Mouvement étudiant en octobre-novembre , manifestation pour le droit à V avortement et les droits des femmes le 25 novembre , grèves dans le secteur public et nationalisé en décembre, l’automne a été chaud, c’est le moins qu ’on puisse dire ï Y-a-t-il eu un « mouvement social » au sens plein du terme ? Les femmes y-ont-elles eu une place particulière ?
Sans rentrer dans un jeu de définition abstrait, comme l’ont fait un certain nombre « d’experts » en mouvement social 1 dans le seul but de discréditer un mouvement avec lequel ils étaient en désaccord politique, il nous semble que ce mouvement de décembre a eu trois caractéristiques qui en font un événement social et politique majeur :
D’abord et avant tout, ce fut un mouvement « d’ensemble ». Cela peut paraître une banalité pour tous ceux et toutes celles qui ont reconduit, jour après jour, la grève sur leur lieu de travail, attentifs à ce qui se passait chez les cheminots de la ville ou chez les instits du quartier, etc. Cela peut relever de l’évidence pour tous ceux et toutes celles qui ont pris au mot Juppé, en faisant croître, d’échéance en échéance, le nombre des manifestantes. Et pourtant cette grande convergence de grèves et de manifestations sur une longue période est effectivement exceptionnelle dans la vie politique.
Il faut effectivement remonter à Mai 68 pour trouver un mouvement de cette envergure, quelles que soient par ailleurs les différences. Il n’y a pas eu de grève générale comme en 1968 et le secteur privé est resté largement à l’écart, certes ; mais c’est la première fois qu’une grève dans les transports publics suscite aussi peu d’opposition de la part des usagers.
Contrairement à Mai 68, les villes de province se mobilisèrent une nouvelle fois 2 autant ou plus que la région parisienne. Les salariées du secteur public n’étaient pas tous en grève reconductible mais la plupart débrayaient les jours de manifestation pour ne pas se priver du plaisir (retrouvé) de participer à des manifestations de masse, dans lesquelles chaque individu(e) prenait conscience de la force collective de ce mouvement, dans lesquelles s’opérait un vaste « brassage » (pour reprendre l’expression d’une de nos camarades de Rouen) des personnes, des mots d’ordre, des émotions et des idées.
Contrairement, là encore, à ce qu’ont pu dire ou écrire ses détracteurs, ce mouvement n’était pas « corporatiste » mais porteur d’une vision du monde et c’est la deuxième caractéristique. Personne dans ce mouvement n’avait de modèle de société à placer et tant mieux. Mais tous et toutes savaient parfaitement ce qui était devenu insupportable : les appels aux sacrifices permanents pour « ceux d’en bas », le maintien des privilèges financiers de « ceux d’en haut » ; le développement du chômage, de la misère dans un pays « riche », les humiliations et l’absence de droits fondamentaux pour les victimes, toujours plus nombreuses, de ce système.
S’il y a eu ce grand soulèvement contre le Plan Juppé et pour la défense des services publics (ce sont ces thèmes qui ont fédéré ce mouvement, au-delà des particularités de chaque secteur) c’est que chacun(e) sentait bien qu’une protection
I sociale et des services publics de qualité restaient les filets indispensables pour éviter que ne s’aggravent encore les inégalités sociales.
En bref, il s’agissait de défendre un projet de société égalitaire et solidaire face à la loi de la jungle du profit et de la concurrence internationale. Ceci ne constitue certes pas un programme politique suffisant. Mais ce mouvement a été l’occasion d’amorcer des débats sur la question des sans-logis, de la précarité, de la baisse du temps de travail, sur la notion de « qualité » en matière de services publics et de santé, etc. Toutes choses qui devraient être au cœur d’un programme politique alternatif à la droite.
Enfin, et c’est la troisième caractéristique de ce mouvement, il a été unitaire. D’abord sur les lieux de travail : au fil des manifs, les bande-rolles unitaires d’entreprises et d’établissements ont remplacé souvent les banderolles par syndicats, témoignant ainsi de la volonté des grévistes d’agir ensemble. Au niveau des confédérations, l’unité a été plus chaotique et superficielle, les dirigeants se contentant, semble-t-il, de régler les rendez-vous de manifestations par téléphone. Tout le monde sait pourtant qu’aucune confédération ou fédération n’aurait pu susciter une telle mobilisation à elle seule, depuis le 10 octobre. Cette unité s’est forgée non seulement au niveau d’une branche professionnelle comme cela avait été le cas dans de nombreux conflits antérieurs mais également à l’échelle de toute une ville parfois. Elle a été d’ailleurs d’autant plus aisée que la crise du PCF (qui n’a fait que s’accentuer au fil des années) a rendu ses militant(e)s moins dogmatiques et sectaires qu’à l’accoutumée. Pour la première fois depuis longtemps, les individu(e)s pouvaient s’exprimer librement dans les AG sans subir le poids de l’appareil stalinien. L’appareil de la CFDT a tenté de freiner le mouvement mais avec beaucoup moins d’efficacité immédiate, semble-t-il. Le moindre poids des appareils syndicaux n’est pas seulement lié à la brusque découverte par les dirigeants des bienfaits de la démocratie ; il est aussi le résultat malheureusement du choix opéré par les confédérations et les directions du PS et du PC : celui de « chevaucher » le mouvement de grève, plutôt que de lui proposer des objectifs à la hauteur de la mobilisation ; leur refus, par exemple, de défendre le mot d’ordre de « grève générale » est très éclairant de ce point de vue.
Les femmes, actrices à part entière
C’est en raison de l’ampleur de ce mouvement social qu’il nous a paru indispensable de commencer à l’interroger avec notre regard féministe. N’est-ce pas faire du sexisme à notre tour ? « Diviser » alors même que nous avons souligné la dimension fortement unitaire de la grève ? Nous ne le pensons pas. Il nous a semblé nécessaire de braquer nos projecteurs sur les rapports hommes/femmes dans ce mouvement pour trois raisons au moins :
D’abord les médias ont eu très largement tendance à le décrire comme un mouvement purement masculin. La tentation était d’autant plus grande que les secteurs moteurs (et paralysants de la vie économique) dans la lutte étaient les roulants de la SNCF et les conducteurs de la
RATP, bastions très masculins dans le monde salarié. Ils réintroduisaient de plus des symboles très anciens de la lutte de classe traditionnelle avec les piquets de grève autour des feux, les fumigènes spectaculaires, etc. Mais à la SNCF, il y a des femmes aussi et surtout ce mouvement n’aurait pas eu un tel impact s’il n’avait pas été relayé dans d’autres secteurs mixtes et plus féminisés du salariat. Il nous a donc paru indispensable de faire apparaître une nouvelle fois les femmes comme des actrices du mouvement social et pas seulement comme des spectatrices bienveillantes et de voir comment s’était faite la rencontre entre ces différents mondes professionnels.
La deuxième raison qui nous a poussées à faire cette enquête modeste porte sur l’histoire des luttes dans ce pays et les revendications qui y sont liées. Beaucoup ont « découvert », pour la première fois, et de bonne foi, l’importance de défendre les services publics. Cette question a déjà été au cœur d’un certain nombre de luttes dans notre pays. En 1974, les postier(e)s qui s’étaient mobilisé(e)s contre la privatisation des PTT et l’augmentation des effectifs, ou les cheminots à plusieurs reprises, avaient déjà soulevé cette question. Mais celles qui selon nous avaient mis au centre de leurs revendications cette préoccupation, ce sont les infirmières en 1988, les assistantes sociales en 1991. Les unes avaient dénoncé la dégradation des conditions de travail à l’hôpital qui mettaient en danger la qualité des soins ; les autres le développement de l’exclusion avec le chômage et les atteintes aux droits fondamentaux d’une partie de la population. Ces luttes majoritairement féminines étaient restées très isolées mais n’en avaient pas moins posé des questions essentielles.
Enfin, nous faisons l’hypothèse que les femmes, en raison de leur place dans la vie sociale et politique et des discriminations dont elles sont toujours victimes vivent de manière différente que les hommes leur participation au mouvement social. Cela n’est pas simple à vérifier. Il est souvent très difficile aux femmes, dans un milieu non mixte (majoritairement féminin ou ... masculin), de percevoir cette « différence ». Or, comme on peut le constater, les milieux professionnels sont très peu mixtes au sens plein du terme.
Nous avons donc tendu nos micros dans plusieurs directions pour tenter de saisir la mémoire « vive » de ce mouvement du côté des femmes : vers des cheminotes et des postières de la région parisienne ; des étudiantes de Toulouse ; notre correspondante à Bordeaux nous a fait le récit de la journée du 25 novembre. Des salariées de différents secteurs en lutte à Rouen nous ont fait part de leur enthousiasme dans cette ville où l’auto-organisation des grévistes et la coordination interprofessionnelle ont connu un niveau inégalé ailleurs. Tels sont les principaux reportages de ce dossier que viennent compléter trois articles de réflexion sur la question de la protection sociale, de la fiscalité, et de la politique familiale. Ce tour d’horizon est inachevé, nous en sommes bien conscientes, mais nous espérons qu’il contribuera à nourrir la discution collective. A vous de nous faire part de vos critiques et suggestions.
Josette Trat
Notes
- 1 . cf. la tribune de P. Perrineau et M. Wieworka Le Monde du 20/12/95.
- 2. L’importance de la province dans un mouvement social s’était déjà révélée lors du mouvement des jeunes contre le CIP.