Malgré leur longue grève (neuf semaines) et la poursuite de la mobilisation , les AS n’ont toujours pas obtenu satisfaction sur leurs revendications essentielles.
/�V ans un article du 7 septembre, I un journaliste duMon�e, S.B., prétendait que les AS “Jon? quelques-unes jouèrent les héroïnes de la mobilisation hivernale” (sic) allaient bénéficier “d’un gain immédiat de 11 000 francs par an”, grâce au reclassement indiciaire prévu dans le nouveau statut concernant les salariées de la filière sanitaire et sociale territoriale. La lutte des AS aurait donc été payante !
Le carcan des accords Durafour
Malheureusement il n’en est rien. Jusqu’alors, une AS était embauchée à 5 933 francs nets, dorénavant elle le sera à 6 267 francs ; 334 francs d’augmentation, plus le doublement de la prime de sujétion qui passe de 3 300 francs par an à 6 700 francs 1 : on est loin des 10 000 francs à l’embauche revendiqués par la Coordination nationale des collectifs des asssistants de service social (CONCASS). Par ailleurs est créé un nouveau grade, celui des assistants socio-éducatifs “principaux”, auquel 50 % des AS pourront accéder sous certaines conditions. Enfin les AS chef accèdent au corps A de la fonction publique mais cette “promotion” est tout à fait symbolique puisqu’elle ne leur donnera qu’une augmentation de 60 à 100 francs par mois, sauf pour celles qui accéderont, en fin de carrière, au dernier échelon. Il n’y a donc rien de vraiment nouveau sous le soleil des accords Durafour : il s’agit toujours de maintenir la grande masse des salariées de la fonction publique, d’Etat ou territoriale (et sans doute de la fonction publique hospitalière), à des niveaux de salaire qui permettent de vivre... bien mal, en complétant le tout par quelques primes aléatoires et non comptabilisées pour la retraite, en créant de nouvelles divisions catégorielles.
La CONCASS du week-end des 26 et 27 septembre dernier a été également l’occasion de faire le point sur la question de l’homologation. Rappelez-vous (cf. les Cahiers du féminisme n° 59/60), les AS étaient descendues dans la rue en mars 1990 pour protester contre l’homologation, par le ministère, de leur diplôme d’Etat obtenu après trois années d’études, au niveau 3 (bac plus 2). Face à la colère des AS, Jean-Louis Bianco avait annoncé la fin de cette homologation en juin 1992. Le diplôme ne serait plus homologué ! Il s’est avéré que cette homologation est valide jusqu’en janvier 1995 ! Ce refus de la part du ministère de reconnaître leurs trois années d’études après le bac, sous le prétexte que ce ne sont pas trois années universitaires, fait craindre aux AS une déqualification de leur travail. Elles ont peur d’être transformées en agents d’exécution dont la fonction principale serait de remplir des dossiers administratifs destinés à étiqueter les usagers sans pouvoir répondre à leurs demandes. Dans le nouveau statut des assistants socio-éducatifs (AS, éducateurs spécialisés, conseillers (sic) en économie sociale et familiale), il est bien prévu qu’ils “exercent des fonctions visant à aider les personnes, les familles ou les groupes connaissant des difficultés sociales à restaurer leur autonomie et à faciliter leur insertion. Dans le respect des personnes, ils recherchent les causes qui compromettent leur équilibre psychologique, économique ou social. Ils conçoivent et participent à la mise en œuvre des projets socio-éducatifs de la collectivité territoriale ou de l ’établissement dont ils relèvent ”, mais la réa-lité est moins reluisante, surtout depuis la mise en place de la décentralisation, depuis 1984.
La décentralisation en question
De grands bouleversements sont en cours dans les départements, ce qu’avaient bien mis en évidence les Etats Généraux des AS du Rhône et de la Région Parisienne, en avril dernier. On assiste en effet à un redécoupage des fonctions des AS, à la fois pour combler le manque aigu de personnel et gérer la pénurie mais également pour répondre aux besoins suscités par la mise en place de dispositifs comme le RMI ou les DSQ (Développement social des quartiers), dispositifs gérés sur le plan du département. Dans ce cadre, les AS doivent rendre des comptes, à des élus, majoritairement masculins 2, dont le pouvoir est considérable, et dont les préoccupations sont bien souvent électoralistes. La crainte des AS de ne plus pouvoir exercer leur profession conformément à leur déontologie (respect du secret professionnel par exemple) ou d’être marginalisées au profit d’autres personnels, n’est pas sans fondement.
Cette crainte est-elle l’expression d’un repli frileux d’une catégorie de personnels dépassée par une évolution indispensable du travail social ou l’expression d’une conscience nouvelle de salarié(e)s, en majorité des femmes, aux prises avec les réalités du terrain et qui ne veulent plus se contenter de discours ronflants ? Les AS ne constituent pas un milieu homogène et un courant corporatiste peut le traverser mais le sens de leur lutte est clair : il s’agit de revendiquer un ‘‘service social de qualité ” ; elles refusent de jouer les ‘‘roues de secours” d’une politique économique et sociale qui alimente toujours plus l’exclusion (c/. la déclaration parue dans les A SH, du 21 février 1992).
Les revendications ne sont toujours pas satisfaites. Pourtant les AS ont dû retourner dans leurs services respectifs et la mobilisation n’est plus ce qu’elle était. La CONCASS s’est donc posé la question de savoir si elle devait continuer à exister, avec le risque de perpétuer une structure sans grande représentativité. Les AS présent(e)s ont fait le choix de continuer, pour assurer la circulation de l’information, la réflexion, organiser la résistance collective et préparer le redémarrage d’une lutte plus massive, quand les conditions seront réunies. Mais dès maintenant, la CONCASS va soutenir la mobilisation des AS hospitalières
Déclaration des assistants sociaux d'Ile-de-France (CASIF), pour la CONCASS
Oui, la crise du travail social est réelle, profonde et grave. En effet, quand on demande à des professionnels de terrain, en contact quotidien avec la population et l’amplitude des besoins qu’elle exprime, de réduire leur travail à une simple gestion de la précarité, n’est-ce pas inacceptable ?
Si nous sommes conscients que notre fonction est infiniment plus complexe que la simple mise en adéquation des besoins exprimés et des réponses proposées, et qu’intervient une part nécessaire de compromis, il n’en demeure pas moins qu’actuellement, les outils essentiels qui nous permettraient de nous situer dans le champ de la prévention et du travail à long terme n’existent même plus. Nous avons atteint le stade de la compromission.
On assiste en effet à un glissement très dangereux qui consiste à faire passer les exclus des droits (droit au logement, droit au travail, droit à l’éducation, etc...) pour des marginaux en puissance dont nous devrions contrôler les dérives.
Nous posons la question : quelle place veut-on faire jouer au service social dans une société en crise ? Comment peut-on parler d’insertion par l'économique au travers de la multiplication des stages aux appellations multiples qui drainent un public de plus en plus large, y compris dans les catégories de personnes assez qualifiées pour prétendre à un accès direct à l’emploi ? Ceci quand on assiste en parallèle, depuis des années, à des licenciement tous azimuts.
Comment parler de l’insertion par le logement quand on constate que la spéculation foncière s’amplifie, surtout dans les grandes agglomérations, qu’elle draine vers le parc social des couches de plus en plus nombreuses de la population et que rien ne semble vouloir arrêter ce processus ? La loi Besson semble bien dérisoire face à un tel problème quand on sait que, pour les plus démunis, la recherche d’un simple hébergement d’urgence apparaît déjà comme une gageure.
Comment peut-on parler de la promotion de la jeunesse quand de., milliers de jeunes, voire de très jeunes, vivent hors du champ scolaire et de la formation ? Que les conditions de vie socio-économiques de leurs parents se dégradent ?
En continuant de la sorte, va-t-on bientôt nous demander d’insérer les milliers de smicards contraints de solliciter nos services parce qu’ils ont désormais, eux aussi, les plus grandes difficultés à accéder de façon concomitante aux droits fondamentaux : se loger, se nourrir, se vêtir, se soigner, éduquer leur enfants. De fait, aujourd’hui, la population qui s'adresse à nous ne voit-elle pas sa citoyenneté devenir purement virtuelle, faute de vrais moyens pour l’exercer ? Quant à nous, quels moyens nous donne-t-on pour la restaurer dans ses prérogatives ?
Le mouvement des assistants sociaux est le témoignage vivant d’une réalité vivante qui ne peut être masquée par des pseudo-écrits théoriques, qui nous semblent n'avoir comme fonction que de créer des écrans de fumée. "Le remodelage du travail social, la refonte des formations” ne sont pas. nous le savons tous, de nature à régler les problèmes d’exercice proffessionnel. En revanche, derrière les formules pompeuses et les projets douteux, derrière la réorganisation souvent brutale des services imposés par les employeurs, ne peut-on lire la volonté de dévoyer la place singulière qui est la nôtre : être un lieu d’exercice de la démocratie au quotidien, loin des champs technocratiques et des enjeux du pouvoir politicien.
Réintroduire la notion sociale dans la logique d’une société n’est pas rajouter une dose d’humanisme, mais bien garantir son projet démocratique au sein même de son développement économique.
Déclaration parue dans Actualités sociales hebdomadaires, le 21 février 1992.
dont le statut est en préparation au Ministère. La décision courageuse de “continuer” prise par la CONCASS reflète le besoin de maintenir des liens de manière unitaire, ce qu’aucun syndicat aujourd’hui n’est capable de garantir. C’est de ce dialogue entre coordinations unitaires et syndicats solidaires dans les luttes, que naîtront peut-être, à terme, les organisations permanentes dont ont besoin les salariées.
Josette Trat
Notes
- 1. Sans tenir compte de l’augmentation prévue au 1er octobre dans toute ta fonction publique.
- 2. Gisèle Morand a analysé cette division sexuelle du travail (aux femmes, le social et aux hommes, le politique), dans son livre : Identité professionnelle et formation permanente des AS, Bayard Editions, 1992.