Trois membres du comité Sarajevo Citoyens-Citoyennes de Toulouse , deux femmes et un homme , se sont rendus en avril dernier à Belgrade pour y rencontrer les groupes d’action contre la guerre et mettre en place une solidarité concrète. Notre amie Colette nous a fait part de ses impressions de voyage.
uatre journées à Belgrade auprès de militant(e)s antiguerre et féministes ne permettent pas de se faire une idée de la situation dans le reste de la Serbie. Belgrade, en effet, est une sorte d’oasis dans un pays où les communications sont très difficiles à cause de l’embargo et de la situation économique générale. Par ailleurs, l’information indépendante diffusée par la station de télévision Studio B n’est captée que dans un rayon de cinquante kilomètres autour de Belgrade. Autant dire que la Serbie profonde ne risque pas d’être touchée... De plus, compte tenu du temps limité dont nous disposions, nous n’avons pu voir tous les groupes et associations actifs contre la guerre et ses conséquences, le syndicat indépendant par exemple. Mais tout de même, nous avons eu la chance de rencontrer les animatrices et animateurs du Centre d’action antiguerre et du Cercle de Belgrade de l’Association des intellectuels indépendants. Nous avons visité également les féministes du groupe des Femmes en noir, de l’association SOS-Viol et des « Etudes féministes ». Nous avons eu aussi l’occasion de parler avec des responsables du parti de l’Alliance civique et avec des administrateurs et des journalistes de l’hebdomadaire Vreme. Même tous ensemble, ils, elles ne sont pas nombreux et ils, elles se débattent dans des conditions matérielles difficiles, mais leur détermination et leur courage leur permettent de résister et forcent l’admiration.
« Promouvoir la constitution et le développement d’une société civile, le respect de la vie humaine, des libertés individuelles et des droits des minorités, et la mise en place d’institutions démocratiques en Serbie », tels sont les objectifs à long terme que se fixe le Centre antiguerre dans son dernier rapport annuel, et ce qui les unit tous.
Lundi 26 avril
Au Centre d’action antiguerre, ce lundi matin, les communications téléphoniques sont coupées. Les voilà encore une fois isolé(e)s du reste du monde ; ce sera réparé assez vite, fort heureusement. Zorica est seule, ce matin-là, pour faire face à ce nouveau problème. Habituellement, elles sont quatre pour coordonner les nombreuses actions du centre. Initialement fondé pour mettre fin à la guerre en Croatie ', son activité s’est beaucoup diversifiée à cause de l’extension de la guerre : soutien aux objecteurs d’une part, mais aussi aux réfugié(e)s qui fuient les zones de combat, particulièrement aux enfants répartis dans neuf centres d’accueil en Serbie et au Monténégro ; organisation de manifestations de rue, dont la dernière, pour « La paix en Bosnie, le printemps en Serbie », n’a malheureusement rassemblé que mille cinq cents personnes le 3 avril dernier ; participation et organisation de conférences internationales pour la paix comme le Forum de Vérone, séminaires pour une éducation à la résolution non violente des conflits, analyses de livres scolaires pour y débusquer le racisme, l’ethnocentrisme, le sexisme...
La tâche est immense mais suscite l’intérêt et la participation d’experts. L’organisation d’une résistance aux discriminations et à la violence politique est un objectif important pour les mois à venir. Il devrait se concrétiser par la mise en place d’une ligne téléphonique réservée aux victimes de ces discriminations. Le centre reçoit déjà de tels appels et chaque numéro du bulletin Glas (la Voix ) qu’il édite recense ces exactions, discriminations et licenciements réalisés sur des bases ethniques, religieuses ou pour des motifs politiques. Ce projet, mené en collaboration avec le Cercle de Belgrade 2, devrait aussi associer un groupe d’avocats et de médecins.
Le thème « Comment résister à la violence ? » a fait l’objet d’un des séminaires du Cercle de Belgrade. Ainsi, tous les samedis à midi, les artistes, écrivains, journalistes, universitaires qui ont dû se démarquer des dérives nationalistes dans leurs milieux respectifs, se retrouvent pour des conférences. Au printemps 1992, par exemple, le premier cycle intitulé « Une autre Serbie » avait pour but de montrer à l’opinion publique serbe et étrangère que tous les citoyens de Serbie n’étaient pas nationalistes. Le second cycle fut consacré aux « Intellectuels et la guerre » pour mettre en évidence la responsabilité des intellectuels dans cette guerre et démontrer que les crimes sur le terrain ne sont que l’aboutissement pratique d’un discours antérieur \
Ces deux séries de conférences ont été publiées en Serbie et devraient l’être prochainement en Lrance. Dans les mois qui viennent, c’est le thème « Nation, nationalisme, fascisme » que le Cercle de Belgrade devrait aborder. Pour notre interlocuteur, sociologue à l’université, ces séminaires réguliers font office de « thérapie collective », et ce d’autant plus qu’ils sont ignorés par les médias ; seuls le quotidien Bor-ba et la station de télévision Studio B acceptent de résumer ces séances.
Ces universitaires se sentent encore plus isolés aujourd’hui. En effet, il y a un an, la protestation massive des étudiantes au cours de l’été L992 avait fait naître l’espoir d’un début de prise de conscience de la folie de la guerre au sein de l’opinion publique serbe. Malheureusement, l’échec de ce mouvement pousse les étudiant(e)s et certains intellectuels 4 à quitter le pays, tant et si bien que l’université apparaît comme le refuge des vrais nationalistes et de tous ceux qui se sont ralliés par opportunisme aux thèses nationalistes, ceux qu’on appelle ici les « nationaux-démocrates ». On imagine quelles pressions peuvent subir ceux qui refusent de céder. On nous dit ici que l’Alliance civique 5 est le seul parti à refuser tout discours nationaliste. . .
Mercredi 28 avril
Les Femmes en noir sont une dizaine, avec une banderole, devant le Centre culturel des étudiants, un lieu symbolique pour les féministes qui y ont tenu leurs premières assemblées. Pour les grandes occasions (8 mars et autres dates significatives) elles vont jusqu’à se déplacer devant le Palais du gouvernement. Nous sommes accueillies avec beaucoup de chaleur par
70 % sous la menace d’une amie (couteau, pistolet, fusil et... bombe) 7.
Le groupe qui s’est constitué en janvier 1993 pour s’occuper spécifiquement des viols de guerre s’est d’abord heurté à cette dispersion des femmes réfugiées. C’est grâce à des membres de la Croix-Rouge et au personnel des services gynécologiques des hôpitaux que les militantes de ce groupe ont pu enfin entrer en contact avec des femmes venues pour un avortement, parfois tardif, suite à un viol. Mais, depuis, leur orientation non nationaliste et pacifiste a entraîné la défiance des médecins, qui ont créé une autre association et ont décidé de leur barrer ainsi l’accès des hôpitaux. Inutile de dire que les méthodes des unes et des autres ne sont pas les mêmes : les médecins veulent favoriser l’oubli, point de départ, selon eux, d’une hypothétique vie nouvelle ; les féministes, elles, cherchent d’abord à mettre en confiance ces femmes traumatisées en répondant à leurs besoins immédiats et en leur exprimant une officiel. Les participantes explorent avec un regard de femmes toutes les disciplines, tous les domaines, comme la philosophie, la politique, la sociologie, la littérature, le droit, l’histoire, la linguistique, la psychologie, etc. Mais elles manquent cruellement de documentation, de livres et de revues. Leur seul recours bien souvent, quand cela est possible, est de traduire elles-mêmes les auteures étrangères, anglo-saxonnes en particulier.
Les femmes frappées de plein fouet
Les médias indépendants asphyxiés
Malheureusement, ces activités et cette réflexion ne touchent qu’une toute petite minorité ; si les journaux indépendants comme le quotidien Bor-bci ou l’hebdomadaire Vreme sont diffusés sur tout le territoire, les difficultés de fabrication et particulièrement les problèmes d’approvisionnement en papier rendent leur prix exorbitant. Il suffit de savoir qu’il faut consacrer 10 % d’un salaire moyen pour acheter ces femmes qui ont su faire preuve d’une persévérance remarquable. Si quelques quolibets fusent de la foule, ce qui frappe, c’est plutôt l’indifférence des gens à leur égard. Mais ce jour-là, une chaîne de télévision autrichienne fait un reportage sur elles. A quand la même chose de la part d’une chaîne française ?
De fait, réfugiées, victimes de violences redoublées, premières à panser les plaies et premières victimes de la situation économique catastrophique (licenciements, inflation galopante, baisse dramatique du pouvoir d’achat des familles appauvries), les femmes subissent la guerre de plein fouet. Elles constituent 90 % des réfugiés qui, en Serbie, nous explique Lépa Mladjenovic, sont dispersés dans des familles d’accueil, où ce sont évidemment les femmes qui supportent prioritairement le poids de cette nouvelle charge. Par ailleurs, la permanence téléphonique SOS de Belgrade 6 a enregistré une recrudescence des violences domestiques depuis le début de la guerre. En 1992, parmi les deux mille femmes qui ont appelé SOS, plus de la moitié avaient subi des blessures physiques, et parmi celles-ci solidarité effective. Ainsi l’horreur pourra peut-être se dire peu à peu. . .
Dans certains cas aussi, les médecins poussent les femmes à garder leur enfant. On comprend dès lors l’importance que revêt l’ouverture prochaine d’un centre d’accueil pour femmes violées. Les militantes de Belgrade comptent beaucoup sur la solidarité des féministes suisses pour faire aboutir ce projet.
Un nouveau problème est par ailleurs posé aux féministes de Serbie : des menaces de plus en plus précises contre le droit à l’avortement. Un document de l’Eglise serbe de Bosnie réclamait récemment sa restriction et même son interdiction pure et simple. Et si les femmes ont toujours dû payer pour l’anesthésie, cela devient aujourd’hui de plus en plus cher, si bien que l’avortement est devenu inaccessible à beaucoup de femmes avant même qu’il soit interdit. Une première manifestation de femmes pour défendre ce droit a eu lieu à Belgrade il y a un peu plus d’un mois.
La veille de notre discussion avec Lépa, une vingtaine d’étudiantes avaient suivi le séminaire d’« Etudes féministes » où nous avons rencontré Dasa. Pour vaincre l’indifférence totale de l’université à l’égard de la question des femmes, elle coordonne depuis le printemps 1992 ce programme de conférences parallèles au cursus
Le Centre d'études féministes de Belgrade a un besoin vital...
survivre, d'une aide financière mais aussi de livres, de documents, de revues féministes, que ses animatrices sont disposées à traduire dans la limite de leurs disponibilités. Vous êtes enseignantes, universitaires, étudiantes, féministes. Vous pouvez les aider.
Women’s studies center in Belgrade, c/o Dasa Duhacek 14 decembra 49 11000 Beograd Yugoslavia Tél. : 38 11 451273 Fax : 38 11 629352 un quotidien régulièrement pour comprendre que ces journaux sont tout simplement inaccessibles à la plus grande partie de la population. Plus que la répression des journalistes -qui existe cependant 8 -c’est cette question qui est la plus urgente pour les responsables de Vreme que nous avons rencontrés. L’unique papeterie de Serbie ne suffît pas pour répondre à la demande et celle des journaux indépendants est moins prioritaire que d’autres, on s’en doute. Des exceptions sont accordées par l’ONU pour permettre certaines importations mais cela suppose de multiples démarches, longues et fastidieuses, que les producteurs étrangers ne sont pas toujours disposés à supporter lorsqu’il s’agit de quantités de papier somme toute assez réduites.
Du côté de la télé, la situation est encore plus grave, alors que la diffusion télévisée revêt plus qu’ailleurs une très grande importance ; certaines régions isolées, en effet, ne reçoivent pour toute information que celle de la chaîne officielle. L’un de nos interlocuteurs va jusqu’à considérer la propagande officielle comme le « premier crime de guerre » et à la comparer à la radio nazi des années trente ; il n’hésite pas à rappeler que le directeur de la radio de Berlin, à l’époque, avait été l’un des principaux inculpés du procès de Nuremberg. Elargir la diffusion de la chaîne Studio B (par l’intermédiaire de « répétiteurs »), est pour eux tous un objectif décisif qui ne pourra se réaliser que petit à petit grâce à une solidarité concrète bien ciblée.
Les sanctions qui frappent également le matériel de documentation et d’information sont durement ressenties par les militantes antiguerre. Ce sont des obstacles supplémentaires à la diffusion des idées et aux actions pour la paix et on ne peut que s’associer à la demande formulée lors de la dernière session du Forum de Vérone 9 : « Les sanctions de l ’ ONU à l ’encontre de la Serbie et du Monténégro en direction de la culture, de l’information ainsi que des mouvements pour la paix et les droits de l’homme doivent être levées, car du fait des sanctions actuelles, la société civile en Serbie et au Monténégro est encore plus paralysée. » Ce doit être un objectif pour les comités de solidarité. Il faut que du papier et du matériel d’imprimerie parviennent aux journaux indépendants, des « répétiteurs » à la station Studio B, des livres, des revues, des publications au Cercle de Belgrade et aux « Etudes de femmes ». Dans une situation où beaucoup sont tentés de fuir le pays, il faut que ceux et celles qui ont choisi d’y rester ne soient plus isolé(e)s et puissent poursuivre leurs actions. Notre solidarité peut les y aider. Ne les oublions pas et brisons à notre manière l’embargo qui frappe sans distinction bellicistes et pacifistes. Rendons-leur visite et invitons-les.
Colette Levade
de l’histoire, y compris sous Tito, et qu’ils étaient menacés de génocide. . .
4. Cf. le supplément Livres de Libération du 22 avril 1993.
5. Parti issu du parti réformiste d’Ante Markovic. A obtenu 3,5 % des voix aux élections des députés au Parlement de Serbie. A une influence parmi les militant(e)s antiguerre et le syndicat Nezavisnost (Indépendance).
6. Cf. Cahiers du féminisme, n°63/64.
7. Extrait de l’anthologie Femmes pour la paix, parue le 8 mars 1993 à Belgrade, qui retrace deux ans d’activités féministes contre la guerre.
8. Mille cinq cents employé(e)s de la station de radio-télévision serbe ont été mis(e)s en « congés forcés » pour une durée indéterminée, première étape vers le licenciement. Aucun d’entre eux n’appartient au Parti socialiste de Serbie (Milosevic) ni au Parti radical d’extrême droite (Seselj); en revanche, on y trouve des membres actifs du syndicat Nezavisnost.
9. Y participent des groupes pour la paix de toutes les républiques de l’ancienne Yougoslavie et des observateurs étrangers. La première session avait eu lieu du 17 au 20 septembre 1992 ; une deuxième session s’est tenue du 2 au 4 avril 1993.
Pour tout contact avec
le Comité Sarajevo citoyens-citoyennes de Toulouse,
ÉCRIRE AU COMITÉ,
5, rue du Lieutenant-Colonel-Pelissier, 31000 Toulouse
Notes
- 1. Le Centre d’action antiguerre a été créé le 15 juillet 1991 par six organisations civiques : le Mouvement européen en Yougoslavie, l’Association pour une initiative démocratique yougoslave, le Parti des femmes, le Comité Helsinki de Belgrade, l’Assemblée des citoyens d’Helsinki et le Forum pour les relations ethniques (extrait du rapport annuel 1992).
- 2. Le Cercle de Belgrade de l’Association des intellectuels indépendants réunit des écrivains, des artistes, des metteurs en scène, des journalistes, des universitaires en rupture avec leurs associations respectives et fermement engagés dans les activités antiguerre.
- 3. En 1987, un groupe d’historiens et d’écrivains, dont l’actuel président de la nouvelle Yougoslavie, Cosic, a édité un mémoire qui a servi à alimenter le mythe de la Grande Serbie en «démontrant » que les Serbes avaient toujours été les victimes