La commission nationale femmes de la fédération SÜD PTT \ dont la percée électorale a marqué les dernières élections professionnelles , a gagné le pari de rassembler cent cinquante femmes du syndicat à l’occasion du 8 mars , signifiant ainsi la nécessaire reprise du combat féministe. Annick Coupé , Nelly Martin et Marie-Thérèse Deleplace font le bilan.
♦ En quoi cette réunion nationale est un événement ?
Nelly Martin -Au départ l’objectif était de réunir trois cents à quatre cents femmes. La participation au final est plus modeste, mais cela a demandé un important travail de conviction et une mise en « concurrence » des syndicats locaux en quelque sorte. La préparation, pendant plus de six mois, a suscité des débats et l’intérêt de beaucoup de copines.
La Poste était plus présente que les Télécoms mais l’essentiel des régions, des syndicats, des services, des grades, étaient représentés.
Annick Coupé -C’est un événement car c’est la première fois que SUD réunissait cent cinquante femmes de toute la France pour débattre des problèmes spécifiques des femmes dans les PTT, dans SUD, et dans la société. Ce n’était pas évident. En effet, si nos textes de congrès reconnaissent l’oppression spécifique des femmes, il n’existe pas de réel travail régulier de la fédération et de ses syndicats sur la question. Depuis notre création, nous n’avions pas réussi à élargir l’intervention qui était principalement prise en charge par la commission nationale femmes. Nous avons donc décidé de reprendre plus fermement le débat pour dépasser ce constat. Lorsque nous avons fait la proposition de cette réunion, il y avait des réticences importantes. Cela n’apparaissait pas prioritaire. Et selon certains syndicats, il y avait un risque que les jeunes femmes adhérant à SUD qui ne se reconnaissent pas dans une référence féministe, ne participent pas à une initiative connotée ainsi.
Dans la nouvelle situation de représentativité de SUD, suite au bond en avant de notre fédération lors des dernières élections professionnelles, nous voulions affirmer d’emblée l’importance de la dimension femmes.
Il faut souligner que plus des trois quarts des femmes qui sont venues à la réunion n’ont pas de responsabilité dans SUD. Ce sont des femmes qui n’ont donc pas l’occasion de s’exprimer dans les différentes structures syndicales.
Le bilan est positif aussi bien pour les « anciennes » militantes, que pour les plus jeunes, féministes ou pas. Et celles qui étaient sceptiques sur l’existence de problèmes spécifiques sont reparties convaincues des batailles à mener pour les femmes. Plus qu’un débat théorique préalable sur la mixité ou non-mixité, le déroulement de la réunion les a également convaincues que les réunions entre femmes sont fructueuses.
Je veux aller au congrès !
♦ Comment s’opère la jonction des générations ?
N. M. -La moyenne d’âge à la réunion était de quarante ans. Il y avait environ une trentaine de femmes de moins de trente ans.
Les plus jeunes nous reprochent plus de parler comme d’anciennes combattantes de la CFDT que comme de vieilles féministes.
Je crois qu’il y a eu des efforts faits de part et d’autre. Nous étions vécues sans doute comme des féministes pures et dures. Nous faisons plus attention à notre discours depuis quelques années et les jeunes sont plus à l’écoute.
A. C. -Le film Le Temps d ’une pause , plein d’humour, de Serge .Moscovitch, sur la double journée de travail des femmes, a plu à toutes, il a permis d’introduire la journée sans discours doctrinaire. Cela dit, je ne crois pas que notre discours ait changé. En revanche, le fait de partir des situations concrètes aux PTT a sans doute été une bonne surprise pour celles qui percevaient le discours féministe comme un discours « intellectuel », déconnecté de leur réalité quotidienne. Je pense que cela a créé un déclic.
Pourtant dans notre journal interne, les Nouvelles du SUD, il existe une page « femmes » régulière qui relate souvent des interventions extérieures comme la campagne avortement, viol, etc., et tout le monde en est satisfait.
Concernant la place des femmes dans SUD, les plus jeunes ont été plus spectatrices du débat du fait de leur absence de responsabilité.
Peut-être la dégradation de la situation des femmes depuis trois, quatre ans, sur nombre de terrains va-t-elle faire émerger une nouvelle prise de conscience féministe.
Marie-Thérèse Delepiace -Le film est bien pour faire le lien entre les générations. On voit des femmes jeunes avec des enfants, qui n’ont pas connu le féminisme des années soixante-dix, mais qui ont une conscience que la relation des femmes au temps, et aux enfants, n’est pas identique à celle des hommes. La conscience de cette spécificité a rencontré un écho parmi les participantes.
♦ Quelles sont les préoccupations dominantes ?
N. M. -La commission sur le temps de travail a été la plus fréquentée. Côté Télécoms, ce sont les extensions des plages horaires, notamment dans les agences commerciales, qui ont été au centre du débat1, et côté Poste ce sont davantage l’augmentation de la précarité, des emplois contractuels (plus de 80 % des 80 000 contractuels sont des femmes), et le développement du temps partiel. Au sujet de ce dernier, il est important de souligner le changement qui s’opère. Auparavant dans la fonction publique, tout emploi de fonctionnaire était par définition un emploi à temps plein et le temps partiel était une possibilité ouverte à chaque agent. Or, le temps partiel tend à devenir un mode de gestion du personnel comme cela est le cas dans de nombreux secteurs du privé. La flexibilité gagne du terrain au détriment de l’emploi et de la vie des femmes.
L’autre thème qui a suscité l’intérêt concerne la mixité et l’égalité professionnelle. Les dangers pour les femmes à travers l’application des nouvelles règles de gestion ont été relevés. Ainsi, les discriminations sexistes, lors de l’examen d’aptitude pour changer de poste et viser une promotion, par exemple, consistent à considérer les tâches familiales comme des obstacles rédhibitoires. Par ailleurs, les chiffres fournis par la direction ne sont pas suffisants pour contrôler la réalité de l’égalité professionnelle. C’est pourquoi nous voudrions exiger un « observatoire de l’égalité professionnelle ».
A. C. -Le constat commun à La Poste et aux Télécoms qui ressort est l’individualisation grandissante des situations. Le chamboulement des règles de gestion aboutit à l’absence de règles générales communes (mutation, notation, promotion, etc.). Les conséquences sont des difficultés plus grandes de construire des réactions collectives et donc un certain désarroi des militantes face à cela.
Par exemple, on constate que les femmes n’osent même plus prendre certains de leurs droits quand elles sont enceintes.
♦ Quelle différence y a-t-il entre la pratique de SUD et l’expérience passée à la CFDT ?
A. C. -Un des problèmes que nous rencontrions à la CFDT était l’écartèlement de plus en plus grand entre notre pratique, notre discours à la base, et le discours de la confédération sur les revendications des femmes. Il y avait une déconnexion entre la reconnaissance formelle de l’oppression des femmes et les prises de position de la direction nationale contraires à l’intérêt de celles-ci, comme par exemple sur le temps partiel.
Dans SUD, le lien entre l’analyse de cette oppression et les revendications concrètes est plus étroit et vise à davantage de cohérence.
La place des femmes dans le syndicalisme n’était pas non plus débattue dans la CFDT. Dans SUD, nous vou-
Les chiffres des PTT font foi
★ 39% des titulaires sont des femmes mais elles occupent 80% des emplois précaires (contractuel, CES...).
★ Le temps partiel est pris à 95% par les femmes.
★ 30% des cadres de La Poste sont des femmes, 20% à France-Télécom.
Féminisation par secteurs
Easts
★ centres de tri : 15 %, soit 6 231 sur un total de 39 660. Les non-fonctionnaires sont féminisés à hauteur de 51,8 %, soit 702 sur un total de 1 356.
★ centres financiers : 75 %, soit 22 340 sur 30 250 agents, et 84 % de femmes chez les non-titulaires, soit 262 sur 3 12 au total.
★ bureaux de poste (service générai) : 52 %
★ bureaux de poste (distribution) : 26 %, soit 23 000 sur 88 000, mais les femmes non titulaires y sont à 90 %, soit 25 450 sur un total de 28 300.
★ service ae direction : 39 %
★ cadres : 25 %
★ exécution : 45 %
★ contractuels : 82 %
Télécom
★ services techniques : 28 %, soit 25 870 sur 91 850 agents.
★ commercial : 70 %
★ CFR (facturation) : 70 %
★ services de direction : 48 %
★ cadres : 22 %, soit 4 227 sur un total de 21 205.
★ exécution : 46 %
Temps partiel (1994)
Eojstg
Effectifs : 240 102 -Temps partiel : 1 1 634 = 4,8 %
Télécom
Effectifs : 159 000 dont 96 500 hommes et 62 500 femmes -Temps partiel : 15 271 = 9,67 % (hommes : 8 % -femmes : 9 1 ,9 %).
Ions poser ce problème en même temps que tous les autres2.
♦ Quelles sont vos perspectives ?
A. C. -La question du temps de travail doit être un axe fort d’intervention de SUD. Les femmes ont montré qu’elles étaient très sensibles à ce problème, à nous de le faire reprendre en charge par l’ensemble de la fédération.
Sur la poste par exemple, il ne faut pas oublier que dans les services des chèques postaux, où les femmes sont majoritaires, le temps de travail est de 35-36 heures alors que dans les autres secteurs les agents travaillent 37 heures ou 39 heures. De plus, la direction envisage douze mille suppressions d’emplois dans les services financiers, majoritairement féminins.
Aucun syndicat ne se bat sur la réduction du temps de travail. Il faut reprendre un travail de conviction et de débats. Un texte de la commission femmes de SUD est en cours d’élaboration afin d’aboutir à une campagne publique sur ce thème.
Les réticences existent même dans SUD. Cela est sans doute lié à la difficulté d’une telle bataille, aux échecs des luttes défensives menées jusqu’à ce jour. L’enjeu est pourtant fondamental.
De plus, la politique du gouvernement Chirac se fera encore sur le dos des femmes.
♦ Et la précarité ?
A. C. -Les dernières luttes à La Poste ont permis d’obtenir, entre autres, la transformation de CDD en CDI. C’est la première fois que le lien se fait entre ceux qui ont le statut de fonc- tionnaire et les précaires. Il faut dire que la situation s’est aggravée. Rien que dans le Var, on compte environ six cents contractuels sur deux mille cinq cents titulaires. Certes, les titulaires craignent pour leur droit à mutation en province du fait du nombre croissant des contractuels mais je crois qu’on peut dépasser cela.
♦ Quel changement interne est envisagé ?
N. M. -Déjà la commission nationale femmes est redynamisée et de nombreuses villes ont pris des engagements de travail. Des commissions vont se créer en province (Toulouse, Bordeaux, Besançon, Dijon, Grenoble...) ainsi que des correspondantes dans les plus petits syndicats.
A. C. -De fait, on a obligé les syndicats à se poser le problème de leur féminisation et du partage des responsabilités syndicales. Par exemple, des femmes ont accepté de prendre des responsabilités départementales lors de plusieurs congrès locaux récents.
N. M. -Globalement, dans SUD, on est passé de 28,22 % de femmes en janvier 1990 à 30,89 % en 1995 ; aux Télécoms de 31,38 % à 27,39 % et à La Poste de 26,68 % à 33,26 %. Le taux de féminisation de SUD est donc plus faible que celui des PTT et le recrutement aux Télécoms s’est fait récemment dans les secteurs masculinisés. Par ailleurs, on compte moins de 20 % de femmes dans les instances de direction de la fédération. Deux constats qui justifient de continuer le débat sur les solutions (parité, quota, fonctionnement...) jusqu’au comité fédéral d’octobre afin de préparer le congrès de 1996.
♦ Une unité de tous les syndicats est-elle possible sur des revendications spécifiques aux femmes ?
A. C. -Dans la branche, l’unité au niveau national est extrêmement difficile en général, et inexistante sur la question des femmes.
En Italie, les commissions femmes des trois centrales syndicales ont pu travailler ensemble ; en France c’est impensable, surtout que c’est un domaine de réflexion et d’action en régression dans la plupart des confédérations.
Il suffit de regarder leurs publications, et l’absence d’articles sur le sujet. Seul le 8 mars est le prétexte de tracts spécifiques.
Les tracts CGT sur les textes fonction publique, par exemple, portant notamment sur l’élargissement du temps partiel, ne font état d’aucune proposition revendicative ou d’action en défense de l’emploi des femmes. Aucune confédération n’a proposé de bataille centrale d’ailleurs. Peut-être cela va-t-il changer avec l’entrée de la FSU au Conseil supérieur de la fonction publique.
Même en terme d’individualités, je ne vois pas avec quelles responsables femmes des PTT CGT, par exemple, amorcer un dialogue sur la question femmes. Pourtant certaines ont été ou sont encore probablement sensibles à ces questions.
Quant au groupe des dix dont nous faisons partie, il est peu sensibilisé sur la question. Ce sont des syndicats qui ont été peu percutés par le féminisme des années soixante-dix. A nous de faire avancer les choses.
M.-T. D. -SUD peut jouer un rôle d’aiguillon vis-à-vis des autres syndicats. Rappelons-nous la mobilisation des AGR (Antillais-Guyannais-Réunionnais) dont nous étions à l’origine, qui a bousculé les autres syndicats qui ne faisaient rien depuis longtemps. Concernant les femmes, ce sera sans doute pareil.
En revanche, sur la réduction du temps de travail, la manifestation du 1er mai reprenait largement les 35 heures, et singulièrement les cortèges CGT. C’est un thème auquel les femmes sont particulièrement sensibles et qui peut déboucher, me semble-t-il, sur des actions unitaires.
Propos recueillis par Myosotis Walner
Notes
- 1. Les Cahiers du féminisme n° 71/72, printemps 1995, «Mise en condition ».
- 2. Les Cahiers du féminisme n°66, automne 1993, «La représentation des femmes dans les syndicats ».