Dans le dernier numéro des Cahiers du féminisme \ Claire Bataille, dans son article intitulé « Parité, oui, mais comment ? », interpellait de manière critique les signataires du Manifeste pour la loi sur la parité. Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré Françoise Gaspard et Joëlle Wiels, signataires de ce manifeste.
♦ Quels sont, selon vous, les obstacles à la participation des femmes à la vie politique ?
Françoise Gaspard -
C’est le résultat d’une histoire. C’est une construction socio-historique qui, même si elle a des racines antérieures, commence, ou en tout cas s’inscrit, dans le marbre de la loi en 1789. On supprime les ordres et les individus deviennent égaux, mais... on crée deux nouveaux ordres, celui des hommes et celui des femmes puisqu’on exclut les femmes de la citoyenneté en raison de leur sexe biologique. La société d’ancien régime admettait par exemple que des femmes puissent voter. La nouvelle citoyenneté, qui se dessine avec ce que certains appellent la modernité, est fondée, dès l’origine, sur la constitution sociale des sexes. A partir du milieu du XVIIIe siècle, se met en place un système politique, dit démocratique, qui va avoir pour prétention d’être universel, universaliste et dans lequel les femmes sont, en schématisant, assignées au privé et les hommes au public -le public étant, on le voit bien par exemple dans Hegel, défini comme le politique. Il se constitue ce que j’appelle le fratriarcat, qui est dans l’espace public la traduction du système patriarcal. Quand les femmes entrent, en France plus tardivement que dans d’autres pays, dans la citoyenneté, les jeux sont faits, les rites sont créés. Cinquante ans après le suffrage universel les femmes dérangent encore. Nous nous étions « attaquées » au mot de fraternité, en remplaçant dans la devise républicaine le mot fraternité par le mot parité 2, pour la raison simple qu’il veut bien dire ce qu’il veut dire. Les femmes, dans ce système de construction sociale, ne seront jamais les frères des hommes ; c’est entre eux que cela se joue, d’où la difficulté de fond des femmes à être admises dans ce système.
♦ Pourquoi les jeux sont-ils faits... ?
F. G. -Comme vous l’avez écrit, les femmes font maintenant la double journée de travail, ou plus, la triple, la quadruple journée de travail : elles ne s’occupent plus seulement des enfants, elles s’occupent également des parents âgés, elles ont une activité professionnelle, éventuellement elles militent. Il reste dans ce système moderne un partage des tâches qui a peut-être toujours existé mais qui s’est reconstitué, remodelé dans la période moderne. Il semble qu’aujourd’hui faire de la politique soit un luxe pour des femmes qui ont du temps, ou soit le fait de « super-women » ; c’est pour cela qu’il faut changer les règles du jeu.
♦ Pourquoi avez-vous proposé une loi sur la parité ?
F. G. -Parce que toutes les autres solutions ont échoué, les incantations, les quotas et même la parité inscrite dans les statuts des Verts.
Par exemple, au sein du PS, une bataille a été menée à partir de 1974 par le secrétariat national femmes et Yvette Roudy pour des quotas, d’abord de 10 % puis de 30 % ; cela a varié selon les époques. Cela a toujours été un enjeu de fin de congrès, réglé en quatrième vitesse, et généralement dans le drame, les crises, les hommes essayant toujours de rabioter 5 %. Actuellement, la règle pour toutes les candidatures au scrutin proportionnel est de 30 % de femmes en position éligible. Cela n’a jamais été appliqué.
Pour dépasser ce genre de situation, il faut une loi. Quand les républicains sont arrivés au pouvoir, en 1870, pour que le suffrage universel ne soit pas un leurre, ils ont compris que l’école devait être obligatoire, laïque et gratuite ; ils ont donc proposé une loi. Cela a été un scandale au début, y compris dans certains milieux progressistes, cela a été ressenti comme une contrainte sur les familles. Aujourd’hui, le principe de l’obligation scolaire n’est plus discuté.
Le fait que les lois soient votées par 95 % d’hommes n’est pas normal. Au moment de la révolution de 1789, les femmes ont été exclues du pouvoir ; depuis 1944, la société donne théoriquement le droit aux femmes d’être élues, sauf qu’en cinquante ans rien n’a été modifié. Ne nous faisons pas d’illusion, il faut une loi.
♦ Quelle forme pourrait prendre une loi sur la parité ? Si pour une raison ou une autre, les partis ne présentent pas un nombre équivalent d’hommes et de femmes ou s'il n’y a pas autant d’élues que d’élus, que se passera-t-il pour les assemblées qui ne correspondraient pas à la représentation souhaitée ?
Joëlle Wiels -Peu importe les moyens. Cela m’est égal de savoir comment on y arrive, ce que je veux, c’est qu’on y arrive et cela n’est pas impossible. Trouver 288 femmes, si on reprend de manière restrictive l’exemple de l’Assemblée nationale, ne me paraît pas insurmontable.
F. G. -Je vais partir de la réflexion qui a lieu à l’heure actuelle au niveau européen sur ces questions-là. Le Conseil de l’Europe et la Commission européenne sont engagés dans des recherches à la fois théoriques et empiriques sur le concept de démocratie paritaire. On voit se dessiner deux tendances qui recoupent en gros le nord et le sud de l’Europe ; de manière pragmatique, certains pays nordiques disent : « Après tout, les partis peuvent se fixer leurs propres contraintes et des échéanciers. » C’est ce qui s’est passé en Allemagne dans le SPD 3 où, pour les prochaines élections en 1995, il y aura 40 % de femmes ; mais dans ces pays, quand un contrat est passé, il est respecté. Néanmoins les femmes, qui ont une organisation puissante, sont obligées de se battre à chaque congrès pour faire respecter les statuts. Dans une commune allemande, des militantes du SPD ont intenté un procès contre leur parti, dont la liste ne comptait pas le nombre de femmes requis, et l’ont gagné. En France, dans une association (les partis étaient encore considérés récemment comme des associations), quand les statuts ne sont pas respectés, il y a possibilité d’aller également devant les tribunaux. Si les femmes voulaient porter plainte contre le PS parce que les 30 % ne sont pas respectés, à mon avis, cela serait recevable.
La Belgique est en train de voter une loi instaurant 30 % de femmes sur toutes les listes, à toutes les élections, avec obligation de résultats : 30 % de femmes élues ; la sanction pour les partis qui n’obtiendraient pas le résultat est une baisse proportionnelle de leur financement public.
En Italie, en Espagne, au Portugal, la bataille est engagée pour la parité. Il y a eu une petite victoire très discutée en Italie où le Parlement va être élu pour les trois quarts des sièges au scrutin d’arrondissement, pour un quart à la proportionnelle : pour ce quart il faudra qu’alternent les femmes et les hommes. En tout cas, les choses avancent, il y a là une réflexion. On peut trouver très facilement les moyens techniques pour faire appliquer le principe de parité ; ce n’est qu’une question de volonté politique. Autre exemple possible : le « choix binominal », on vote bien sûr pour des partis, le choix est idéologique, mais quand on vote pour un parti, on vote pour deux candidats, un homme et une femme, un « ticket ».
J. W. -Je voudrais ajouter qu’il existe une grande différence entre le principe des quotas et celui de la parité. La parité, ce n’est pas demander aux partis dans leur immense magnanimité de présenter autant d’hommes que de femmes sur les listes de candidatures, c’est exiger, par le biais de la Constitution, qu’en définitive les assemblées élues soient composées d’autant de femmes que d’hommes... Cela est radicalement différent.
♦ En situant V obligation de la parité au niveau des assemblées et non directement des partis, vous limitez l’ingérence de l’Etat dans leur fonctionnement ; mais ne craignez-vous pas néanmoins d’introduire une entrave à la liberté d’expression politique, à celle des minorités notamment ?
F. G. -Cet argument ne tient pas la route, il y a déjà des obligations, il faut avoir 21 ans pour être candidat à telle élection, 23 ans à telle autre, il faut payer des impôts dans le département pour être élu au conseil général, le conjoint ne doit pas être sur la même liste municipale, etc. Dans le code électoral, les partis ne peuvent pas présenter qui ils veulent, ils ne peuvent pas présenter un étranger. . .
♦ Dans ces conditions, vous éliminez la possibilité de listes féministes composées majoritairement de femmes ?
F. G. -Je n’ai jamais été a priori contre des listes de femmes et pour contraindre à la parité il faudra peut-être un jour en passer par là, mais pas dans des stratégies suicidaires.
♦ Quels changements dans la vie politique attendez-vous de cette loi ?
F. G. -Aujourd’hui, s’il y avait la parité, il est probable qu’il y aurait un grand nombre de femmes réactionnaires, sur le plan politique.
Néanmoins, je suis certaine que les femmes poseront les problèmes politiques de manière différente parce qu'elles ont, aujourd’hui, une autre expérience de la vie quotidienne. Les femmes ont souvent l’impression de perdre leur temps, les hommes ont le goût de la parole, alors que les femmes ont souvent la préoccupation des enfants en arrière-plan.
Par ailleurs, dans le courant femmes que nous avions monté dans les années soixante-dix dans le PS (le courant 3), les questions qui ont immédiatement été mises à l’ordre du jour par les femmes ont été le non-cumul des mandats, le non-cumul des mandats dans le temps (on ne peut pas être maire plus de deux ou trois fois), une autre organisation des réunions, à des heures différentes, etc.
♦ Votre proposition ne s’inscrit-elle pas dans une logique différentialiste
F. G. -Les femmes ne sont pas une catégorie comme les autres, ne serait-ce que parce qu’elles sont dans toutes les catégories et elles sont toutes opprimées dans la catégorie où elles sont, en tant que femmes.
♦ Plutôt qu ’ une loi instaurant par le haut une représentation paritaire, sans modifier les mécanismes d’exclusion, ne serait-il pas préférable d’exiger des mesures qui favorisent la participation politique de toutes et tous : des droits politiques dans l’entreprise, la diminution du temps de travail, des moyens matériels, des locaux, notamment dans les quartiers, des équipements sociaux qui permettent aux femmes de se dégager des tâches dont elles sont responsables ?
J. W. -Ce sont des mesures palliatives qui nécessiteraient une très grande bonne volonté des pouvoirs publics, bonne volonté qui ne s’est jamais clairement manifestée ! Imposons une obligation de résultats, les mesures suivront.
qui légitimerait l’idée suivant laquelle les choix idéologiques et politiques des hommes et des femmes seraient déterminés par leur sexe biologique ?
J. W. -Je pense qu’à terme, c’est totalement anti-différentialiste. Il n’est pas question pour nous d’expliquer que les femmes n’ont pas les mêmes idées ou les mêmes envies que les hommes pour des raisons biologiques. Le problème ne se situe pas là, il se situe sur un plan social. La société est organisée actuellement en fonction du genre4, elle est même fondée sur le genre : sur ta carte de Sécurité sociale, tu as un numéro, tu es un homme ou une femme, il n’y a pas d’intermédiaire. Nous demandons que les gens qui ont le pouvoir représentent la société telle qu’elle est, tout en conservant bien sûr pour les gens la liberté de choisir leurs élus en fonction de leurs idées politiques.
F. G. -C’est à partir de la fabrication du sexe, comme catégorie sociale, que les femmes ont été exclues du pouvoir. C’est pour cela que la parité est une mesure fondamentalement égalitaire, elle vise à introduire de l’égalité dans les lieux hautement symboliques que sont les lieux de pouvoir, aujourd’hui masculins. Si nous avançons aujourd’hui la parité comme un principe, ce n’est pas de façon absolue et définitive, c’est dans une logique politique d’égalité.
♦ Vous demandez une représentation politique sexuée, ne craignez-vous pas que cela serve à légitimer des mesures visant à maintenir les femmes dans la sphère du privé, comme celle du salaire parental (de fait maternel, comme chacun le sait) ?
J. W. -Nous ne demandons pas du tout cela, le Manifeste n’est pas du tout basé sur le droit à la différence, il est basé sur le droit à l’égalité. Je ne sais pas ce que les femmes feront entendre quand elles seront 50 % à l’Assemblée, je n’ai pas la réponse ; ce que je veux c’est qu’elles y soient. Il s’agit du rétablissement d’un droit fondamental.
F. G. -Sur ce sujet, la réflexion théorique ne fait que commencer, on a encore du travail pour montrer que le principe de la parité est égalitaire ; de plus, on peut avoir dans ce mouvement des positions qui peuvent être diverses. En outre, cela nous oblige à repenser ce débat qui est très franco-français sur la question de la différence et de l’égalité. Il y aura dans le mouvement pour la parité des « égali-taristes » et des « différentialistes ».
♦ Les femmes sont exclues de la vie politique, d’autres catégories le sont aussi : la question qui est posée n ’est-elle pas celle d’un fonctionnement plus démocratique de la société ?
J. W. -Ce n’est pas vrai, être un salarié n’est pas un état, ce n’est pas quelque chose qui est imposé par la société. On ne peut pas échapper à son sexe sauf au prix de démarches sans fin et de problèmes psychologiques, alors que tu peux gagner au Loto et échapper à ta catégorie de salarié.
♦ Pouvez-vous expliquer quel impact a cette campagne, qui vous touchez, comment vous fonctionnez ?
F. G. -Nous avons pu mesurer combien demander une loi sur la parité est subversif ; j’ai rencontré plusieurs dirigeants politiques, ils ressentent cela comme une agression : l’idée qu’ils puissent être obligés de réfléchir à cette question-là les dérange énormément. Il y a une mobilisation qui est en train de se faire parce que nous demandons une loi.
Vingt ans après la renaissance du mouvement féministe, après une période de creux, de nombreux livres sont écrits aujourd’hui sur les thèmes du pouvoir, de la démocratie politique, thèmes peu abordés précédemment dans le mouvement des femmes. Quand on parle de la parité quelque part, cela fait un tabac : cela marche aussi bien dans les campagnes que dans les amphis.
En janvier 1993, à l’initiative d’Odette Brun et de Monique Dental, féministes de longue date, et non d’Yvette Roudy comme vous le dites dans votre article (elle s’est ralliée à cette idée sous l’impulsion des femmes présentes lors de la première réunion de l’Assemblée des femmes), une dizaine d’associations se sont regroupées autour de cette idée. Le projet était de constituer un réseau informel de façon à pouvoir mener des actions, échanger des informations ; c’est devenu une association qui a été dissoute en décembre dernier parce qu’elle ne fonctionnait plus comme un réseau mais comme une association comme les autres.
J. W. -Nous avons voté la dissolution mais non la fin du mouvement.
Il y a à peu près 120 femmes qui ont participé au réseau dans l’année, il n’y avait pas d’élues sauf les Vertes. Il y a eu des filles de partis, des anciennes du PC, des femmes du PS, etc.
Les prochaines élections sont les cantonales. Nous incitons les femmes à poser leur candidature, puisque les hommes disent que les femmes ne veulent pas se présenter. Mais ce type de bagarres risque d’être peu visible puisque ce ne sont pas des élections nationales.
En province, il y a des groupes qui se créent, nous devons devenir un réseau informel. Il y a un Comité pour la parité qui s’est créé à Toulouse, un à Marseille, il y en a un en gestation à Strasbourg, comités qui vont être à la fois des lieux de débats et d’actions pour protester contre la sous-représentation des femmes dans les instances élues.
Propos recueillis par Josette Trat et Marie-Annick Vigan
1-Cahiers du féminisme n° 66 (automne 1993).
2-« Au pouvoir, citoyennes ! Liberté, Egalité, Parité », par F. Gaspard, A. Le Gall et C. Servan-Schreiber (Ed. du Seuil).
3-SPD : Parti social-démocrate allemand.
4-Traditionnellement, dans les sciences sociales, on distingue le sexe biologique du sexe social (ou genre), résultat de l'éducation et des normes sociales.
Débats organisés autour de la parité
� Le 7 mars :
« La machine parité hommes-femmes » organisé par l’Université européenne de la recherche entre 20 h et 22 h au ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche 1 , rue Descartes, Paris-5e, pavillon Joffre, amphi A animé par Geneviève Fraisse et Eliane Viennot, coordonné par Gisèle Donnard
★ Le 12 mars à La Roche-sur-Yon
14 h 30 au théâtre du centre-ville organisé par la conseillère municipale Sylviane Buteau animé par Eliane Viennot et William Guéraiche
� Le 28 mars à Bordeaux entre 1 8 h et 20 h dans une des facultés avec Françoise Gaspard et Didier Lapeyronnie
Débats organisés autour de la parité
Le 7 mars
Le 12 mars à La Roche-sur-Yon
Le 28 mars à Bordeaux
Notes
- 1-Cahiers du féminisme n° 66 (automne 1993).
- 2-«Au pouvoir, citoyennes ! Liberté, Egalité, Parité », par F. Gaspard, A. Le Gall et C. Servan-Schreiber (Ed. du Seuil).
- 3-SPD : Parti social-démocrate allemand.
- 4-Traditionnellement, dans les sciences sociales, on distingue le sexe biologique du sexe social (ou genre), résultat de l'éducation et des normes sociales.