Mémoires vives « les Tondues »
la Libération, on se livra sur les places publiques à un cérémonial étrange et peu glorieux. On hissa sur des estrades des femmes pour les tondre, au motif qu’elles avaient, auraient couché avec l’ennemi. Tout le monde le sait, on l’a photographié, écrit, chanté, mais jusque-là les historiens n’ont pas fait de ce « carnaval moche » l’objet de leurs recherches. Alain Brossât l’a essayé, qui vient de publier son investigation aux Editions Manya.
Les tondues, un « objet » flou, insaisissable
Ce n’est pas seulement à cause d’une mauvaise volonté des historiens que les tondues n’occupent qu’une petite place, au passage, dans leurs livres. Ni à cause d’une gêne, de l’ordinaire cécité phallocentrique qui veut que ce qui concerne les femmes ne puisse être bien sérieux, et surtout ces punitions humiliantes mais bien gentilles, en regard des horreurs que la fin de la guerre dévoilait !
L’essentiel est ailleurs. Pour être exact, comme il sied à la vérité factuelle que l’historien sérieux se doit de respecter, d’établir, il faudrait des données chiffrées, des informations précises sur les lieux, l’origine sociale, les fautes réelles ou supposées des victimes -et les tondues, vues sous cet angle, se dérobent. Certes, on peut répondre à beaucoup de questions -on tondit des « bonniches », pas Arletty, des innocentes, aussi. Oui, des résistants tondirent, contrairement à la légende, et pas seulement des ralliés de la 25e heure qui pensaient dissimuler ainsi leurs propres manquements pendant l’Occupation. On tondit beaucoup, systématiquement, même si on ne le fit pas partout (pas en Alsace, par exemple), et beaucoup plus dans les villes que dans les villages... Mais ce ne sont que des réponses « en gros ». Car si tout le monde en a parlé, en parle, si tout le monde a vu, entendu, personne ne dit rien de précis. Et les victimes, bien sûr, se taisent, elles ont assez souffert, et leurs proches, de cette blessure publique.
L’historien doit donc quitter la terre ferme des documents solides, des faits bien établis, des données incontestables pour travailler sur des rumeurs, des souvenirs, de l’imaginaire. De quel droit irait-il violer la mémoire de celles qui ont dû subir cet étrange et humiliant rituel ?
Mises en formes et perspectives
Malgré cette difficulté à la fois technique et déontologique, ce n’est pas le matériau qui a manqué à Alain Brossât. Car si les tondues de chair et d’os se dérobent, elles hantent la mémoire, les fantasmes collectifs, la rumeur, la littérature... Alors, pourquoi ne pas prendre cela pour objet -non les tondues elles-mêmes, mais le regard sur les tondues ? Celui des photographes, des journalistes de l’époque, des témoins, soldats américains, résistants, celui des romanciers, petits et grands, des poètes, des cinéastes ou même des idéologues ? Ce que l’on y découvre de bassesse, de bêtise, de compassion ou de mépris ne manque pas d’intérêt, en effet, et en dit long sur l’humain, artiste ou non, sur l’imaginaire, commun ou non. Et l’on découvre derrière les poncifs, les pulsions, derrière les mises en scène, des intérêts très directement politiques -charger les résistants, montrer qu’ils n’étaient que de bien minables « libérateurs », pour les vaincus, grandir les héroïnes de la Résistance, pour le PC, en opposant Sainte Danielle Casanova aux traîtresses de bas étage... Il y eut de la littérature, aussi, du cinéma authentiques, ceux-là. Voir Hiroshima mon amour , de Duras.
Mais l’auteur ne se contente pas d’analyser les « sauces » auxquelles on mit les tondues. Il cherche, aussi, le, les « pourquoi » d’un aussi curieux phénomène, le, les « pourquoi » de cette explosion, de ce défoulement tristement festif. De cette haine, de cette malignité, de cette jouissance trouble qui s’empara un temps des citoyens des villes, au sortir de la guerre, de ses peurs et de ses privations. Libido « fascisée » d’avoir été trop longtemps contenue, machisme ordinaire exacerbé, revanche symbolique de la virilité doublement humiliée de « beaufs » qui avaient vu « nos » femmes préférer l’ennemi, et s’étaient bien gardés, pour leur part, d’essayer de le repousser, rétablissement de l’ordre mâle par la punition des salopes, pour essayer de récupérer les culottes enfilées pendant la guerre par quelques-unes qui n’entendaient pas rentrer dans le rang, simple défoulement de la foule en bordée, en rut, dans la déresponsabilisation des phénomènes de masse, zèle revanchard. . .
Tout ce qu’il y a, en un mot, de moins ragoûtant dans notre belle espèce, de ténébreux, de pulsionnel. Irruption de l’irrationnel, de la rumeur, comme lors de la grande peur de 1789, construction délirante qui se propage sur la base de l’affect brut, ersatz de « justice populaire », résurgence des charivaris médiévaux, des carnavals anciens... A ouvrir toutes ces pistes, mobilisant psychologie des foules, ethnologie, sociologie, histoire des « mentalités », Alain Brossât nous laisse un peu sur notre faim, car aucune n’est suivie assez loin, quelques-unes dérangent, aussi. Mais il nous a montré au moins, avec brio, que rien n’est simple, et surtout pas ce qui met en jeu le psychisme, ce puits de ténèbres.
Ainsi, réduire les tontes, comme le fit Lucie Aubrac lors de la présentation du livre au « cercle de Minuit », à une explosion de machisme sommaire est un peu court. Et si les femmes ne tondirent pas, elles sont dans l’assistance, pas forcément compatissantes. Bien d’autres tendances entrent enjeu, qui sont éclairées par ce livre, un peu. Y-a-t-il jamais de lumière sans ombres ? La Résistance et les fêtes de la Libération n’échappent pas à la règle...
Denise Avenas
Notes
- * Alain Brossât, les Tondues, un carnaval moche, Manya. 139 F.