Sabine et Gisèle sont animatrices du syndicat SÜD aux chèques postaux à Paris. Par le nombre de salarié(e)s impliqué(e)s et par sa durée, la grève de décembre fut une expérience de première importance dans ces centres. Les motifs profonds de cette grève mais aussi les difficultés et les blocages rencontrés, cfest ce que nous avons essayé de comprendre avec elles.
■ Comment le mouvement a-t-il démarré sur les chèques postaux ?
Sabine -Le 24 novembre, il y a eu 61 % de grévistes sur les centres de chèques postaux (Favorites, Bourseul, CNE, La Source). C’est un bon score. Nationalement, SUD (Syndicat unitaire et démocratique) a discuté de la possibilité de lancer le mouvement dès que les cheminots sont partis en grève. Ici, nous n’étions pas très chauds, ce n’était pas évident du tout. Le 30, nous avons fait des assemblées générales (AG) ou des heures d’informations. Les AG ont été assez massives sur Bourseul et Favorites, moins nombreuses à Montparnasse, sans doute parce que les salarié(e)s habitent plus souvent loin en banlieue et n’étaient donc pas présent(e)s. Des petites AG se sont tenues sur la CNE. Le mouvement a été lancé. Quelques un(e)s sont alors par-ti(e)s en grève. C’était très faible. Les autres ont rejoint soit le vendredi 1er, soit le lundi 4. Les difficultés que nous avons eues touchent aux habitudes différentes qui existent sur chaque centre. Il est, par exemple, difficile à Montparnasse de réunir le personnel qui ne se déplace pas beaucoup pour venir aux AG. En revanche, il discute mieux dans les services. A Bourseul, les AG sont plus nombreuses mais ce n’est pas pour autant que les gens discutent. La grève a vraiment débuté le 4 décembre avec près de 21 % de grévistes sur l’ensemble des centres. Ce sont les chiffres de la direction. Ensuite elle a bien été suivie au moment des temps forts.
Gisèle -Ici, beaucoup de femmes expliquaient que leur mari travaillant aussi aux PTT ou à la SNCF, il était impossible d’être deux à faire grève. Il y avait une sorte de partage des tâches.
Sabine -Pour d’autres, ce n’était pas tout à fait cela. Elles expliquaient qu’elles ne voulaient pas se lancer dans le mouvement tant qu’il n’était pas plus important, alors que leur mari, à la RATP par exemple, était parti en grève dès le début du mouvement.
Gisèle -Le surendettement est une réalité qui existe aussi à la Poste. Ensuite, il faut gérer cette situation. Souvent les femmes sont plus responsabilisées sur cet aspect, et ce peut être un frein pour entrer en grève. L’organisation de la grève sur le mode du self-service, avec des journées de temps fort, convenait à certain(e)s qui ainsi ne perdaient pas les week-ends, par exemple. La grève reconductible leur faisait peur. Elles se disaient « on part, mais pour combien de temps ? ». C’est pourquoi elles ont choisi ces temps forts plutôt que la grève tous les jours.
Sabine -On a réussi à parler des problèmes de retenue des jours de grève sur la CNE où les salarié(e)s peuvent se réunir plus facilement. Les salarié(e)s de ce centre ne s’en rendaient peut-être pas compte, mais il y a eu plus de débats qu’ ailleurs.
Gisèle -A Montparnasse, il était difficile de tenir des AG parce que les salarié(e)s habitent loin. A Bourseul, il y avait du monde aux AG et aux piquets de grève, mais la tenue des AG, c’était l’enfer... C’était comme d’habitude, en fait.
Sabine -En même temps, des gens nous disent que le mouvement était plus unitaire que d’habitude. Pourtant, il n’y a pas eu d’intersyndicale. Nous l’avons vérifié un peu partout. Sauf à La Source où une personne intervenait au nom de l’intersyndicale. Ici, chaque organisation intervenait. C’était une unité de façade. Les salarié(e)s ne le perçevaient pas forcément.
Si la grève s’est organisée autour des temps forts, c’est aussi parce que la CGT et FO l’ont choisi, y compris avec leur division, comme par exemple entre les journées du 24 et du 28. Ils ne voulaient pas appeler à la grève générale.
Gisèle -Mais ici, un matin, FO, la CGT et SUD avaient chacun leur tract qui appelait à la grève générale. Plus il y avait de tracts et moins les gens étaient prêts à la faire. L’effet a été mauvais et il n’y a pas eu un(e) gréviste de plus. Ces tracts n’apportaient pas plus d’explications et de raisons de faire la grève. Plusieurs raisons étaient données par les salarié(e)s pour ne pas faire grève. Il y avait les problèmes de fric et puis des raisons politiques.
Sabine -Des copines ont expliqué que sous la gauche rien n’avait été fait et que sous la droite, hop, ça partait ! Cela pèse. Pourtant cette grève est une première, en nombre, en durée et par le fait qu’elle était reconductible. Des grèves d’une journée ont été importantes comme celle organisée contre Atlantis (projet de délocalisation) qui a touché plus de 80 % du personnel. Depuis deux ans, les pourcentages de grévistes sont relativement hauts. Avant, y compris contre le plan Quilès, nous ne dépassions pas les 20 %. C’est vraiment une première. L’environnement a bien sûr joué. Comme, nous l’avions déjà vu dans la grève contre Atlantis il y a six mois, nous avons à nouveau constaté une grosse présence des femmes des chèques dans les manifs. Malgré toutes les difficultés, elles venaient aux manifs.
un produit. Les salarié(e)s servent de « rabatteurs ». Le « training » a pour objectif de savoir formuler une phrase clé une fois le renseignement donné au client. La direction lance le « training » juste après la grève alors que les salarié(e)s sont débordé(e)s. Elle a profité de la grève pour remplacer les relevés journaliers propres à La Poste par des relevés décadaires. Maintenant les clients doivent faire une demande s’ils veulent revenir aux relevés journaliers. Il y a donc beaucoup d’appels. On n’arrive plus à faire notre boulot de base et il faut faire, en plus, ces accroches. C’est d’autant plus difficile que la plupart des gens qui appellent ont des difficultés, ils ont eu un chèque rejeté ou quelque chose de ce type.
La direction justifie cette politique en disant que si La Poste veut rester ouverte à des gens relativement pauvres, si elle veut continuer à assumer son rôle de service public, il faut faire de l’accroche pour prendre des parts de marché face à la concurrence.
■ Comment la grève a-t-elle été organisée et quels problèmes se sont posés ?
Gisèle -Les discussions ont manqué, en particulier entre les salarié(e)s et les syndicats. Les gens s’en sont un peu remis à la gestion du mouvement par les syndicats. Les discussions se limitaient à « on fait ou on ne fait pas grève », mais le fond, les stratégies possibles étaient peu abordées. Il est vrai que la grève des transports a été un handicap pour organiser la grève. Celles et ceux qui n’habitent pas loin étaient présent(e)s toute la journée mais la seule chose qu’ils pouvaient faire, c’était les piquets de grève.
■ Comment peut-on expliquer cette évolution ?
Sabine -Cela s’explique sans doute par le ras-le-bol accumulé depuis la loi Quilès qui modifie profondément la Poste. Pour certaines, cette grève était un vrai défoulement, une véritable explosion face à toute la tension accumulée. On voit juste maintenant les retombées de cette loi. Certaines, à l’époque, avaient cru en cette réforme. Des promesses avaient été faites. Il y a aussi maintenant tous les déçus des classifications... Les entretiens individuels ont été mis en place il y a deux ans et jouent sur les mutations, les promotions, la mobilité, sur les concours que l’on veut passer... Quand le mouvement a explosé contre le plan Juppé, à travers les problèmes liés aux conditions de travail, au forcing commercial, c’est la question du service public qui est ressortie.
Gisèle -Depuis la réforme des PTT, on a assisté à des phénomènes d’individualisation. Les femmes subissent davantage ces entretiens individuels au cours desquels on peut leur demander par exemple, si vraiment, elles ne sont pas intéressées par un temps partiel qui pourrait être une solution pour celles qui arrivent régulièrement en retard ! Tout cela parce que la direction veut développer le temps partiel.
Sabine -Le tout commercial se développe maintenant avec le « training ». Certains services reçoivent beaucoup d’appels des clients. La direction estime qu’il y a un potentiel pour placer
Sabine -Nous n’avions pas d’activité intermédiaire. Il aurait fallu pouvoir organiser des
© Gérard Vidal
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MÊÈm, g réunions, discuter mais dès les piquets terminés, chacun se retrouvait dans son local et terminé ! Les temps forts déterminaient le reste.
Gisèle -SUD a organisé une réunion en janvier où nous avons fait le point sur la manif du 25. Il serait intéressant de comprendre comment le mouvement social et cette manif se sont combinés. Y compris celles qui étaient partie prenante de son organisation ne pensaient pas que cette manif serait un tel succès. J’ai demandé à un collègue s’il était venu à la manif du 25. Il m’a répondu « non, mais si c ’était maintenant, j ’irai. Mais avant la grève, je ne me rendais pas compte à quel point une manif pouvait représenter quelque chose ».
■ Le mouvement a donc changé les choses sur quels points, plus particulièrement ?
Sabine -Le mouvement a permis une cassure. On revient sur l’individualisation telle qu’elle a été martelée depuis l’application de la réforme Quilès qui est intervenue en même temps que d’autres phénomènes de société. On commence un peu à en sortir. C’est une avancée de ce mouvement même si maintenant le quotidien revient et que les choses se referment un peu.
Gisèle -Jusqu’à maintenant les délégations étaient toujours composées des « habituel(le)s » de la CGT, de SUD, de FO. Là, plusieurs filles, lors d’une délégation chez le chef de centre, sont intervenues de manière assez remarquable, alors que jusqu’ici, elles auraient seulement suivi le mouvement. Elles n’intervenaient pas contre les syndicats, mais pour exprimer leur propre opinion et pour qu’elle soit prise en compte.
Il était souvent dit dans cette grève « on se bat pour nos enfants » sans qu’on explique ce qu’on mettait derrière. Cette référence m’a un peu gênée. C’était présent partout. Le plan Juppé ce n’est pas seulement « pour nos enfants ». Le gouvernement va piquer du fric aux chômeurs et aux Rmistes, qu’ils aient ou non des enfants. A priori, quand les gens se battent, ils se battent pour eux. Déjà, pour les jeunes, la question des retraites est lointaine... Alors les enfants ! Moi, je n’ai pas n’a envie de me taper quarante ans de boulot à la place de trente-sept ans et demi. C’est tout.
Sabine -Derrière, est présente l’idée que tu ne te bats jamais pour toi, que tu es l’étemelle mère qui se bat toujours pour tes enfants auxquels tu dois tout. On dit que les milieux féminins sont plus difficiles à bouger. C’est faux. Nous l’avons vérifié ici ou sur des centres de province. Le type de boulot, le rapport à ce boulot fait que les choses ne se gèrent pas de la même manière que dans les centres de tri par exemple. Mais c’est un peu pénible d’entendre que les centres de tri sont toujours à la pointe de la lutte. Les femmes ont été largement présentes dans ce mouvement. Des centres, dont la population est majoritairement féminine, ont été très investis dans le mouvement plus que des bureaux de postes, plus que la distribution. Il y a un vieux mythe sur la combativité des centres de tri et sur les milieux masculins plus présents dans les grèves que les milieux féminins. C’est peut-être parce que, dans les centres de tri, les salariés ont un pouvoir direct par rapport à leur boulot. Dès qu’ils s’arrêtent, ils bloquent tout. Ce n’est pas tout à fait la même chose pour nous ou pour les Télécoms qui ont aussi connu des difficultés parce que leur grève n’a pas d’impact direct.
Gisèle -Les possibilités de se réunir jouent aussi. Dans les centres de tri, quelqu’un passe ou fait un appel au micro et tout le monde peut se réunir en cinq minutes. Ici, il faut passer dans tous les services.
Sabine -C’est le parcours du combattant. Les plus gros centres qui existent sont les centres de chèques. Ici, il doit y avoir 2 000 personnes. Des pressions ont été exercées au début du mouvement par la direction qui disait, à la CNE par exemple, que les AG étaient interdites et la grève illégitime. Mais finalement les salarié(e)s y restaient pendant une heure et demi parfois. On peut dire que les femmes réfléchissent plus que les hommes quand elles s’engagent dans un mouvement. Je n’aurais pas fait certaines grèves, telles qu’elle ont été lancées. Ici, il y a besoin de plus d’explications pour se battre et obtenir du concret. Propos recueillis par Gaëlle Mirabel