Le débat sur la représentation politique des femmes n'est pas clos par la revendication de la parité. Avec les témoignages d'Annick Coupé et de Marie-Thérèse Patry , respectivement membres de la direction de la fédération syndicale SÜD-PTT et de celle de la fédération CRC-Santé-Sociaux, nous souhaitons contribuer à la réflexion.
♦ Exclus de la CFDT pour avoir soutenu des mouvements sociaux comme celui des infirmières ou les coordinations, les nouveaux syndicats SUD-PTT et CRC-Santé ont-ils engagé une réflexion sur les moyens à mettre en œuvre pour féminiser le syndicat, sur les mots d’ordre qui permettent de faire avancer les droits des femmes, et plus généralement, sur la façon de gagner les femmes à une activité permanente ?
Marie-Thérèse Patry -Pour le CRC, la scission ne s’est pas passée dans n’importe quel contexte, mais dans le cadre d’une mobilisation très importante des infirmières (profession féminisée à 85/90 %). Le CRC ne pouvait pas se créer sans tenir compte de la nature et des formes d’organisation de cette lutte. Une lutte de femmes qui, sans se dire féministes, avançaient néanmoins des revendications de type féministe quant à la place des femmes dans le salariat. Le syndicat, de la base au sommet, a été percuté par la question de la place des femmes en son sein. Des camarades hommes vont même jusqu’à dire aujourd’hui que les femmes ont pris le pouvoir dans cette nouvelle fédération. Ce n’est pas complètement faux. Le comité régional de coordination de la CFDT et la fédération CRC étaient au début dirigés par deux hommes, les femmes exécutant les tâches techniques. Quand je suis devenue permanente, les copines se sont situées différemment.
Nous avons eu un débat de fond sur la division des rôles et des tâches afin de ne pas reproduire ce qui se passait dans les syndicats traditionnels. La direction a décidé de faire une rubrique « Femmes » régulière dans notre journal. Les thèmes abordés dans nos colonnes ne sont pas exclusivement professionnels : par exemple, nous relayons la campagne sur le droit à l’avortement et à la contraception, ou celle contre l’extension du travail de nuit des femmes.
Si la prise en compte des problèmes des femmes n’est plus perçue comme le « couplet » des féministes du syndicat et si la réalité du milieu n'est plus escamotée, nous nous heurtons encore à des obstacles. A la suite des derniers mouvements sociaux, nous n’avons pas connu une syndicalisation importante de femmes qui aurait permis l’émergence de cadres syndicaux. Et de fait, la direction des syndicats départementaux est largement aux mains des hommes.
Annick Coupé -Pour SUD la scission, à l’automne 1988, s’est opérée dans un contexte différent. Nous n’étions pas directement impliqués dans une lutte majoritairement féminisée. Au contraire, nous avons été exclus notamment à la suite de la grève des chauffeurs des camions jaunes, dont le taux de féminisation est à peine de 1 à 2 %. La question de la féminisation, de la place des femmes dans les luttes et dans le syndicalisme, n’a pas été immédiatement un des axes centraux de construction de SUD.
Pourtant, les structures et les militantes exclues de la CFDT étaient porteuses d’acquis, au moins de références à l’oppression spécifique des femmes. Elles avaient été partie prenante des initiatives femmes dans la CFDT, et investies dans les commissions femmes. Mais au démarrage de SUD, la question femmes n’était pas du tout vécue comme un point essentiel, compte tenu des urgences à assurer : mise en place d’un minimum de fonctionnement, participation aux élections professionnelles, etc. Cela s’est traduit par une mise à l’écart des femmes et a cassé net des expériences positives d’intégration de jeunes femmes que nous avions engagées dans la CFDT. La scission ayant entraîné la perte des droits syndicaux, il a fallu, jusqu'aux nouvelles élections professionnelles, assurer des tâches en dehors du temps de travail, le soir ou le week-end, c’étaient donc forcément les militants expérimentés qui les assumaient.
Les statuts adoptés au premier congrès de SUD, en 1989, prévoient que dans le bureau fédéral, structure nationale dirigeante, cinq places minimum sur vingt-cinq sont réservées aux femmes, soit 20 %, ce qui est peu. Cette mesure est le fruit d’un débat entre militantes, partagées entre celles, dont je faisais partie, qui n’étaient pas « fana » des quotas dans la CFDT, et d’autres qui pensaient que pour les femmes, il n’y avait plus de problèmes. Cette décision a au moins le mérite d’affirmer d’emblée qu’on ne féminisera les structures que collectivement et pas en faisant « monter » des femmes individuellement.
Par ailleurs, le fait d’avoir une femme comme secrétaire générale de SUD est symboliquement important, même si j’étais déjà secrétaire régionale dans la CFDT. Beaucoup de personnes pensent que c’est en adéquation avec les valeurs qu’on défend.
Il y a eu également consensus, lors du congrès, pour adopter deux mesures volontaristes : une page « Femmes » régulière dans le journal mensuel destiné aux adhérent(e)s, et une commission nationale femmes. Il existe aussi, dans la continuité de l’expérience CFDT, une commission femmes dans la région de Seine-Maritime.
Au départ, après un court débat où j’ai défendu avec d’autres la non-mixité, la commission nationale a été mixte. C’était une caricature, puisqu’en réalité, il y avait un homme pour une quinzaine de copines. On a eu un nouveau débat. Si on ne pouvait pas dire que nos difficultés venaient de la mixité, on était plusieurs à penser qu’il fallait prendre acte précisément du fait qu’un seul homme s’était investi et qu’il valait mieux en revenir à une commission non-mixte. Le débat n’a pas été tranché et rebondira peut-être, mais de fait la commission est non-mixte.
Le bilan du travail femmes dans SUD est mitigé. La page femmes du journal est un acquis et n’est pas remis en question. En revanche, ce qui pose problème, c’est que celles qui se sont investies dans la commission nationale sont davantage des individues que des militantes porteuses de débats dans leurs syndicats ou d’un minimum de travail collectif. Les débats de la commission nationale ne sont pas relayés dans les syndicats, les initiatives qui sont prises ne sont pas suivies d’effets. Cela induit aussi que la commission travaille plus sur des sujets, certes importants, comme l’IVG, mais « extérieurs », et peu sur la situation des femmes aux PTT. Il faut dire que l’absence de pratique des syndicats sur les problèmes des femmes salariées aux PTT est un handicap. La commission peut vite s’enfermer dans des débats idéologiques et réduire son activité à des campagnes extérieures. Le prochain congrès, en novembre, devra reprendre tous ces problèmes.
L’autre limite est la place des femmes dans les structures. De manière volontariste, il y a entre 25 et 30 % de femmes au bureau fédéral. Un peu en-dessous, je crois, du pourcentage d’adhérentes qui est d’environ 35 %. En revanche, dans les syndicats départementaux, on est largement en deçà. Changer cette situation suppose que les syndicats se préoccupent des problèmes quotidiens des femmes au travail. C’est aussi par ce biais que les femmes trouveront leur place à SUD.
Mais ceci n’est pas encore considéré comme un enjeu essentiel, alors que le milieu est féminisé à presque 50 % et que l’évolution des métiers va être pour les femmes un enjeu, tant du point de vue des salaires et des postes que des qualifications. Les dernières déclarations du Directeur de la poste, par exemple, sur le développement du temps partiel (à 10 % aujourd’hui), sont révélatrices. Compte tenu des contraintes budgétaires, a-t-il expliqué, la solution serait d’accroître le recours au temps partiel et ce, évidemment, sur les plages horaires de fort trafic.
Dans le syndicat, les femmes démissionnent moins. On l’avait déjà constaté dans la CFDT. Sans doute parce que la décision d’adhérer, compte tenu de la situation globale des femmes, ne se fait pas à la légère. Pour la création de SUD, des femmes ont été obligées de s’engager énormément, cela a été très positif. Il fallait plus de forces avec moins de moyens. J’ai donc vu des femmes, qui dans la CFDT n’étaient que trésorières, prendre des responsabilités, prendre des dossiers en main, en en faisant trois fois plus que les mecs évidemment, parce qu’elles ont peur de ne pas être à la hauteur.
♦ Avez-vous une politique particulière pour recruter les femmes ?
M.-T. P. -Dans notre secteur, c’est compliqué. Globalement, il y a une réflexion sur la façon dont il faut s’adresser aux nouvelles couches salariées, sur la qualité de notre matériel, de nos tracts. On s’adresse, par la nature du milieu, principalement à des femmes. Il est impensable de poser le problème des conditions de travail en faisant abstraction des contraintes auxquelles ces femmes sont soumises dans et hors l’hôpital. Il n’est pas question, par exemple, de changer n’importe comment les roulements des équipes en 3x8, à cause des charges familiales. Les syndicats sont obligés de répondre à ces problèmes.
Ceci dit, les femmes ne se syndiquent pas plus massivement au CRC qu’ ailleurs.
Les raisons de la difficulté à les syndiquer sont ailleurs. Elles sont liées à la réalité et à la crise actuelles du mouvement syndical. Les organisations syndicales se sont créées en excluant les femmes de fait, ne serait-ce que par leur fonctionnement. Les contraintes et la division des rôles familiaux pèsent sur l’engagement des femmes.
Même dans nos organisations syndicales, en l'absence de droits syndicaux, comme l’a dit Annick, les femmes ne trouvent pas leur place, sauf peut-être les militantes ayant l’expérience des années soixante-dix. Aujourd’hui, les jeunes femmes ne veulent rien sacrifier, ni leur profession, ni la maison. Si elles veulent * militer, ce ne peut être que sur le temps de travail.
Le CRC est attractif pour un certain nombre de femmes, qui ont pris des tâches syndicales dans la foulée des mouvements sociaux. Mais on subit comme les autres la crise générale du militantisme et la grande majorité des femmes ne se reconnaissent pas dans ce qu’est et ce que fait le CRC.
L’obligation de choisir une « boutique » syndicale plutôt qu’une autre est un obstacle. C’est très net chez les assistantes sociales et c’est une raison du maintien de la CONCASS (la Coordination nationale des collectifs d'assistant(e)s de services sociaux), qui remplit une fonction pour nombre de filles, très actives mais qui n’ont pas envie de choisir un syndicat. Dissoudre ce collectif et chercher à recruter pour son compte aurait été irresponsable de la part du CRC, cela aurait signifié l’arrêt total d’activité pour beaucoup d’entre elles.
A. C. -Il est clair que SUD n’a pas de réflexion ni de pratiques spécifiques pour recruter les femmes. Mais comme le CRC, on essaie de se remettre en question et de corriger les « tares » héritées du mouvement syndical tradi-tionnnel comme, par exemple, l’institutionnalisation, qui éloigne des préoccupations des gens et encore plus des femmes. Cela ne se règle pas du jour au lendemain. On a une bonne image de marque, celle d’un syndicat proche des personnes, disponible, à l’écoute, qui ne balance pas des mots d’ordre d’en haut, qui prend les salarié(e)s pour des acteurs responsables. Cette pratique permet sans doute à des femmes de se reconnaître davantage dans SUD mais c’est encore fragile et cela ne règle pas tous les problèmes. Ceci dit, il y a aussi beaucoup d’hommes qui ne se syndiquent pas.
Le renouvellement des équipes militantes qui ont fait SUD est un problème immédiat. C’est principalement une génération issue des mouvements des années soixante-dix. Il y a déjà des jeunes copines, surtout aux Telecom, qui ont pris des responsabilités, mais ce n’est pas suffisant. Cela suppose du temps pour les former, alors que nous sommes souvent pris par l’urgence.
Il faut donner les moyens aux femmes de militer à leur propre rythme, en tenant compte aussi de leur mode de vie. Cela implique des choix d’utilisation des moyens. Par exemple, dans les syndicats de province, quel choix faire entre, d’un côté, la nécessité de donner du temps pour les réunions d’adhérents sur les centres et, de l’autre, le besoin de renforcer l’appareil de permanents au fur et à mesure qu’on se développe ?
Nos droits syndicaux étant limités par rapport à ceux des autres confédérations, le choix est difficile. Concrètement, prendre un demi-permanent, c’est du temps en moins pour réunir les femmes sur le temps de travail. C’est une contradiction que nous n’avons pas résolue.
La question essentielle est : comment s’adresser aux femmes ? Je continue à penser qu’un journal syndical femmes, des tracts spécifiques sont des éléments importants. C’est mon point de vue, je ne sais pas s’il ferait l’unanimité dans SUD aujourd’hui. Mais par ailleurs, les salariées, tout en se rendant compte que bien des choses ne vont pas, ont tendance à rejeter tout ce qui se dit féministe.
Pourtant, l’instauration d'entretiens individuels avec la hiérarchie (souvent masculine) pour l’évolution de carrière, par exemple, va être un instrument de pression sur les femmes, pouvant aller jusqu’au droit de cuissage, et mériterait une campagne spécifique, au delà d'une contestation de principe.
M.-T. P. -Comme à SUD, nos équipes ont souvent un passé militant. Là où il y a un renouvellement, il se crée une dynamique de syndicalisation différente. Les membres d’une équipe ancienne, activistes ou blasés, apparaissent comme des oiseaux rares, voire comme des repoussoirs. Alors qu’une nouvelle équipe issue des luttes, construisant un outil syndical, crée une dynamique de syndicalisation « boule de neige », comme au Havre par exemple.
Commencer à capter les nouvelles générations est déterminant pour enclencher le renouvellement des équipes, sinon il peut y avoir régression.
A. C. -Les métiers évoluent doucement mais profondément. Aux PTT, la profession de facteur, par exemple, s’est féminisée considérablement. Les bouleversements ne sont pas perceptibles immédiatemment mais ils auront des conséquences à long terme, sur le travail, les luttes... En terme d’orientation, il faut partir de la situation concrète des salariées et développer nos explications sur le pourquoi des choses et notamment sur l’oppression des femmes. C’est le B.A.BA, y compris pour SUD. Car l’idée que les femmes ont désormais gagné leur place dans la société pèse aussi à SUD et dans le milieu.
A partir du moment où l’on a gardé, de manière volontariste, des références politiques féministes, on peut arriver de nouveau à faire le lien entre les choses. Ce qui me semble impossible pour la CFDT par exemple, dont les orientations sur le fond sont une négation de l’oppression spécifique des femmes.
♦ Pensez-vous qu’il y a un grand décalage entre ce que vous vivez dans vos syndicats et ce qui se passe dans les confédérations ?
A. C. -C’est très difficile de faire la part des choses. Dans la CFDT par exemple, les choses étaient complètement mêlées avec les orientations politiques. La confédération prenait des initiatives femmes, certes symboliques, comme les rassemblements le 8 mars, mais c’était tout de même une reconnaissance de la spécificité des problèmes des femmes. En même temps le positionnement de la confédération sur des questions comme le « temps choisi » (temps partiel), que nous ne partagions pas, compliquait beaucoup les choses. En défendant le droit au travail des femmes, nous contestions aussi l’orientation politique globale de la CFDT. Il y avait de moins en moins de commissions syndicales femmes. La question femmes n’était plus un enjeu dans les structures, ou alors seulement lors des congrès, à propos des quotas par exemple. Tout cela sans débat sur l’oppression des femmes dans notre société. Aujourd’hui, je trouve qu’il ne transparaît pas grand chose des autres forces syndicales sur cette question. Par ailleurs, je me pose la question de savoir si un œil extérieur voit une différence de ce point de vue entre SUD et les autres. Je ne sais pas, mais là-dessus je suis très modeste.
M.-T. P. -Je rejoins ce que dit Annick sur le fait que, pour la CFDT, la question femmes était directement liée aux orientations politiques de la confédération. C’est différent pour la CGT. Au recentrage politique de la CFDT correspondent les reculs sur la question femmes.
Les débats que nous avions dans les derniers temps, avant notre exclusion, portaient au fond sur la question : y a-t-il ou non une oppression spécifique des femmes ? Béatrice Ouin, secrétaire confédérale chargée du suivi de la question femmes, issue plutôt du courant catho de la CFDT, est convaincue, par exemple, que l’oppression des femmes n’existe pas, il n’y a que quelques revendications particulières. Dans une situation politique où le mouvement féministe est en retrait, où des luttes de femmes comme celles des infirmières ne font pression que dans un secteur limité, la différence entre les syndicats ne peut venir que de la volonté politique des directions. CRC et SUD ont assimilé dans leurs orientations syndicales l’existence de l’oppression spécifique des femmes, la prise en compte de la modification du salariat, et l’articulation entre les deux d’un point de vue revendicatif. L’absence de poussée extérieure limite évidemment la progression en ce domaine.
Dans la CGT aussi, cette question subit les effets d’une orientation politique. La disparition à? Antoinette est une décision politique et le résultat de divergences politiques de fond avec le secteur en charge des questions femmes.
Dans les derniers mouvements sociaux (Santé et assistantes sociales), jamais la CGT n’a avancé une analyse féministe de ces luttes. Il n’y a eu que le CRC qui, lors des assemblées générales, expliquait que ces mouvements de professions de femmes avaient leurs spécificités : métiers sous-payés, reproduisant la division des rôles, etc... Dans la CFDT, le débat sur le temps partiel était caractéristique du refus de reconnaître l’oppression des femmes.
Quant à FO, c’est le pire, elle n’a jamais été percutée par cette question, même au plus fort du mouvement des femmes. Cela s’explique en partie par la conception dite « apolitique » de cette confédération.
♦ Ne pensez-vous pas , plus globalement, que les féministes, dans les syndicats ou les partis politiques, sont toujours les seules à faire l’articulation entre luttes féministes et luttes syndicales ou politiques ? Le thème même de « l’articulation » ne cau-tionne-t-il pas une division des tâches entre les militantes qui se préoccupent de l’oppression des femmes et les militants qui s ’ occupent du reste ? Les avancées que vous décrivez , dans SUD et CRC, ont-elles abouti à ce que ce ne soit pas toujours vous qui ayez cette préoccupation ?
A. C. -Les mouvements des infirmières et des assistantes sociales ont modifié les choses, le CRC a intégré cette nouvelle situation. Aux PTT, si nous avions, par exemple, une lutte très importante dans les chèques postaux, secteur très féminisé, SUD serait obligé aussi de modifier sa pratique syndicale. Individuellement, la place que j’occupe dans SUD ne me permet plus de suivre comme avant ce qui se passe dans le mouvement des femmes, de maintenir une réflexion féministe ; il m’arrive même d’être obligée de « composer » et de ne pas jouer un rôle d’aiguillon.
C’est pourquoi je réfléchis beaucoup à la question de la parité dans les organisations syndicales.
♦ Quelle bataille faudrait-il mener dans les syndicats ? Faut-il exiger une représentation paritaire dans toutes les instances syndicales ?
A. C. -Je pense qu’il faut aller dans ce sens. Pour les institutions politiques, on peut dire « il y a autant de femmes que d’hommes dans la société, donc appliquons la parité ». Dans les organisations syndicales, doit-on tenir compte de la réalité du secteur, ou de la réalité des adhérents -ce qui me semble être un minimum ? Dans les élections professionnelles, doit-on exiger un nombre égal de candidats femmes et hommes ? Je suis persuadée qu’il faut aller vers des questions de parité, je ne sais pas sous quelle forme, ni à quel rythme. SUD doit y réfléchir. L’obligation de 20 % de femmes minimum au bureau fédéral a conduit de fait à ce qu’il y en ait plus.
Même si je ne peux pas en faire la démonstration, le bilan que je tire est que cette contrainte a permis cela. A l’inverse, si on laisse faire, comme dans certains syndicats de province, à compétence égale ce sont les candidatures masculines qui seront privilégiées, les femmes, en général, s’effaçant et laissant la place. C’est aussi une bataille auprès des copines pour les convaincre que c’est important qu’elles soient là où les choses se décident, dans les lieux de pouvoir. On ne peut dire à la fois que l’on est exclue du pouvoir et en même temps ne pas se battre pour l’avoir, indépendamment du débat sur la nature du pouvoir lui-même.
Personnellement, j’assume maintenant le fait d’avoir des responsabilités et un pouvoir. J’essaie d’avoir un autre rapport au pouvoir. Une des questions que l'on se pose, d’ailleurs, et que l’on doit débattre au prochain congrès, est : comment faire vivre démocratiquement le syndicat, et quels éléments de contrôle démocratique mettre en œuvre face aux risques de centralisation du pouvoir ?
M.-T. P -Je suis convaincue que s’il n’y a pas de militantes qui poussent, les choses stagnent, voire régressent. Au CRC, la réflexion a porté sur la nécessité de construire une future équipe fédérale où les femmes soient majoritaires. Cela implique une politique volontariste : pressentir les responsables potentielles, au vu de leur rôle dans les luttes, dans les structures syndicales, et prévoir leur formation sur deux ou trois ans. Il faut effectivement solliciter les militantes, qui d’elles-mêmes ne se proposeront pas, sinon ce seront encore des candidatures masculines qui domineront.
Comme Annick, je suis en position de pouvoir. En tant que dirigeante d’une organisation, tu as une reconnaissance et une autorité politique indéniable. Quand je prends la parole au conseil fédéral ou lors d’un congrès, cela n’a pas le même poids que l’intervention d’une militante de base. La question est de savoir comment on utilise ce pouvoir, quelle pratique collective peut empêcher les abus de pouvoir.
Les mesures volontaristes de féminisation ne suffisent pas si elles ne sont pas accompagnées d’un changement des pratiques de fonctionnement et de moyens donnés aux femmes pour qu’elles se sentent sûres d’elles-mêmes. Quelle que soit leur expérience, les femmes ne sont jamais sûres d’elles, c’est un vrai problème. Il faut donc leur donner des garanties pour qu’elles puissent assumer leurs responsabilités sans être angoissées du matin au soir.
On a toutes vécu cela. Même si on a été à la tête de mouvements sociaux, on a toujours des doutes sur nos capacités à diriger des organisations. Irène Legay, par exemple, qui a fait partie de la direction du mouvement des infirmières, et qui a sans conteste des capacités de direction, a hésité, dans un premier temps, à être secrétaire générale de la fédération CRC, se jugeant incapable. Il était important, même si tout le monde n’était pas convaincu au même degré, que ce soit une femme qui succède à une femme à ce poste, compte tenu de la réalité du milieu. C’est un signe politique. C’est un rôle de porte-parole qui s’appuie sur la commission exécutive, qui est la véritable instance de décision collective. C’est une garantie pour la secrétaire générale.
Les avancées dans SUD et CRC sont à la fois le produit des batailles de l’opposition dans la CFDT et du féminisme. Ce n’est pas banal.
A. C. -Mon expérience féministe a été déterminante pour accepter et assumer des responsabilités dans SUD. Outre la préoccupation qu’il y ait de plus en plus de femmes dans les lieux de décision, il faut aussi qu’elles aient le sentiment que le syndicat est un outil utile.
M.-T. P. -Le syndicalisme a été construit pour un salariat masculin. On a besoin aujourd’hui d’un syndicalisme qui soit l’expression de la réalité du monde du travail. C’est-à-dire qu’il prenne en compte le développement du secteur tertiaire, et le caractère massif du salariat féminin. On a du mal à faire passer ces idées, et à imposer le débat dans des cadres mixtes. Pourtant le syndicalisme ne se rénovera pas si ces questions ne sont pas traitées de front.
Propos recueillis par Catherine Rosehill et Josette Trat
Notes
- * SUD : Solidaire, Unitaire, Démocratique. Syndicat créé en décembre 1988 aux PTT par des militant(e)s exclu(e)s de la CFDT.
- * CRC : Coordonner, Rassembler, Construire. Créé en 1989 par des îhilitant(e)s exclu(e)s de la Fédération CFDT-Santé.