre de la lutte pour l’égalité.
Cosi Fan Tutte, comédie cruelle, nous raconte l’histoire d’une tromperie. Sous la houlette d’un vieux « philosophe » cynique, Don Alfonso, deux officiers se déguisent pour draguer chacun la fiancée de l’autre. Moralité : « Toutes les mêmes. » Les jeunes femmes succombent au piège de leurs vrais-faux amoureux.
Despina, la servante, complice de Don Alfonso, joue le rôle de conseillère en amour de ses deux employeuses aristocrates. Elle ne manque pas de caractère... Se sacrifier pour l’amour d’un homme ? « Les temps sont passés de vendre ces fariboles aux enfants », dit-elle. « En nous, ils n ’aiment que leur plaisir puis nous méprisent. » Despina a une solution au problème : faire comme cette « maléfique race impertinente », agir comme eux et aimer « par commodité, par vanité ».
Mais Fiordiligi (Fleur de lys !), sa maîtresse, reste partagée entre son idéal d’amour pur et éternel et une sensualité vécue comme coupable. Et c’est ce conflit que Mozart sut mettre en musique avec émotion, pour cette femme de devoir qui finira mariée pour le pire bien plus que pour le meilleur.
Triste fin encore, pour cet autre faux happy end, cette autre fausse réconciliation où l’amertume la plus intense règne en maître. Terrible fin !
A partir d’un sujet imposé, Mozart a su dépeindre des sentiments bien plus complexes que ne le laissent prévoir l’intrigue et ce triste titre. Jugée immorale par le xixe siècle bien pensant, l’œuvre s’est trouvée censurée de fait pendant des décennies. . .
Et, pour finir, voici les femmes qui entourent Don Giovanni, trois femmes impliquées dans le drame, trois personnalités remarquables.
Donna Anna, la première à entrer (à surgir !) sur scène, voit son père tué par le même homme qui tentait, quelques instants plus tôt, de la violer. Dès lors, elle ne cessera de crier vengeance, dans des airs graves, à la mélodie ample, où s’exprime avec intensité « le sentiment de l’honneur et de la souffrance : le double drame d’une femme 1 ».
Femme noble, fille d’un père devenu dans l’opéra le représentant surnaturel de l’ordre et de la loi, Anna est une femme de deuil et de devoir. Aucune passion ne la porte vers son fiancé (ce que l’on comprend aisément au vu de ce personnage falot) et elle ne cesse de repousser le moment du mariage. Parmi ses arguments, le « que diront les gens » (texto ) est à la fois prétexte et révélateur d’une personnalité à la fois « héroïque » et bien conventionnelle.
Personnalité encore plus complexe, Donna Elvira est un (sinon le) pivot du drame. La musique qui l’accompagne se montre étonnante, voire excentrique. Femme légitime de Don Giovanni, elle ne chante pas sa douleur de femme trompée, elle la crie. Ici, pas de résignation du type de celle que vivait la comtesse des Noces. Mais un chant de colère, de conflits intérieurs très forts. Elle veut se venger et le sauver.
Elle le hait et l’aime encore. Et la ligne mélodique est faite de ruptures et d’accrocs. « Hystérique », diront certains, Elvira est peut-être la plus « moderne » de toutes les héroïnes mozartiennes, elle qui sort de son rôle et de son milieu social pour excès et confusion des sentiments, elle qui crie.
Don Giovanni est un opéra où surgissent des cris. Celui, fatal, de l’homme vaincu par la morale et qui meurt, aspiré par le feu des enfers. Ceux d’épouvante et d’appel au secours face au violeur, venus d’Anna ou de Zerline.
Zerline est paysanne. Le jour de sa rencontre avec Don Giovanni est celui de son mariage avec Mazetto. Jeune, jolie, on sent qu’elle aime la vie. Elle aime plaire, aussi, en particulier à ce noble de passage. Et c’est elle qui chantera avec Don Giovanni ce fameux duo d’amour, la ci darem la mano, où elle déclare « vouloir et ne pas vouloir » suivre celui-ci dans le petit pavillon. . .
Etrange duo, quand on y pense, entre un homme qui lui raconte des histoires et ne pense qu’à coucher avec elle, et une femme dont on doute qu’elle puisse réellement croire à ses boniments. C’est pourtant l’un des plus beaux duos intimistes du répertoire...
Zerline, la paysanne, comme Suzanne la « suivante », représente ici encore les femmes libres en devenir, celles qui n’hésitent pas à se battre, à préférer la vie au devoir, la vaillance à la résignation.
Femmes meurtries ou victorieuses, les femmes des opéras de Mozart sont des héroïnes modernes, vivantes, impliquées dans leur temps.
Faut-il conclure ? Bicentenaire ou non, écoutons plutôt cette musique qui parle d’elles, qui parle de nous.
Et s’il faut applaudir, faisons-le pour l’émotion transmise par ces voix de femmes. Si humaines. . .
Danièle Lacoste
Bibliographie
Parmi la foison d'ouvrages parus ou réédités sur Mozart
Brigitte et Jean Massin, W. Mozart, Fayard.
Brigitte Massin, Guide des ras de Mozart , Fayard.
Robbins-Landon. Dicliont Mozart , Lattes.
Sur les femmes dans les opéras de Mozart
Il n'y a pas à ma d’ouvrage paru spécifiquement le sujet. Par contre, deux ouvraj. traitent de l’opcra (en général) j les femmes :
Catherine Clément, l’Opéra la défaite des femmes , Grasset.
Hélène Seydoux, Laisse mes larmes, Ramsay.
Notes
- 1. Jean-François Godchau, audition à Aix-en-Provence, 20 juillet 1991, «Les femmes dans les opéras de Mozart ».
- 2. Ibid.
- 3. Brigitte et Jean Massin, W. A. Mozart, Fayard.
- 4. J.-F. Godchau, Ibid.
- 5. B. et J. Massin, Ibid.
- 6. Rémi Strieker, programme de Don Juan, 1982.
- 7. J.-F. Godchau, Ibid.