Quand , au printemps de 1989 , nous avons publié V étude de Michel Lequenne sur Olympe de Gouges , on ne disposait en librairie que de V anthologie que Benoîte Groult avait fournie de ses œuvres. Ce n'est qu'à la fin de la même année que les éditions Côté-femmes publièrent l’Esclavage des Noirs, excellemment préfacé par Eleni Varikas. Depuis , cette même maison d'édition a poursuivi l'édition d'œuvres d'Olympe, soit deux volumes de Théâtre politique, préfacés par Gisela Thiele Knobloch , et deux d ’Ecrits politiques, préfacés par Olivier Blanc. Pour la fin de Tannée nous est promis son roman le Prince philosophe. Comment ne pas remercier cette courageuse petite maison d'édition dont l'effort nous permet de revenir sur la haute figure de l'héroïque Olympe de Gouges , révolutionnaire féministe et antiesclavagiste , si longtemps salie de mille calomnies , en même temps que méprisée comme écrivain , alors que , là aussi , elle a été pionnière.
Les études d’Eleni Varikas, Olivier Blanc et Gisela Thiele Knobloch permettent de mieux comprendre la personnalité paradoxale d’Olympe de Gouges. Paradoxale, puisqu’elle avance des revendications des plus radicales et, en même temps, est une « suiviste » de toutes les étapes de la Révolution. Mais, à bien l’examiner, ce paradoxe n’est qu’apparent et s’explique par le caractère même de cette révolution, par ses contradictions et par sa dynamique foudroyante, non dominée parce qu’impossible à dominer.
Olympe de Gouges est peut-être le produit le plus pur des Lumières. Et cela parce que femme, roturière et bâtarde, elle peut porter les principes de l’égalité abstraite de la philosophie à ces ultimes conséquences devant lesquelles les penseurs les plus éminents regimbent ou esquivent.
Ainsi, le plus avancé des défenseurs du « droit naturel », Jean-Jacques Rousseau, en exclut les femmes en les cloisonnant dans leur dépendance patriarcale. Tout en se réclamant de lui, Olympe de Gouges fait éclater cette inconséquence, et commencera son article premier des « Droits de la femme et de la citoyenne » par : « La femme naît libre et demeure égale à l ’homme en droits. »
Ainsi, Laclos, qui, en 1783, dans les conclusions de son discours sur la question « Quels seraient les meilleurs moyens de perfectionner l’éducation des femmes » (proposée par l’académie de Châlons-sur-Marne), écrivait : « Si au récit de vos malheurs et de vos pertes vous rougissez de honte et de colère, si des larmes d’indignation s ’échappent de vos yeux, si vous brûlez du noble désir de ressaisir vos avantages, de rentrer dans la plénitude de votre être, ne vous laissez plus abuser par de trompeuses promesses, n ’attendez point les secours des hommes auteurs de vos maux : ils n ’ont ni la volonté, ni la puissance de les finir, et comment pourraient-ils vouloir former des femmes devant lesquelles ils seraient forcés de rougir ; apprenez qu ’on ne sort de l ’esclavage que par une grande révolution », oui, Laclos lui-même allait être dix ans plus tard, en tant qu’agent du duc d’Orléans, Philippe-Egalité, un des pires persécuteurs d’Olympe de Gouges qui s’était refusée au service de ce prétendant au trône.
Ainsi, Raynal, en 1772, dans son Histoire des Deux Indes radical dénonciateur de l’esclavage (il est vrai essentiellement sous la plume de Diderot), est-il muet alors qu’Olympe est en butte aux attaques féroces du Club Massiac, lobby des colons.
En fait, tous les ténors de la Raison ont alors mis des bornes aux conséquences politiques de leurs principes. On trouve entre eux et Olympe l’opposition ordinaire entre les dirigeants « réalistes » et le peuple qu’ils ont entraîné et qui, soudain, exige le passage aux actes.
L'anti-esclavagisme
La revendication d’abolition de l’esclavage offre l’exemple le plus sensible du contraste entre le comportement d’Olympe et celui des plus avancés des hommes des Lumières.
D’abord par la forme même que la jeune femme donne à sa lutte. Non pas comme Bernardin de Saint-Pierre ou Brissot, dans de savants traités, comme l’Encyclopédie ou l’Histoire des Deux Indes de Raynal dans de gros traités à la portée des seules grosses bourses, ni même comme Mercier dans un chapitre de son roman l’An 2440, mais dans la forme la plus directe et la populaire : une pièce de théâtre, Zamor et Mirza, écrite en 1782, proposée aux Comédiens français en 1788, cette troupe officielle, dont la majorité restera un bastion réactionnaire en pleine Révolution. Olympe n’évitera en 1784 la Bastille que de justesse. Il faudra 1792 pour que la pièce soit jouée sous le titre nouveau de Y Esclavage des Noirs ; encore ses représentations furent-elles l’objet de divers sabotages tandis que la presse à la solde des colons se déchaînait : pièce « souverainement immorale », « incendiaire », « susceptible de provoquer une insurrection dans les colonies »...
Pourtant, à nos yeux du xxe siècle, cette pièce peut paraître bien modérée, voire timide : les esclaves y sont sommés d’attendre leur libération de leurs colonisateurs, de ne se révolter en aucun cas, et ils y promettent d’être d’autant plus soumis qu’ils seront libres. Mais le lobby des colonialistes est moins naïf qu’Olympe. Il ne partage pas ses illusions et, en revanche, il voit quelles conséquences peuvent être tirées de la justification d’un qui a tué un intendant « tyran déclarations qui émaillent telles : « Il ne faut être ni ni esclave », « Ce peuple jour brisera ses fers, et reprenant tous ses droits écrits dans les lois de la Nature, apprendra à ses Tyrans ce que peut l’union d’un peuple trop longtemps opprimé, et éclairé par une saine philosophie », « Cette différence [entre eux et nous] est bien peu de chose ; elle n ’existe que dans la couleur », « La plupart de ces maîtres barbares nous traitent avec une cruauté qui fait frémir Nature », « J’ai un pressentiment que nous ne serons toujours dans les fers, et être avant peu... »
D’où vient donc, en même modération temporisatrice Comme celle de ses amis de la Société des amis des Noirs, et de Brissot (qui, en 1786, justifiait la révolte des esclaves), cela tient-il à une prudence politique ? En partie, sans doute, mais bien davantage au mélange de son hostilité, voire son effroi, devant toute violence avec sa confiance en les victoires de la Raison et de la Justice incarnées dans la Révolution, c’est-à-dire à une foi généreuse où se marient des vertus de femme et du peuple. Et c’est ce mélange qui va la conduire à la mort. C’est un trimestre après son exécution que l’esclavage sera aboli par la Convention. Et pour des raisons qui sont rien moins que pures. En 1792, c’est chez les Girondins que se trouvaient les anti-esclavagistes (comme les féministes), et dans la lutte féroce engagée avec les Montagnards, les leaders de ceux-ci n’avaient pas hésité à ramasser contre eux les pires arguments des esclavagistes. Camille Desmoulins contre Brissot : « Oui, si tant d’habitations sont réduites en cendres, si on a éventré les femmes, si un enfant porté au bout d’une pique a servi d’étendard aux Noirs [...] c’est toi, misérable qui as été la première cause de ces maux [...] Qui ne voit pas que tu pleurais sur les Noirs pour te dispenser de gémir sur les gardes-françaises. » Et Robespierre lui-même, en 1793 : « La même faction qui en France voulait réduire tous les pauvres à la condition d’ilotes [...] voulait en un instant affranchir et armer tous les nègres pour détruire nos colonies. »'
Ceci aide à comprendre la haine qu’Olympe de Gouges porta à Robespierre jusque sur l’échafaud.
Dans le torrent révolutionnaire
A lire les écrits politiques d’Olympe, on est frappé par la manière dont cet esprit hardi et enthousiaste n’est pourtant que suiviste du flot de la Révolution et en reflète passivement le cours avec une certaine innocence.
Elle est peuple en cela qu’elle est dépourvue à la fois d’opportunisme et de prudence. Porteuse des deux revendications les plus avancées des Lumières -celle du féminisme, dont la bourgeoisie ne veut pas entendre parler, et celle de l’ anti-esclavagisme qui ne sera honorée que le couteau sur la gorge, et bientôt annulée -Olympe attend tout des « sauveurs » qui se succèdent et que le torrent emporte à un rythme fou : Louis XVI (le « meilleur des rois », devenu « le tyran Louis Capet ») ; Mirabeau (qu’elle voit en réincarnation d’un Solon sachant maintenir en équilibre les partis extrêmes) ; Pétion (qu’elle veut convaincre de ne pas attaquer les Tuileries, puis qu’elle félicitera de l’avoir fait et saluera comme l’homme du juste milieu) ; Dumouriez (sauveur de la Révolution, qu’elle voit porter dans les quatre parties du monde... mais qui trahit quelques mois après ses magnifiques victoires, devenant « l’odieux Dumouriez »), et même, enfin, Danton, à qui elle en appelle dans son Testament politique, et qui sera guillotiné cinq mois après elle.
Cassandre qui prévoit et annonce périodiquement la catastrophe finale et son propre sacrifice, cette révolutionnaire romantique exaltée, ivre de vertu et de transparence, n’est pas une politique, c’est le moins que l’on puisse Toujours en retard d’un temps, danger avec une téméritout en croyant pouvoir compter sur les forces poside la Révolution idéale qu’elle a dans la tête. Elle voit comme devant être l’expression de la Raison, du droit, de la justice, que seuls menacent des factieux qu’il suffit de dénoncer pour que la marche vers la délivrance de toute l’humanité prenne un cours majestueux et harmonieux. Elle ignore l’économie et les oppositions de classes ; le droit de propriété lui reste sacré. La tragédie révolutionnaire se pour elle en affronteentre vertueux et pervers.
soutien aux Girondins la précimort. Tout ce qu’elle aura fait, écrit, se retournera contre elle. Ne s’est-elle pas proposée comme avocate de Louis XVI, puis, après avoir accepté sa condamnation à mort, n’a-t-elle pas suggéré qu’il ne soit pas exécuté ? N’a-t-elle pas écrit la pièce l’Entrée de Dumouriez à Bruxelles, que les sabotages de sa représentation ont fait jouer la veille de sa trahison ? Ne se vante-t-elle pas d’être à l’origine des clubs de femmes, alors qu’on vient de les interdire ? Et après Marat, ne continue-t-elle pas, jusqu’en prison, à
Le 3 novembre 1 793, place de la Révolution, « une place où on a bien tué de l’esprit », dessin de Mettais, 1793, British Lirary.
dénoncer Robespierre et à en appeler à la Convention contre le Comité de Salut public ?
Le Tribunal révolutionnaire ne retiendra contre elle, dans son jugement, que d’avoir, dans son placard les Trois Urnes , tenté de « provoquer la guerre civile » en proposant un vote sur la forme de gouvernement, ce qui violait la proclamation de la République. En vain invoquait-elle la liberté d’expression, dénonçant contre elle un délit d’opinion. Ses accusateurs avaient beau jeu de lui opposer qu’elle avait enfreint la loi.
Il est vrai pourtant que sous cette argumentation formelle se cachait une volonté de tuer qui ne s’embarrassa pas d’illégalité. Après une détention ignominieuse, épuisante, il y eut le refus d’un avocat et la réduction de la défense à un seul témoin. Le procès fut bâclé et l’exécution précipitée, qu’elle subit héroïquement.
Pas plus que pour Manon Roland, les tragiques exigences de la Révolution ne peuvent excuser ce meurtre. Il exprime dans son fond une noire et profonde misogynie qui salit autant les hommes de la Montagne que leur acharnement parallèle contre les Enragés.
Réhabilitation de l'écrivain Olympe de Gouges
Si la foi qu’eut Olympe de Gouges dans la reconnaissance posthume de son combat de révolutionnaire ne vacilla jamais, elle fut plus modeste quant à son talent d’écrivain. Elle connaissait les faiblesses de sa culture et les risques qu’elle prenait à écrire -voire à dicter -à toute vitesse. Mais la postérité, comme les contemporains, ont eu tort de l’en croire... et d’en rajouter. Il est plus que temps de retrouver cette œuvre.
Il ne s’agit pas, bien entendu, de la comparer aux chefs-d’œuvre de l’Ancien Régime, mais, au contraire, de la distinguer parmi ceux qu’on pourrait appeler les « primitifs » de la nouvelle littérature. Olympe appartenait, dans cette charnière entre les deux époques, au milieu de Fanny de Beauhamais2 où se rencontraient, entre autres, Restif de la Bretonne et Louis-Sébastien Mercier, les deux plus éminents écrivains populaires. Si le premier, plus misogyne encore que Rousseau, fut sévère avec elle, le second, en revanche, fit son éloge pour son Dumouriez, qu’il compara à du Shakespeare. Exagération, à coup sûr, mais néanmoins sincère3 parce que manifestation de la lutte pour le nouveau théâtre -délaissant les trois unités, abandonnant les vers et mêlant le dramatique et le comique -que sera le romantique, et en particulier le mélodrame.
Théâtre politique, dont chaque pièce défend une cause (voire plusieurs à la fois, les revendications féministes étant toujours présentes) : droit au divorce, contre les vœux monastiques forcés, égalité sociale, abolition de l’esclavage... Trois au moins, parmi celles republiées, mériteraient encore les honneurs de la scène, éventuellement avec des aménagements qu’Olympe aurait acceptés, puisqu’elle les appelait de ses vœux. Outre son Esclavage des Noirs, T Entrée de Dumouriez à Bruxelles, enflammée de tout l’enthousiasme des victoires de Valmy et de Jemmapes, où le patriotisme se dépasse en fraternité des peuples et où les Amazones de la République jouent un rôle de premier plan ; enfin, et plus encore, le Couvent des Vœux forcés, superbe mélodrame avant la lettre, qui bénéficia d’un travail plus soigné que les pièces ultérieures.
En cette dernière année de bicentenaire de la Révolution, contribuons au réveil d’Olympe de Gouges.
Michel Lequenne
Le 3 novembre 1 793, place de la Révolution, « une place où on a bien tué de l’esprit », dessin de Mettais, 1793, British Library
Notes
- 1. Eleni Varikas, citant elle-même Camille Desmoulins, J. -P. Brissot démasqué, et Y.Benot, la Révolution française et la fin des colonies, La Découverte, 1989.
- 2. Cela lui valut, post-mortem, l’inattendu hommage de l’ultra-misogyne et esclavagiste Napoléon Bonaparte, qui «punit » le fils de ne pas avoir défendu sa mère.
- 3. Que l’on songe que les non-anglicistes connaissaient surtout Shakespeare par des «traductions » pâles et expurgées.