Rcissemblement à Paris, le 19 décembre 1992, à l'appel du Collectif féministe de solidarité aux femmes de l'ex-Yougoslavie.
ous ne sommes pas allées sur le terrain, en Croatie ou en Bosnie-Herzégovine. Nous n’avons pas recueilli de témoignages directs qui nous permettraient d’affirmer quoi que ce soit. Pourtant, aujourd’hui, même si le nombre semble difficile à évaluer, les faits semblent incontestables : des milliers de femmes ont été violées au cours de la guerre en Bosnie-Herzégovine (et continuent de l’être). Les nombreuses missions officielles (ONU, CEE) et les enquêtes des organisations non gouvernementales (Amnesty International, CIMADE,...), sans parler des témoignages accablants rassemblés par certains journalistes ’, malgré leur grande prudence, ne laissent planer aucun doute sur l’utilisation locale systématique du viol comme arme de guerre dans le cadre de la purification ethnique. Des miliciens serbes en sont les principaux responsables. Depuis des mois, des organisations féministes de l’ex-Yougoslavie avaient alerté l’opinion internationale et dénoncé ces crimes en demandant qu’ils soient reconnus comme crimes de guerre et jugés comme tels par un tribunal international.
Dès octobre dernier, des pétitions. imparfaites, circulaient en France comme ailleurs à l'initiative de féministes.
Ces viols, en effet, ne constituent pas uniquement des « bavures » dont seraient responsables de simples soldats profitant de la guerre pour s’approprier impunément le corps des femmes... Il semble au contraire que, dans cette guerre, le viol est utilisé non seulement comme instrument d’humiliation, de terreur et de soumission, ce qui est malheureusement courant en temps de guerre, mais également comme moyen de vider des villages, de chasser les populations, de nourrir une haine définitive entre communautés, en un mot comme instrument de « nettoyage ethnique »...
Ainsi, des femmes de tous âges, détenues dans de vrais camps de concentration ou de simples cafés transformés en bordels, auraient été violées de manière répétée et parfois jusqu'à en mourir. Parmi elles, de très jeunes filles ont même rapporté que parmi les violeurs, elles avaient reconnu certains de leurs camarades de classe, comme s'il fallait rendre irréversible la coupure entre communautés. . .
Quoi de plus légitime, alors, qu’une campagne internationale pour dénoncer ces crimes horribles, pour obtenir que les responsables et les bourreaux soient traduits devant un tribunal international et jugés, que les femmes enceintes à la suite de ces viols puissent avorter si elles le souhaitent, au-delà des délais légaux si nécessaire, et gratuitement, qu’elles puissent recevoir les soins dont elles ont besoin sur place, dans des lieux pris en charge par des femmes et que celles qui le désirent puissent bénéficier du droit d’asile et être accueillies sans réserve comme réfugiées.
Que ces crimes soient jugés, n’est-ce pas en effet une des conditions pour que ces femmes bosniaques, musul-
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manes pour la plupart, presque toujours originaires de la campagne, puissent un jour retrouver le sentiment de leur dignité, reconstituer leur personnalité et surmonter l'isolement auquel la conception traditionnelle patriarcale de F« honneur » risque de les condamner, y compris dans leur propre famille, même si certains responsables religieux musulmans ont déclaré que les femmes violées devaient être considérées comme des « héroïnes » 2.
Rassemblement à Paris, le 19 décembre 1992, à l'appel du Collectif féministe de solidarité aux femmes de l'ex-Yougoslavie
Des campagnes ambiguës
Sur ces objectifs, nous sommes d’accord avec l’appel publié dans le Monde du 16 janvier par l’Alliance des femmes pour la démocratie. Et nous l’aurions sans doute signé, moyennant quelques amendements 3 s’il nous avait été présenté avant publication, comme nous avons signé d’autres pétitions exprimant les mêmes exigences. La campagne sur ce thème continue et doit continuer. Nous en sommes partie prenante.
Mais ne soyons pas dupes et sachons reconnaître les entreprises plus douteuses qui utilisent la campagne contre le viol pour atteindre des objectifs politiques autres que la solidarité avec les victimes. Certains veulent ainsi justifier par avance une intervention militaire contre la Serbie et n’hésitent pas pour cela à mentir par omission 4. On dénonce, par exemple, les viols des miliciens serbes mais pas les autres, même si récemment encore Tadeusz Mazowiecki réaffirmait qu’il était établi que <? les viols sont le fait de toutes les parties en conflit, même si les principales victimes sont les femmes “musulmanes” ... 5 »
On dit aussi que Milosevic a « inventé la pratique planifiée et systématique du viol 6 ». Pourtant, pas besoin de remonter à la nuit des temps pour prouver que cette pratique a été à plusieurs reprises utilisée depuis la Seconde Guerre mondiale ; lors de la guerre menée par le Pakistan contre le Bangladesh par exemple, en 1971. Pendant les neuf mois de cette guerre, on considère que deux cent mille femmes bengalis au moins ont été systématiquement violées par les militaires pakistanais. Et pendant les guerres coloniales, en Algérie et au Viêt-nam, le viol n’a-t-il pas été utilisé « systématiquement » dans certaines circonstances ? Les féministes américaines ont montré que pendant les années soixante et soixante-dix, les viols « faisaient partie de la routine de tous les jours 7 » pour les troupes américaines au Viêt-nam et que c’était l’instrument privilégié pour faire parler des prisonnières. . .
Halte à la récupération politique
Cette récupération politique des victimes de viols à des fins bellicistes est proprement indécente et il ne faut pas hésiter à la dénoncer.
Par ailleurs, si les femmes violées peuvent se féliciter qu’une souscription nationale ait été lancée début janvier par Elisabeth Guigou, ministre des Affaires européennes et Simone Veil, qui a participé à plusieurs commissions d’enquête sur les viols, remarquons néanmoins qu’une telle initiative est bien dérisoire pour qui est membre du gouvernement de la France ou d’une institution européenne officielle. Organiser la solidarité avec les victimes de viol, c’est bien, même si l’initiative n’est pas dénuée d’un souci électoral, mais soutenir la résistance multiethnique bosniaque en refusant le découpage de la Bosnie sur des bases ethniques, et en s’engageant a l’aider par tous les moyens, ce serait encore mieux. Or, il y a quelques jours encore, François Mitterrand ne disait-il pas dans son interview au Monde 8 qu’il approuvait le plan Owen-Van-ce...
C’est pourquoi, dans ce contexte, nous reprenons à notre compte les mises en garde de certaines féministes de Croatie contre la récupération des campagnes d’aide aux femmes violées, scandaleuses et dangereuses. Leur lettre, qui nous est parvenue en janvier et dont nous publions quelques extraits, doit nous servir d’avertissement (cf encadré).
Claire Bataille
Lettre aux organisations de paix et aux organisations de femmes du monde (extraits)
« (...) Il nous semble que l’aide aux femmes violées prend une tournure étrange, dans la mesure où elle est contrôlée par les organisations gouvernementales, les ministères de la Santé de Croatie et de Bosnie-Herzégovine, et plus particulièrement les gynécologues hommes. Nous craignons l’utilisation des cas de femmes violées par la propagande, dans le but de développer l’esprit de haine et de revanche, provoquant de nouvelles violences contre les femmes, de nouvelles agressions contre les survivantes.
« On a beaucoup parlé jusqu’à présent, mais les résultats concrets demeurent très limités (...). L’atmosphère de sensationnalisme journalistique a surtout effrayé et perturbé un peu plus les victimes (...), le développement de projet sérieux de solidarité en faveur des femmes demande compréhension, patience et temps (...).
« C’est pourquoi les femmes actives dans les initiatives de paix ont décidé de commencer à favoriser l’auto-organisation des femmes dans les camps de réfugiés. Sur la base de l’expérience acquise avec les femmes victimes de violence dans la Maison autonome des femmes de Zagreb, nous pensons que la première chose à faire est d’établir des communications entre femmes.
« Nous sommes en train de mettre en place un réseau de femmes pour construire des relations de confiance en visitant systématiquement tous les camps de réfugiés (...).
« Nous voulons simplement souligner les principes sur lesquels il nous semble nécessaire de fonder notre action :
-la solidarité doit être apportée par des femmes, car seules des femmes peuvent comprendre la profonde crise vécue par les femmes violées ;
-le travail doit être accompli par des organisations non gouvernementales pour éviter de possibles manipulations des femmes violées dans des buts politiques ;
-des centres de solidarité doivent être établis dans tous les Etats de l’ex-Yougoslavie car des femmes violées vivent dans tous ces Etats ;
-le réseau que ces centres peuvent constituer doit être décentralisé et géré par des femmes uniquement (...).
« En attendant votre coopération. »
Zagreb women’ s lobby, des femmes de l’Alliance indépendante des femmes de Croatie, le Centre autonome des femmes, le Centre d’information et de documentation des femmes, la Campagne antiguerre de Croatie.
Maison autonome des femmes
Tkalciceva 38, Zagreb -Tél. : 38 41 688 278 (Lettre publiée dans Réseaux des citoyens, bulletin de l'AEC, n°2/3, janvier/février 1993.)
Notes
- 1 . Cf le Monde du 4 février 1993 et «Envoyé spécial » diffusé sur France 2 le 4 février 1993.
- 2. Déclaration d’un responsable religieux sur A2 le 4 février 1993.
- 3. Contrairement à ce que demande l’Alliance des femmes, nous pensons que les associations de femmes doivent garder leur indépendance vis-à-vis des institutions européennes et des gouvernements. C’est au gouvernement d’organiser l’accueil décent des réfugié(e)s.
- 4. Cf. l’appel lancé par Elle qui ne dénonce que les viols commis par les Serbes.
- 5. Cf. réunion-débat du 30 janvier 1993 en présence de Tadeusz Mazowiecki, à l’initiative de la Ligue des droits de l’homme, à Paris.
- 6. Extrait du tract d’appel à la manifestation du 23 janvier 1993 signé CFDT-FEN-CFTC, etc.
- 7. In le Viol, de Susan Brownmiller, Stock, 1975.
- 8. Entretien avec F. Mitterrand publié par le Monde daté du 9 février 1993.