Editorial
Cine France bleu horizon ?
ars 1993, la vague bleue submerge l’Assemblée, et la gauche s’effondre sur elle-même, rongée par ses propres « turpitudes », après avoir renié tous ses engagements et bafoué les valeurs de gauche les plus élémentaires. 1er mai 1993, Bérégovoy craque, la France s’émeut ; le même jour, un chômeur, anonyme, s’immole par le feu, tout le monde s’en fout ! Saisissant raccourci... vingt-cinq ans après Mai 1968.
La débâcle
Pendant douze ans, les gestionnaires socialistes se sont obstinés dans la rigueur et l’austérité : blocage des salaires, abandon des 35 heures et d’une véritable lutte contre l’inégalité hommes/femmes, privatisations, extension de la précarisation et du temps partiel, déréglementation généralisée de l’emploi, exonérations et cadeaux au capital d’un côté, accroissement des inégalités et explosion du chômage de l’autre. Privilégier le capital et le franc fort contre l’emploi, c’était engloutir définitivement l’espoir des électeurs et des électrices de gauche et ouvrir la voie au retour de la droite. Quels que soient le sexe, l’âge ou la catégorie sociale, le sentiment dominant est une profonde inquiétude face à la crise et à l’avenir. Le chômage, les « affaires », comme en témoignent les sondages publiés au lendemain des élections (cf. Libération du 29 mars 1993), ont provoqué un profond rejet du PS, même si la victoire de la droite ne signifie ni véritable adhésion à son programme économique ni illusion dans sa capacité à enrayer le chômage. On peut toutefois s’interroger, lorsque 63 % des suffrages exprimés, au second tour, se portent sur la droite ou l’extrême droite...
L’effondrement du PS n’a profité à personne, contrairement aux pronostics avancés ici ou là. Le message brouillé et politicien de l’Entente écologiste, en fin de campagne, aura entame le crédit des écologistes auprès d’un électorat déjà très volatile. Le PC, quant à lui, voit son potentiel électoral s’éroder à chaque élection, et les forces d’extrême gauche sont toujours au bas du tableau.
Les voix des femmes
Au premier tour, 45 % des femmes ont voté pour l’UPF contre 43 % des hommes, 21 % pour le PS et divers gauche, à égalité avec les hommes,
9 % pour le PC et pour les écolos, soit un point de moins que les hommes pour les premiers et deux points de plus pour les seconds. L’écart le plus sensible concerne le Front national puisque celui-ci recueille les voix de
10 % des femmes contre 15 % des hommes. Par ailleurs, les femmes ont été mille trois candidates au premier tour, soit 19,5 % des candidatures. Ce n’est que le reflet des rapports de pouvoir au sein des partis politiques, aggravés lors des échéances électorales. Il est intéressant de noter que, dans la catégorie « divers », on compte 46,5 % de candidates, à égalité avec les hommes, alors que dans les partis dominants le pourcentage est inversement proportionnel aux chances de ces partis d’avoir des élus. Au second tour, c’est l’hécatombe, les candidates ne sont plus que 7,6 % et l’Assemblée nationale demeure quasiment unisexe. De trente-trois femmes en 1988, on passe à trente-cinq cette fois-ci. On est loin de la parité ! Cette sous-représentation politique est en contradiction non seulement avec le rôle social des femmes, mais aussi avec le fait qu’elles représentent la majorité absolue du corps électoral, et que 70 % des hommes et des femmes se disent prêts à voter pour elles '. Encore faudrait-il que les partis fonctionnent tout autrement qu’aujourd’hui, et que les directions ne verrouillent pas à l’avance les candidatures. La parité dans les diverses instances politiques devrait être un principe démocratique fondamental, inscrit dans la constitution au même titre que l’égalité et la liberté. Mais elle ne peut se concevoir sans une égalité sociale totale et en dehors d’un fonctionnement réellement démocratique des institutions politiques qui supposerait un contrôle direct des élu(e)s par les électeurs et électrices.
De tels changements ne pourront aboutir sans une mobilisation des femmes elles-mêmes.
Balladur, ça va fort !
Les supputations sur la stratégie et la « méthode » Balladur ont fait long feu. Il cogne dur et vite. Pourquoi en effet faire « soft » quand la majorité des confédérations syndicales sont prêtes à avaler les pires mesures et que le mouvement social est au plus bas ? Pourquoi finasser quand l’opinion publique est déjà gangrenée par la démagogie lepéniste ? Pourquoi ne pas supprimer le secrétariat aux Droits des femmes, puisque pratiquement personne ne s’émeut de cette décision qui exprime pourtant clairement la volonté politique de ce gouvernement de nier les acquis des femmes et leurs revendications (même si nous connaissons les limites et les contradictions politiques des précédents secrétariats) ? Dans le sillon tracé par la gestion socialiste, et tablant sur l’absence d’alternative à gauche, le gouverne- ment Balladur s’engage à appliquer son programme, sans état d’âme, jusqu’aux présidentielles. Si le modèle économique ultra-libéral des Reagan et Thatcher, tant vanté en 1986, n’est plus autant de mise, surtout au vu de la récession qu’il a engendrée, les premières mesures du gouvernement Balladur ne vont pas moins aggraver la situation de la majorité des salarié(e)s au profit des employeurs. Les plus significatives sont le gel des salaires des fonctionnaires en 1993, alors que l’inflation est déjà de 1,2 % au premier trimestre, et l’augmentation de la CSG, qui passe de 1,1 à 2,4 %. Les autres mesures annoncées concernant les retraites et l’assurance maladie sont tout aussi scandaleuses. Allonger le temps de cotisations à quarante ans au lieu de trente-sept ans et demi pour bénéficier du taux plein et calculer la retraite sur les vingt-cinq meilleures années au lieu de dix, revient à nous obliger à travailler plus longtemps, pour une retraite plus faible. Incroyable, dans un contexte de précarisation et de chômage, dont sont particulièrement victimes les femmes !
Le gouvernement mijote quelques autres attaques telles que l’augmentation du forfait hospitalier, une taxe de dix francs par ordonnance, une « maîtrise » des dépenses de santé qui, de fait, va encore détériorer l’accès à 1TVG et à la contraception... et ce n’est pas Simone Veil, dont le nom reste attaché à la loi sur l’avortement, qui s’y opposera, car entre la reconnaissance d’un droit et une politique économique de rigueur, elle n’a aucune hésitation. En revanche, comme son prédécesseur, Balladur multiplie les cadeaux aux patrons et aux rentiers : suppression du décalage d’un mois du remboursement de la TVA pour les petites et moyennes entreprises et allègement des charges patronales sont des cadeaux qui se chiffrent par dizaines de milliards et reviennent une fois de plus à faire payer le manque à gagner par les salarié(e)s. Le déficit de l’UNEDIC, avec l’augmentation du chômage, va cependant se poursuivre. L’inertie de la plupart des confédérations syndicales n’en est que plus lamentable et désespérante. Pire, la CFDT et FO se félicitent de la reprise du « dialogue social » avec le gouvernement. . .
Les femmes qui vivent seules avec leurs enfants sont de plus en plus nombreuses, et seront évidemment de plus en plus pénalisées par une telle régression sociale. Les projets du RPR vont encore plus loin puisque, dans son programme, il déclare : « Trop de femmes, notamment parmi les plus modestes, travaillent aujourd’hui par nécessité financière plus que par goût (...). Créer une véritable allocation de la mère de famille. Tout nous y pousse : la faiblesse de notre natalité, le niveau de sous-emploi, les coûts sociaux très élevés de la garde collective des jeunes enfants. » Pour le RPR, comme pour le Front national, il n’y a qu’une seule solution pour diminuer les chiffres du chômage : renvoyer une partie des femmes au foyer et chasser T étranger.
Le projet de réforme du Code de la nationalité, en cours de discussion au Parlement, n’a également rien à envier au programme du Front national. Il propose de revenir sur une disposition privilégiant le « droit du sol » et inscrite dans le droit français depuis deux siècles, en refusant la nationalité française automatique pour les jeunes d’origine immigrée, nés en France, et y résidant depuis au moins cinq ans. Dans le même temps, Pasqua prépare un durcissement très sévère de la législation sur l’entrée et le séjour des étrangers : désormais, les étudiants étrangers, par exemple, ne pourront plus obtenir une carte de dix ans. Pour les mariages mixtes, il exige une situation régulière des conjoint(e)s étrangers et allonge à deux ans le délai de vie commune pour obtenir la nationalité française. Le regroupement familial, déjà entravé par l’exigence d’un seuil de m2 pour le logement, devra désormais s’effectuer en une seule fois (la mère et tous les enfants en même temps). Toutes ces mesures dracon-niennes auront des conséquences dramatiques, notamment pour les femmes immigrées largement dépendantes de la situation de leur mari. Enfin, le gouvernement exploite la réprobation générale vis-à-vis de la polygamie pour restreindre une fois de plus l’entrée des étrangers en France : un « ressortissant étranger polygame ou les épouses d’un tel ressortissant » n’aura plus droit à une carte de séjour. Comme si la répression pouvait être une réponse adaptée à un problème complexe qui nécessiterait au contraire un travail de conviction et d’éducation.
Et ce n’est pas fini : le projet Pasqua remet également en cause les garanties juridiques en cas d’expulsion et de reconduite à la frontière, renforce le flicage des demandeurs d’asile et les contrôles d’identité « préventifs », c’est-à-dire au faciès. Des élus sont même allés jusqu’à envisager la suspension des allocations familiales pour les parents immigrés dont les enfants auraient commis quelques délits. Climat lourd, très lourd... Les cow-boys fascisants des commissariats ne s’y sont pas trompés, d’ailleurs, en s’autorisant par avance à assassiner les enfants de « boucs émissaires ».
Face à ce projet xénophobe et à ces crimes, les tergiversations, l’attentisme et, pire, le renoncement des directions des organisations antiracistes sont inadmissibles. Les premières manifestations qui ont eu lieu, en riposte à ces attaques, restent hélas dérisoires.
Concours
Urgence
Le seuil de rupture n’est pas loin d’être atteint lorsqu’une société s’enfonce dans l’exclusion et la misère. La réapparition de la tuberculose est le signe inquiétant de cette dégradation sociale.
Tout est possible : des explosions sociales désordonnées et violentes, comme celles qui se sont déjà produites dans plusieurs banlieues, ou des mouvements de protestation spontanés, mais sans grand lendemain, dans tel ou tel secteur.
A l’heure actuelle, aucune force sociale ou politique n’est plus capable d’apporter une réponse globale et cohérente. Les réponses démagogiques d’un Le Pen, ou la politique de Balladur et Pasqua, vont nourrir cet éclatement et alourdir le climat d’intolérance.
Il faut un sursaut pour agir vite. Le droit à l’existence, le droit de vivre décemment, est une priorité. C’est un large mouvement social antichômage et anti-exclusion qu'il nous faut construire.
La solidarité est une urgence !
Catherine Rosehill
mars
Monde
Notes
- 1. Etude publiée dans Parité-Infos de 1993. -
- Illustrations : dessins de Plantu tirés du du 2 et du 13 mai 1993.