Essai sur le corps et le du sexe”
genre en Occident
Thomas Laqueur est professeur d’histoire à l’université de Berkeley , en Californie. Dans sa préface , il nous explique comment ses recherches concernant l’importance accordée à l’orgasme féminin pour la procréation, alors que ce dernier devenait “contingent” au tournant du dix-neuvième siècle, l’ont conduit à cette vaste synthèse sur la “Fabrique du sexe”, de l’antiquité jusqu’à Freud.
LA FABRIQUE DU SEXE, esse sur le corps et le genre en OccUten traduit de l’ américain par Miche v*' ‘
Dans son ouvrage très riche, il se livre à trois démonstrations.
La majeure partie de son travail porte sur les deux modèles de pensée qui ont structuré les représentations occidentales de la différence sexuelle.
Un ou deux sexes ?
Le premier modèle, celui de ‘T unisexe”, a perduré jusqu’au dix-huitième siècle. T. Laqueur en trouve la formalisation particulièrement claire dans la philosophie d’Aristote aussi bien que dans les textes de Galien, qui a vécu au deuxième siècle de notre ère et a servi de référence pendant près de deux millénaires. Pour tous deux, malgré leurs divergences concernant la ou les semences masculine/féminine, la femme est “un moindre mâle”, selon l’expression de l’auteur. Il n’y a pas de différences anatomiques radicales entre l’un et l’autre sexe mais, faute d’une “ chaleur vitale” suffisante, les femmes ont conservé leurs organes génitaux à l’intérieur de leur corps. Matrice et ovaires sont alors assimilés au scrotum et aux testicules masculins, le vagin au pénis. Jusqu’au dix-septième siècle, nous précise T. Laqueur, il n’y eut pas de terme technique pour parler du vagin. Les frontières corporelles étaient suffisamment floues pour que les corps fassent, comme il l’écrit, “des choses étranges et remarquables, impossibles pour des lecteurs modernes (...). On ne compte pas les histoires d’hommes allaitant (...). Des filles pouvaient se changer en garçons et, à force de fréquenter trop assidûment les femmes, il arrivait que des hommes perdissent la fermeté et la définition de leur corps plus parfait pour régresser dans l’effémination. Bref la culture imprégnait le corps (...). Dans ce modèle, précise-t-il, le sexe et la sexualité n ’étaient pas encore des attributs définitifs du corps, tandis que les différences qui importaient figuraient sur un continuum : plus ou moins de chaleur vitale, plus ou moins de fermeté, plus ou moins de force pour changer de forme (...). La grande chaîne de l’être s’exprimait dans la chair sans être enracinée dans elle. Paradoxalement, dans une perspective moderne, c ’était le genre 1 qui était fondateur, quand le sexe n ’en était que la représentation. ” Dans ce type de conception enfin, le plaisir féminin était tout aussi indispensable que le plaisir masculin pour assurer la reproduction de l’espèce. Désir et plaisir des partenaires étaient nécessaires pour la bonne circulation des “fluides”, ce que semblait contester, par contre, Aristote.
Mais entre la fin du dix-septième siècle et le début du dix-huitième, des “changements radicaux” s’opèrent selon l’auteur : “Le sexe devint fondateur, le genre social, l’expression modèle des deux sexes ”. Dorénavant, hommes et femmes relevaient d’une “nature” différente. La différence entre les deux sexes devint “incommensurable” : “Dans sa concrétude corporelle, scientifiquement accessible, dans la nature même de ses os, de ses nerfs, et surtout de ses organes de reproduction, le corps des femmes en vint à supporter un nouveau poids de significations tout à fait considérable. ” Un vocabulaire spécifique apparut pour désigner le clitoris, l’utérus, le vagin, les ovaires, etc... Enfin, “l’orgasme féminin, qui avait été le signe corporel d’une heureuse génération, se trouva banni aux confins de la physiologie (...). ”
Au terme de cette première présentation, une question se pose d’emblée : cette succession de deux modèles de représentation des sexes est-elle aussi évidente ? Cela ne relève-t-il pas d’une construction intellectuelle séduisante mais fort artificielle ? Ne peut-on trouver, dès l’antiquité, une formalisation de la “différence” sexuelle fondée sur la “nature” ? L’auteur ne le nie pas mais, selon lui, la “nature” n’avait pas du tout le même statut épistémologique qu’elle a eu par la suite : “ Autrement dit, avant le xvtf siècle, le sexe (le sexe biologique)
était encore une catégorie biologique et non ontologique” . Méconnaissance de notre part ? Peut-être ! Mais nous ne sommes toujours pas convaincue.
Une révolution scientifique ?
Ce changement de modèle serait-il le résultat d’une révolution scientifique dont on pourrait trouver les prémisses au dix-septième siècle en Europe, avec le développement du rationalisme, de la pratique de la dissection et de l’anatomie, et qui se serait accélérée aux dix-huit et dix-neuvième siècles ?
Pour T. Laqueur, si ces modifications interviennent au siècle des Lumières, c’est sans doute pour une raison “épistémologique”. Dorénavant, “la ligne de partage entre le possible et l ’ impossible , entre le corps et l ’esprit, entre la vérité et la fausseté, et donc entre le sexe biologique et le théâtral, se trouva grandement renforcée” ; dorénavant, il n’était plus question de croire a priori à des principes tels que ceux d’Aristote pour définir une hiérarchie enracinée dans la différence sexuelle (aux hommes, la “ cause efficiente”, aux femmes “la cause matérielle”). La hiérarchie sociale entre les sexes avait besoin de s’appuyer sur une “explication et une justification naturalistes ”.
Mais, et c’est là sa deuxième démonstration, “ce n 'est cependant, ni une théorie de la connaissance, ni les progrès de la connaissance scientifique qui formèrent le contexte des deux sexes incommensurables . Ce contexte fut politique” . Il précise ailleurs sa pensée : “ Les promesses de la Révolution française qu ’il était possible de régénérer l’humanité dans toutes ses relations sociales et culturelles, que les femmes avaient droit non seulement aux libertés civiques mais aussi aux libertés personnelles, qu ’il était possible de rénover de fond en comble la famille, la morale et les rapports entre personnes donnèrent naissance à un authentique nouveau féminisme, mais aussi à un antiféminisme d’un nouveau genre, à une nouvelle peur des femmes (...). Autrement dit, la création d’une sphère publique bourgeoise souleva avec beaucoup d’acuité la question du (ou des) sexe(s) légitimement habilité(s) à l’occuper. Et partout la biologie s’immisça dans le discours (...)”. T. Laqueur rappelle, à cette occasion, les discours antiféministes d’un Rousseau, par exemple, qui prétend fonder l’assignation des femmes à la sphère domestique au nom de leur timidité “naturelle”. De même les féministes, femmes et hommes, qui revendiquent “un nouvel espace politique” pour les femmes, le font-elles (ils) au nom des capacités morales supérieures des femmes, qui prennent leur source encore une fois dans leur expérience de mère, voire une sexualité moins exigeante. Tel est du moins le discours dominant 2.
Cette volonté de traduire l’ordre social patriarcal dans le corps des femmes se traduisit, à partir des années 1870, par une nouvelle pratique, celle de la “castration féminine”, c’est-à-dire l’ablation d’ovaires sains, sous le prétexte de “guérir un large éventail de "pathologies du comportement" : hystérie, désirs sexuels excessifs (...) ”.
L'histoire n'est pas linéaire
Une des contributions les plus originales, nous semble-t-il, de l’ouvrage de T. Laqueur, est l’analyse précise qu’il fait du décalage considérable entre le nouveau “savoir sexuel” qui se développe à partir du xvif siècle et la grille d’interprétation qui l’accompagne et relève de l’ancien modèle unisexe. Au xvne siècle par exemple furent découverts à la fois le principe de l’ovulation chez les femmes et l’existence d’ “animalcules” dans le sperme masculin. A partir de là, aurait pu prévaloir un modèle bisexué de la reproduction. Mais comme le rappelle T. Laqueur, les savants se répartirent entre une majorité d’ “ovistes” et une minorité d’“animalculistes”, convaincus les uns et les autres que l’œuf ou le sperme était respectivement porteur de la nouvelle vie : “Autrement dit, il n ’y eut pas de consensus sur la nature ni sur le rôle du sperme et de l’œuf avant le tournant du XIXe siècle ’’. La manière de concevoir l’ovulation traduit elle aussi la prégnance de l’ancien modèle : au xvnf siècle par exemple, Albrecht von Haller considère qu’ovu-lation et orgasme vont de pair, cette ovulation étant elle-même assimilée à l’érection et l’éjaculation masculine. Le texte cité par T. Laqueur concernant “l’extrusion de l’oeuf ’ est un morceau d’anthologie. L’extrusion donc “ne s ’accomplit pas sans grande volupté pour la mère, ni sans exquise et ineffable sensation des parties internes de la trompe, menaçant la future mère d’un accès de pâmoison ou d’évanouissement”. T. Laqueur conclut en ces termes : “Jusqu ’au début des années 1840, la quasi totalité des autorités croyaient que l ’ovulation induite par le coït était la norme (...). Ainsi dans le modèle des deux sexes, comme auparavant, la production des substances génésiques des hommes comme des femmes n ’était censée intervenir qu ’au cours du coït (...). ” De ses recherches, T. Laqueur tire des conclusions en matière de méthode. Il aurait pu faire une histoire “linéaire” de ces deux modèles de représentations de la différence sexuelle, montrant comment au fil des siècles, l’accumulation des connaissances scientifiques avait permis l’émergence de nouvelles représentations concernant les sexes mais “l’inconvénient, c’est qu’elle (cette approche) masquait la vérité”. Il précise plus loin : “Je me retrouvai face à la conclusion déroutante qu ’il y eut toujours un modèle à deux sexes et un modèle unisexe à la disposition de ceux qui réfléchissaient à la différence et qu ’il n ’y avait pas de moyen scientifique de choisir entre les deux modèles ”.
Freud, par exemple, illustre parfaitement selon lui, la présence des deux modèles au tournant du xxe siècle : “D ’un côté, Freud est à bien des égards un homme des Lumières, qui hérita de son modèle de la différence sexuelle. L’anatomie, c’est le destin (...) ; le vagin est l’opposé du pénis, signe anatomique de ce que l’homme a et qui manque à la femme. L ’hétéro-sexalité est l ’état naturel de l ’architecture de deux sexes opposés incommensurables. Mais plus que tout autre penseur, Freud effondre (sic) aussi le modèle. La libido ne connaît point de sexe (...)”. Et en évoquant l’importance de “l’orgasme vaginal” dans le développement “sexuel” de la femme, Freud ne faisait pas une découverte sur le plan de la biologie, comme l’écrit l’auteur : “La démonstration de l’abondance de terminaisons nerveuses spécialisées dans le clitoris et de l’appauvrissement relatif du vagin avait été faite un demi-siècle avant que Freud n ’écrivît et la chose était connue depuis plusieurs centaines d’années”. Freud, par contre, inscrit dans une théorie du corps, une idéologie sociale.
Dans cet ouvrage, T. Laqueur ne prétend pas offrir un “modèle” supérieur à un autre en matière de représentations de la différence sexuelle. Les deux modèles qu’il a étudiés sur deux millénaires, s’inscrivent l’un et l’autre, son analyse est sans ambiguïté, dans des rapports sociaux de domination des hommes sur les femmes. Un livre très intéressant qui, même s’il nous laisse sceptique quant à sa thèse fondamentale, est une véritable invitation à réfléchir encore et encore.
Josette Trat
Notes
- 1 . La distinction entre sexe et genre renvoie, en principe, à la distinction entre sexe biologique et sexe social.
- 2. Toutes et tous les féministes des xvnr et XDC siècle ne s’inscrivent pas dans cette répartition des rôles sociaux prétendument fondée sur des différences biologiques. Ainsi la socialiste utopique Claire Demar. De même la féministe Hubertine Auclert fait adopter au congrès ouvrier de Marseille en 1879 une résolution dans laquelle le congrès prétend “n 'assigner aucun rôle particulier à la femme ”. Aux femmes de choisir leurs voies. Cette démarche, bien que minoritaire, était présente chez les féministes. T. Laqueur la passe sous silence. Dommage.