La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

dossier

Antoinette, un tournant sans grandes conséquences ?

Cahiers du féminisme, n° 7, décembre 1978 - janvier 1979 · p. 15-18 · 4 457 mots

C’est en 1955 qu’« Antoinette », mensuel femme de la C.G.T., fait son apparition, aux dépens de la « Revue des travailleuses », créée en 1953 lors du 29ème Congrès confédéral (elle même née d’un « Bulletin des travailleuses », bulletin ronéotypé créé dans l’ après guerre ). La diffusion d’« Antoinette » est au départ particulièrement faible (5.000 exemplaires en 1955 contre 51.800 en 1968 et 77.000 en 1977), mais sa simple existence en fait, dans le monde syndical, une exception qui mérite d’être relevée. Notons cela dit, qu’« Antoinette » reste, encore aujourd’hui, une publication marginale et ce malgré l’effort consenti ces dernières années (en 1968, 10 « Antoinette » étaient vendus pour 1.000 travailleuses, en 1977 ce chiffre passera à 12 pour 1.000). L’enquête CGT-IFOP réalisée en 1976 révélait d’ailleurs que 76 % des femmes interrogées ignoraient jusqu’à l’existence du mensuel femme de la C.G.T. (contre 33% seulement celle de la Vie Ouvrière).

Son titre, le mensuel femme de la C.G.T. le tire du nom de l’héroïne d’un film de l’époque, « Antoine et Antoinette », film qui traitait de la vie quotidienne et des amours d’un couple de jeunes travailleurs et qui eut un important succès. Une fois le film oublié, ce titre d’« Antoinette » choque et donne à la revue de la C.G.T. une tonalité style « Marie -France », « Marie -Claire » dont « Antoinette » se veut pourtant le contre -poids.

Défendre les « revendications des mamans »

L’harmonisation du « double rôle » des travailleuses, tel sera des années durant le fil conducteur d’« Antoinette », fil qui ne se rompra que tardivement, en 1976, au contact du mouvement des femmes dont l’apparition le 1er Mai 1976, en plein cœur de la manifestation syndicale, interpellera fortement la direction C.G.T.

« Antoinette » se présentera donc, jusqu’à cette année 1976, comme le principal défenseur des « revendications des mamans » :

« ... de tous temps, elles (les travailleuses) ont fermement défendu leur droit de mère. Le syndicat C.G.T. les a toujours soutenues. Il s’attache particulièrement à détecter les revendications des mamans. »

Cette citation est extraite du numéro d’« Antoinette » paru en Mai 1968, c’est à dire au moment même où le mouvement des femmes faisait, timidement il est vrai, son apparition.

Cette problématique, « défense des droits des mères », « Antoinette » mettra du temps à la remettre en cause. Pourtant, de la défense des mères-travailleuses à la défense des travailleuses, qu’elles soient ou non mères, la nuance n’est pas mince. Car du même coup, c’est une foule de problèmes, affectant quotidiennement et profondément la vie des femmes, qu’« Antoinette » niera. Il en ira ainsi du problème de l’avortement et de la contraception que le mensuel femme de la C.G.T. « oubliera » purement et simplement (quelques articles dispersés en dix ans) et par rapport auquel il refusera de se prononcer clairement :

« Il est malaisé d’adopter une position tranchée et dogmatique dans un domaine qui touche de si près — et parfois si douloureusement — à la vie affective de la femme et de la cellule familiale. » (« Antoinette », Mai 1971).

Derrière ce silence, ponctuellement rompu mais toujours en négatif, c’est la défense de la famille, cette unité intouchable, objet de toutes les attentions, que l’on retrouvait.

Omni-p résentes, les préoccupations natalistes de la C.G.T. seront le ciment de l’inertie sur une question qui mobilisera massivement les femmes (cf. la campagne du M.L.A.C.).

N’oublions pas que le vis-à-vis d’« Antoinette », qualifiée de « revue féminine et moderne des travailleuses », sera pendant longtemps la « Vie ouvrière », qualifiée elle d’« hebdomadaire du travailleur et de sa famille » !

L’orientation d’« Antoinette » dans le sens exclusif de la défense des mères-travailleuses et de la famille se traduira par le dégagement d’une série de revendications « spécifiques » aux femmes et dont elles semblaient seules devoir être les porteuses (crèches, équipements collectifs, revendications liées à la qualité de la vie, etc...). Certes, le « droit à l’emploi » et la dénonciation des inégalités salariales entre hommes et femmes seront de tous temps des thèmes privilégiés d’« Antoinette ». De même, bataille sera menée pour la reconnaissance des qualités en général exigées des femmes (dextérité, minutie par exemple) au même titre qu’est reconnue la « force physique » dans le calcul des salaires.

Mais « Antoinette » n’ira guère plus loin et ne s’attachera pas à dénoncer vraiment la spécialisation des femmes dans certains types d’emplois ou de professions. Ces questions, aujourd’hui au devant de la scène, le

Antoinette, number one (numéro un)

mensuel femme de la C.G.T. ne saura pas les saisir, trop empreint qu’il était des images traditionnelles de la femme. « Antoinette » pourra même, en février 1974, parlant des métiers de l’horticulture, conclure son article par cette phrase :

« De nombreux emplois sont susceptibles de convenir aux jeunes filles » !

La « place » des femmes

Reconnaître une « place » aux femmes travailleuses, leur permettre de remplir pleinement et harmonieusement leur « double rôle », telle sera la démarche. En janvier 197), en commentaire de l’accord C.G.T.-C.F.D.T. sur les femmes-travailleuses, la C.G.T. expliquera :

« Elles (la C.G.T. et la C.F.D.T.)

feront un effort permanent d’explication pour faire progresser la prise de conscience nécessaire de ce que devraient être la place et le rôle des femmes en pleine égalité avec les hommes. »

Cette « pleine égalité », la C.G.T. l’entendra comme un combat « contre la fausse notion de l’égalitarisme » :

« La maternité et la grossesse gênent les égalitaristes, expliquait C. Gilles lors de la Sème conférence des femmes travailleuses tenue en 1 973, ils n’apportent pas de solution aux problèmes qu’elles posent et aux conséquences qu’elles entrainent pour les femmes et pour les enfants. Il est bien présomptueux d’affirmer que le père et la mère, à tous les âges de l’enfant, ont un rôle en tout point semblable à jouer, alors que les différentes écoles des sciences humaines ne se sont pas encore accordées pour apporter une réponse identique » !

Passons sur l’attente du verdict des sciences humaines, visiblement seules à même de trancher une question si épineuse. Pourtant, C. Gilles, elle, tranchait... Et pas dans n’importe quel sens -. dans le sens des idées reçues qui veulent que la femme ait un rôle privilégié à jouer, rôle qui les situe à part, comme pivot de la cellule familiale. « Antoinette » s'est depuis longuement interrogée sur cette question. Mais il a fallu attendre 1976 pour que le mensuel femme de la C.G.T. remette en cause — à travers un interview de G. Labica (membre du P.C.F.) — la notion de « place » des femmes si souvent utilisée :

« ... si l’on parle beaucoup de la place des femmes, on ne parle jamais de celle de l’homme. Tout cela vient de la très ancienne division du travail : la femme est l’élément fixe... la femme est en place, l’homme se déplace... La femme est assignée à des résidences, tandis que l’homme peut se mouvoir partout. Si jamais on parle de place pour l’homme, c’est de façon négative. En disant par exemple que la cuisine est un lieu où l’homme n’a pas sa place. » (« Antoinette », Mai 1976).

11 y aura donc tournant à partir de 1976 (déjà perceptible en 1974-197 i) et cela se traduira par l’apparition de nouveaux thèmes de réflexion, de débat, de lutte : avortement, contraception, viol, partage des tâches ménagères, questions à propos du mariage, femmes battues... tous thèmes qui ont contribué à transformer l’image de marque d’« Antoinette ».

Les problèmes dits « privés » ne seront plus tus. Au contraire, c’est leur « dimension sociale » qui sera recherchée, soulignée, revendiquée. De même, « Antoinette » passera d’une vision idylique de la situation des femmes dans le syndicat à une critique de leur marginalité encore grande, critique mettant en cause le fonctionnement souvent rigide et antidémocratique des sections syndicales qui conduit ces dernières à ignorer les revendications principales mises en avant par les travailleuses :

— ignorance courante des militants hommes des conditions de travail des femmes, mépris pour leurs « crises de nerfs » mises sur le compte de leur « fragilité » et non des cadences qui sont les leurs ;

— activité en direction des femmes essentiellement appréhendée à travers les problèmes de la maternité, des crèches ;

— coupure entre la vie syndicale et la vie quotidienne des femmes ; non prise en compte de leurs difficultés propres (double journée de travail) ;

— absence de travail collectif, affectation des militantes à des tâches de secrétariat ou de trésorerie dans le syndicat ; etc...

Mais toutes ces critiques ne passeront pas vraiment dans le C.G.T. Des efforts ont été faits pour casser certaines images de LA femme et des rôles établis. La Vie ouvrière par exemple s’est ainsi ouverte à la « couture » et au « tricot » pendant qu’« Antoinette » commençait à parler de bricolage et de mécanique. Mais tout celà reste bien circonscrit. Et la Vie ouvrière ne manque pas d'agrémenter régulièrement ses pages de petites dessins ou de blagues douteuses. Mais il y a plus grave ! Les « silences » de la Vie ouvrière sur des problèmes politiques de fond se répercutent à la puissance 1 .000 dans « Antoinette » qui, pour ne prendre qu’un exemple, fera carrément le silence dans son numéro de rentrée sur le plan Barre III et l’austérité. Du coup, l’article « société » sur le mariage, pour intéressant qu’il soit, peut apparaître comme une diversion. C'est d’ailleurs une constante : depuis Mars 1978, l'accent porte quasi exclusivement sur les problèmes dits de « vie quotidienne » au détriment de problèmes clefs comme l’orientation de la C.G.T. en cette rentrée... Il faut de plus souligner que dans toute la période qui a précédé les élections, « Antoinette » n'a abordé les débats qui agitaient « la gauche unie » qu’en pointillé, respectant bien sûr les positions de la direction confédérale (c’est à dire en fait l’alignement sur le P.C.F. ), mais en s’appliquant à les atténuer fortement. Cela, de toute évidence pour ne pas heurter un public considéré comme plus sensible aux thèmes de l’« unité », du « respect de la démocratie et de l’indépendance syndicale »... et qu’il faut donc en conséquence ménager. A contrario, « Antoinette » s’attachera à mener bataille sur la revendication des « 3 > heures », bataille qui, isolée, non reprise en charge par la C.G.T. devient abstraite et sans conséquence.

« Antoinette »

« un outil pour les luttes » ?

Ainsi, si le voile est levé sur des sujets jusque là « tabous », cela ne suffit pas à faire d’« Antoinette » un journal « se suffisant à lui-même », permettant aux travailleuses de s’inscrire pleinement dans la lutte syndicale et politique. Il est clair que les travailleuses restent pour la direction de la C.G.T. une « catégorie » parmi d’autres. Catégorie qui mérite certaines attentions mais catégorie tout de même. Cette situation permet d’octroyer certaines « libertés » à l’équipe rédactionnelle d’« Antoinette », certaines ouvertures qui restent bien délimitées. « Antoinette » est de fait marginalisée, tout comme les commissions syndicales femmes le sont. « Antoinette » n’est pas vraiment l’affaire du syndicat. Sa diffusion reste de la responsabilité de telle ou telle militante, voire de la commission syndicale femme... « Antoinette » n'est, du même coup, lu que par une poignée de femmes, militantes actives (rappelons qu’il y aurait 600.000 syndiquées à la C.G.T.), souvent par ailleurs militantes du P.C.F.

La volonté de sortir de ce ghetto est réelle pour toutes ces femmes. Le collectif d’étude mis en place au niveau de Paris qui s’est donné pour objectif une meilleure popularisation d’« Antoinette », participe sans aucun doute d’une volonté louable. Mais ce collectif n’a guère réussi jusqu’à ce jour à impulser de réels débats avec la masse des syndiqué(e)s. Combien de débats organisés par des sections syndicales sur « Antoinette » et la « Vie ouvrière » ? Fort peu, n’en doutons pas. Pourtant, ça urge : « Antoinette » a connu une perte de 3.000 lectrices entre décembre 1977 et juillet-août 1978 -, la chute serait beaucoup plus forte pour la « Vie ouvrière ». Pas de mystère là dessous, la C.G.T. paye le prix de sa politique d’alignement sur le P.C.F. La bataille sur le contenu de ces publications doit être menée conjointement, en parallèle à la bataille pour la diffusion tant de la « Vie ouvrière » que d’« Antoinette ».

« Antoinette » se veut aujourd’hui à l’avant-garde et entend jouer un rôle moteur dans la prise de conscience des travailleuses. Le mensuel femme de la C.G.T. ne veut plus, sous prétexte d’être attentif aux préoccupations de la masse des femmes, donner aux rubriques tricot, couture, mode la place disproportionnée qu’elles avaient dans le passé. Il ne veut pas non plus dossier — i qu’être à l’avant-garde signifie coupure d’avec nombre de femmes et par conséquent suppression de rubriques qui les intéressent. Cette position nous semble juste. Pourquoi en effet épurer la presse syndicale de telles rubriques si leur existence ne vient pas conforter la division traditionnelle des tâches, des rôles, mais au contraire jouent, comme tente de le faire de temps à autre « Antoinette », sur celle-ci pour la remettre en cause. Mais, si les fiches cuisines ont disparu de la dernière page d’« Antoinette » (ce qui les valorisait par trop) pour s’insérer dans les pages intérieures, certaines contradictions subsistent comme le calendrier annuel qui n’est ni plus ni moins qu’un torchon décoré de légumes, de fruits ou de fleurs ! Que la publicité d’« Antoinette » dans les sections syndicales passe par un tel biais à l’occasion des fêtes de fin d’année est pour le moins curieux. Ce sont en effet souvent les militants hommes qui l’achètent pour en faire « cadeau » à leurs femmes. Voilà qui ne peut que les conforter dans l’idée qu’« Antoinette » est un journal de « bonnes femmes » pour « bonnes femmes ».

C’est cette marginalité du mensuel femme de la C.G.T. qu’il faut combattre. Le questionnaire préparatoire au 40ème Congrès n’a que peu été utilisé par les sections syndicales. Sans doute était-il inadapté parce que trop long et trop lourd... mais celà ne peut expliquer le petit pourcentage de réponses parvenues. La C.G.T. elle-même critique la « déséquilibre entre articles de société et articles syndicaux » que connaît « Antoinette ». Mais ce « déséquilibre » est-il le simple fruit de carences facilement rectifiables ? Car ce qu’il faut dire, plus fondamentalement, c’est qu’« Antoinette » n’est pas un journal mobilisateur, à l’initiative de campagnes de masse. Et si « Antoinette » n’a pas fait d’articles « de fond sur la situation sociale à la rentrée », ce n’est pas par oubli. C’est la direction C.G.T. dans son ensemble qui s’est refusée à engager la riposte au plan Barre III. A un autre niveau, « Antoinette » ne s’est pas située à l’avant-garde de la lutte pour la contraception et l’avortement libres et gratuits. Cela reste au niveau des souhaits.

Vendre « Antoinette », se battre pour que des discussions soient organisées sur son contenu en même temps que sur celui de la Vie ouvrière, c’est ce qu’il nous faut faire pour que le mensuel femme de la C.G.T., quelles que soient ses qualités, ne reste pas un outil de seconde catégorie, pour qu’il devienne un instrument de lutte à tous les niveaux dans et hors la C.G.T.

J7

Antoinette

dossier « vie quotidienne » au détriment de problèmes clefs comme l'orientation de la C.G.T. en cette rentrée... Il faut de plus souligner que dans toute la période qui a précédé les élections. « Antoinette » n’a abordé les débats qui agitaient « la gauche unie » qu'en pointillé, respectant bien sûr les positions de la direction confédérale (c'est à dire en fait l'alignement sur le P.C.F.). mais en s’appliquant à les atténuer fortement. Cela, de toute évidence pour ne pas heurter un public considéré comme plus sensible aux thèmes de l’« unité », du « respect de la démocratie et de l'indépendance syndicale »... et qu'il faut donc en conséquence ménager. A contrario, « Antoinette » s'attachera à mener bataille sur la revendication des « 3 ) heures », bataille qui, isolée, non reprise en charge par la C.G.T. devient abstraite et sans conséquence.

Antoinette

« Antoinette » « un outil pour les luttes » ?

Ainsi, si le voile est levé sur des sujets jusque là « tabous », cela ne suffit pas à faire d’« Antoinette » un journal « se suffisant à lui-même », permettant aux travailleuses de s’inscrire pleinement dans la lutte syndicale et politique. Il est clair que les travailleuses restent pour la direction de la C.G.T. une « catégorie » parmi d'autres. Catégorie qui mérite certaines attentions mais catégorie tout de même. Cette situation permet d’octroyer certaines « libertés » à l'équipe rédactionnelle d’« Antoinette », certaines ouvertures qui restent bien délimitées. « Antoinette » est de fait marginalisée, tout comme les commissions syndicales femmes le sont. « Antoinette » n'est pas vraiment l'affaire du syndicat. Sa diffusion reste de la responsabilité de telle ou telle militante, voire de la commission syndicale femme... « Antoinette » n’est, du même coup, lu que par une poignée de femmes, militantes actives (rappelons qu’il y aurait 600.000 syndiquées à la C.G.T.), souvent par ailleurs militantes du P.C.F.

La volonté de sortir de ce ghetto est réelle pour toutes ces femmes. Le collectif d’étude mis en place au niveau de Paris qui s’est donné pour objectif une meilleure popularisation d’« Antoinette », participe sans aucun doute d’une volonté louable. Mais ce collectif n’a guère réussi jusqu’à ce jour à impulser de réels débats avec la masse des syndiqué(e)s. Combien de débats organisés par des sections syndicales sur « Antoinette » et la « Vie ouvrière » ? Fort peu, n’en doutons pas. Pourtant, ça urge : « Antoinette » a connu une perte de 3.000 lectrices entre décembre 1977 et juillet-août 1978 ; la chute serait beaucoup plus forte pour la « Vie ouvrière ». Pas de mystère là dessous, la C.G.T. paye le prix de sa politique d’alignement sur le P.C.F. La bataille sur le contenu de ces publications doit être menée conjointement, en parallèle à la bataille pour la diffusion tant de la « Vie ouvrière » que d’« Antoinette ».

« Antoinette » se veut aujourd’hui à l’avant-garde et entend jouer un rôle moteur dans la prise de conscience des travailleuses. Le mensuel femme de la C.G.T. ne veut plus, sous prétexte d’être attentif aux préoccupations de la masse des femmes, donner aux rubriques tricot, couture, mode la place disproportionnée qu’elles avaient dans le passé. Il ne veut pas non plus qu’être à l’avant-garde signifie coupure d’avec nombre de femmes et par conséquent suppression de rubriques qui les intéressent. Cette position nous semble juste. Pourquoi en effet épurer la presse syndicale de telles rubriques si leur existence ne vient pas conforter la division traditionnelle des tâches, des rôles, mais au contraire jouent, comme tente de le faire de temps à autre « Antoinette », sur celle-ci pour la remettre en cause. Mais, si les fiches cuisines ont disparu de la dernière page d'« Antoinette » (ce qui les valorisait par trop) pour s’insérer dans les pages intérieures, certaines contradictions subsistent comme le calendrier annuel qui n’est ni plus ni moins qu’un torchon décoré de légumes, de fruits ou de fleurs ! Que la publicité d’« Antoinette » dans les sections syndicales passe par un tel biais à l’occasion des fêtes de fin d’année est pour le moins curieux. Ce sont en effet souvent les militants hommes qui l’achètent pour en faire « cadeau » à leurs femmes. Voilà qui ne peut que les conforter dans l’idée qu’« Antoinette » est un journal de « bonnes femmes » pour « bonnes femmes ».

C’est cette marginalité du mensuel femme de la C.G.T. qu’il faut combattre. Le questionnaire préparatoire au 40ème Congrès n’a que peu été utilisé par les sections syndicales. Sans doute était-il inadapté parce que trop long et trop lourd... mais celà ne peut expliquer le petit pourcentage de réponses parvenues. La C.G.T. elle-même critique la « déséquilibre entre articles de société et articles syndicaux » que connait « Antoinette ». Mais ce « déséquilibre » est-il le simple fruit de carences facilement rectifiables ? Car ce qu’il faut dire, plus fondamentalement, c’est qu’« Antoinette » n’est pas un journal mobilisateur, à l’initiative de campagnes de masse. Et si « Antoinette » n’a pas fait d’articles « de fond sur la situation sociale à la rentrée », ce n’est pas par oubli. C’est la direction C.G.T. dans son ensemble qui s’est refusée à engager la riposte au plan Barre III. A un autre niveau, « Antoinette » ne s’est pas située à l’avant-garde de la lutte pour la contraception et l’avortement libres et gratuits. Cela reste au niveau des souhaits.

Vendre « Antoinette », se battre pour que des discussions soient organisées sur son contenu en même temps que sur celui de la Vie ouvrière, c’est ce qu’il nous faut faire pour que le mensuel femme de la C.G.T., quelles que soient ses qualités, ne reste pas un outil de seconde catégorie, pour qu’il devienne un instrument de lutte à tous les niveaux dans et hors la C.G.T.

r-dossier

La sixième conférence « femmes travailleuses »de la CGT en juin 76, a été révélateur de la prise de conscience féministe de militantes syndicales. Cette explosion féministe s 'est traduite par une forte aspiration à créer ou récréer, au sein de la confédération, des lieux où les femmes syndiquées pourraient mettre en commun leurs expériences et trouver les moyens de faire peser, dans l’activité syndicale, leurs aspirations féministes.

Deux ans après, au moment où se tient le 40e Congrès de la CGT, on est bien obligé de constater que cet aspect de la vie syndicale a été quasiment absent de la préparation du congrès. Rien n 'a été fait pour avancer vers la centralisation des débats, des activités et des inititiatives de commissions femmes.

Nous avons voulu, avec plusieurs militantes féministes, syndiquées à CGT et membres de la LCR, rendre compte des problèmes posés par l’activité des commissions femmes dans la CGT.

La discussion a pris, dans un premier temps, la forme d’une représentation de la naissance et des activités des commissions ou collectifs féminins auxquels nos camarades participent. Dans le deuxième temps, nous avons tenté de cerner quelques éléments de bilan.

Nous avons toutes conscience de n ’avoir abordé qu ’une petite partie des problèmes auxquels de nombreuses militantes sont confrontées dans la pratique des commissions, l’élaboration des revendications et des perspectives de luttes. Pour poursuivre ce bilan, nous comptons aussi sur vous, sur vos expériences et vos contributions à venir.

Corinne : « Nous avions le sentiment qu’en posant les problèmes des femmes, certains nous accusaient de mettre en avant un gadget »

On peut dire que cela fait deux ans que le problème des femmes est posé sur ma boîte.

La première fois ce fut à l'occasion de la préparation du congrès de notre syndicat. Nous étions alors un certain nombre de femmes à proposer des amendements sur les problèmes des femmes. Tout le monde fut d’accord sur ces amendements, sauf pour celui qui posait la reconnaissance du mouvement des femmes, et ils ont été votés sans aucune difficulté.

Sur le plan des revendications, nous avions mis en avant le refus de la retraite à 55 ans uniquement pour les femmes, nous avions abordé la question du mi-temps et la réduction massive du temps de travail, sans diminution de salaire... Il y avait aussi une partie qui portait sur la place des femmes dans le syndicat, sur la nécessité qu’il se transforme pour donner aux femmes toute leur place dans la section, et sur la mise en place d’une commission femmes.

L'année d’après, même démarche d’amendements à l’initiative des mêmes féministes, pour le conseil national. Ils ont été littéralement expédiés en cinq minutes en assemblée de section ; tout le monde semblait d’accord.

Mais les problèmes ont commencé à devenir plus sérieux quand il s’est agit de les mettre en pratique, et à partir du moment où le « groupe de travail syndical femmes » (c’est le nom de notre commission femmes) a commencé à faire des propositions d'action. Ce groupe de travail avait essentiellement pour fonction de préparer les débats en section, et notre objectif était bien sûr de faire reprendre en charge par la section des propositions : il n’était pas du tout question, pour nous, d'instaurer une coupure entre le groupe de travail syndical et la section.

Pourtant les réticences ont été extrêmement grandes quand nous avons fait la proposition d’un questionnaire touchant aux problèmes de la maternité et de la prise en charge des enfants, de la formation professionnelle et sur la question de la retraite. On nous donnait l’impression que les problèmes que nous soulevions, que les problèmes des femmes, étaient secondaires. On nous disait que les revendications principales du syndicat ne portaient que sur les salaires et la carrière. Nous avions le sentiment qu'en posant les problèmes des femmes, certains nous accusaient de mettre en avant un gadget, de détourner des revendications principales.

Ils ne comprenaient pas que nous ne pouvions pas établir de coupure entre les problèmes de salaires et les problèmes quotidiens, d’autant plus que 80 % des petites catégories dans ma boîte sont des femmes, et qu’elles, elles ne faisaient pas de séparation étanche entre leur salaire, leur carrière et la question de leur double journée de travail, de la garde des gosses, etc. Les débats autour de ce questionnaire ont duré six mois, qui nous ont littéralement épuisées.

Et si pour la première fois, nous avions pu discuter de nos revendications, nous avions en même temps découvert le cloisonnement qui existait chez les camarades hommes entre le syndicalisme d’un côté et le quotidien de l’autre ! Cela a renforcé, au sein de notre groupe de travail, notre volonté de cohérence, de ne plus proposer des débats en ordre dispersé, de faire bloc pour pouvoir peser sur la vie du syndicat. Il faut aussi dire que le fait d’être pour la plupart dans le groupe femmes sur l’entreprise à joué un rôle important. La première proposition du questionnaire, nous l’avions faite à deux, à la dernière réunion ; nous avions fait une réunion préparatoire et nous étions dix à intervenir les unes après les autres !

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