Partie de Rouen, la mobilisation étudiante s’est étendue à de nombreuses universités et tout particulièrement à celles de province1 ;
Toulouse a été en pointe dans ce mouvement. C’est à l’appel des étudiant(e)s de cette ville que s’est tenue la première coordination nationale des universités, les 18 et 19 novembre dernier (cf. Encadré ci-contre). Comme cela se vérifie depuis dix ans maintenant au niveau national, les jeunes femmes ont pris toute leur place dans la grève. Marie-Cécile, Véronique, Sandra, Elise et Magali nous ont fait part de leur expérience, début janvier.
A Toulouse, le mouvement est parti de la fac de sciences, du département de maths en particulier : amphithéâtres bondés, manque de profs, cours supprimés faute d’encadrement, telles sont les raisons, nous explique Sandra, de la grève des profs et étudiant(e)s de maths. Pour contraindre le reste de la fac à s’intéresser à leur mouvement, « ils ont fermé tous les amphis. avec des chaînes. Tout le monde était dehors... » ; l’opération réussit ; elle eut d’autant plus d’écho que les différents départements avaient le même type de problèmes : la grève avec occupation a été votée le 9 novembre dans une AG de 1 500 personnes.
Une « chouette » période !
Sandra est étudiante en licence de physique ; elle est syndiquée à l’UNEF depuis la rentrée de 1995 ; comme la plupart de nos interlocutrices, elle avait déjà participé à la lutte contre le CIP (le SMIC jeune) en 1994. Mais avec l’occupation, elle a vécu une nouvelle expérience : « Au début c ’était l ’euphorie. On passait toutes les nuits à la fac. On discutait jusqu ’à quatre heures du matin ; on dormait deux heures, puis on revenait le matin. On a beaucoup échangé ; on a appris plein de chansons. Au début, on occupait à deux cents. On se faisait à manger sur place. Certains ont même installé leurs tentes. Il y en a eu jusqu ’à trois. On occupait un amphi, il y avait des animations. C’était une chouette période, mais progressivement le nombre a régressé. Il a fallu quitter les lieux, y compris pour des raisons d’hygiène ». Pendant toute la grève, les étudiantes de la fac de sciences ont multiplié les actions d’éclats : collectes à l’entrée des péages ; parcmètres de Toulouse bouchés avec du silicone et une inscription : « les étudiants de Rangueil (la fac de sciences) vous offrent le stationnement » etc.
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A la fac de lettres (Le Mirail), la mobilisation est partie des étudiant(e)s de psychologie dont le diplôme d’études supérieures interculturel venait d’être supprimé. Véronique est en première année. Elle est au chômage. A trente-neuf ans, elle a décidé de reprendre des études de psychologie en septembre dernier ; elle espère ainsi, avec une licence en poche, rentrer à l’IUFM pour devenir institutrice. On sent bien à la manière dont elle nous parle du mouvement que ce fut à la fois la mauvaise et la bonne surprise de la rentrée : « Le mouvement a démarré fin octobre. Les cours avaient à peine commencé quand des étudiants sont venus faire débrayer nos cours, pour dénoncer le manque de profs, la surcharge des cours : on est quatre-vingts dans les travaux dirigés. On a le même problème de surnombre dans les amphis. » Véronique n’a jamais participé auparavant à un mouvement collectif : « Je suis allée aux AG pour écouter, voir, comprendre. Chaque jour, je me rapprochais un peu plus de la tribune, pour être plus près et ressentir davantage les émotions... Mais j’ai perçu immédiatement un décalage entre moi et les jeunes qui sortaient de terminale. » Bien qu’elle ait participé régulièrement aux AG et aux manifestations de rue où elle a ressenti « quelque chose de tripal, de très fort », Véronique regrette « de ne pas avoir foncé plus » dans ce mouvement dont elle sort à la fois frustrée : « cela manquait de réflexion ; il manquait une idéologie » et admira-tive : « il faut avoir la pêche pour participer » !
Pour toutes, un des grands acquis de cette lutte, c’est l’apprentissage de la démocratie. A la fac de lettres, la grève était reconduite tous les jours en AG centrale, l’après-midi. Ces AG pouvaient durer toute une après-midi : « Au Mirail, nous déclare Marie-Cécile avec un soupçon de lassitude, le mouvement parlait beaucoup. A la fac de sciences, ils agissaient plus. » Marie-Cécile est militante des JCR. Elle a participé au comité de lutte et est montée à l’une des coordinations nationales pour représenter Toulouse. « Cela nous donnait le temps de discuter précisément des mandats du comité de lutte réélu à chaque AG et de celui de nos représ entant (e) s aux coordinations nationales, de nous passer des films, etc. ». Le dispositif d’action et de discussion était complété par des AG par unité d’enseignement et de recherche (UFR), des commissions de travail, et une coordination de ville composée des représentantes élu(e)s de la fac de lettres et de sciences, des IUT, etc.
Mais qui participait à ces différentes structures ? « Au début, nous précise Magali, c ’était plutôt des militant(e)s. Les autres étu-diant(e)s ne comprenaient pas bien l’intérêt de tout cela. Progressivement, d’autres personnes se sont investies dans le comité de lutte. » Magali est étudiante en première année d’histoire. L’année dernière, elle était lycéenne, membre des comités d’action lycéens (CAL). Avant le début de la grève, elle participait déjà à des collectifs contre les essais nucléaires et antifasciste. C’est là qu’elle a rencontré des militants de l’UNEF. Elle s’est syndiquée. Au cours de la grève, elle a participé à la commission « lycées » qui a aidé à la mobilisation des lycéens et a été élue au comité de lutte. Elle a suivi en « spectatrice » les coordinations sur la ville. Elise, quant à elle, est étudiante en licence de philosophie. Son investissement dans la grève n’a pas été immédiat : « J’ai mis une semaine pour me mettre dedans. Je n’étais pas à l’UNEF mais je suivais de loin leurs activités. J’avais participé au mouvement contre le CIP et j’avais fait partie, à l’époque, du service d’ordre. Au bout d’une semaine, j ’ai décidé de m ’investir dans la grève. A partir de ce moment là, j ’ai été mobilisée vingt-quatre heures sur vingt-quatre. J’étais au piquet de grève dès sept heures du matin. » Pourquoi si tôt ? « Les cours commencent à huit heures du matin et comme les étudiant(e)s ont peur de ne pas avoir de place dans les amphis, ils sont là dès sept heur es-tr ente. » Après les piquets de grève qui ont fonctionné pendant quinze jours de manière dissuasive, elle participait à l’AG de philo le matin, à TAG centrale l’après-midi et au comité de lutte le soir, d’abord en « spectatrice », puis en tant qu’élue. Mais il y avait un vrai problème, selon Elise : « Les étudiants votaient la grève mais ne se sentaient pas grévistes ». C’est ce décalage entre le discours et la pratique qui la choque pareillement chez les enseignant(e)s : « Certains enseignants ont pris position pour la grève, nous ont soutenus mais quand on leur demandait de s ’investir, il n ’y avait plus personne ». Pour Elise ou Magali, pour tous les étudiant(e)s actifs, les journées étaient longues, très longues.
Dans le mouvement, pas de discrimination...
Pour Magali : « Le poids des filles, dans les AG, était le même que celui des garçons ; il n’y avait pas de discrimination. Les filles avaient une autorité équivalente, voire supérieure à celle des garçons. » Marie-Cécile est d’accord, mais elle relève que le « noyau » militant qui a structuré au début le comité de lutte était « majoritairement masculin ». Cependant, le comité de lutte étant « très ouvert », toutes constatent qu’il n’y a pas eu de problème à ce niveau. Par contre, il n’en a pas été de même pour le service d’ordre ou les délégations nationales. Marie-Cécile nous explique que les étudiantes étant majoritaires à la fac de lettres, il aurait été logique qu’elles soient majoritaires dans les délégations. A la première, Marie-Cécile était la seule femme : « La question a été soulevée en AG » ; par la suite, il y a eu deux étudiantes pour trois étudiants. « Au bout du compte, six copines sont montées à tour de rôle ». Il n’a pas été possible de faire mieux, faute de combattantes, semble-t-il. Marie-Cécile nous livre alors une « banalité » comme elle dit. Pour elle, les filles ont un militantisme « de longue haleine ; elles sont plus réservées. Elles sont moins grandes gueules (sauf exception) mais toujours présentes ». Et comment le choix s’est-il opéré pour l’émission, sur France 2, La France en direct ? A cette occasion, on s’en souvient, Marie-Cécile avait dénoncé ce type d’émission dans laquelle les grévistes n’avaient pas droit à la parole : « C’est le hasard. Le journaliste est arrivé à la fin de l’AG. On s’est retrouvé à deux filles pour la fac de lettres, avec une fille et deux garçons pour la fac de sciences, un garçon pour l’IUT et un autre pour l’école d’ Architecture. » Le problème, en matière de mixité, se concentra plutôt sur le service d’ordre. Il avait été spécifié en AG que ce SO ne devait pas être composé de « gros bras » mais « il resta essentiellement masculin, constate Elise, contrairement à ce qui s ’était passé lors des manifestations anti-CIP et ceci à cause d’une bande de garçons très machos » ; « C’était un groupe de mecs très immatures, déclare Magali. Je suis allée leur parler, des garçons aussi. Cela n ’a rien changé. Personne ne s ’est proposé pour les remplacer. Du coup les étudiantes n ’ont pas eu envie d’y participer » ! Malgré tout, Marie-Cécile est plutôt satisfaite de la place des femmes dans ce mouvement. Avis partagé par Magali et Cécile. Il semble bien d’ailleurs que les étudiantes en lettres se soient senties suffisamment en force pour faire savoir, à l’occasion d’une altercation mouvementée avec le président de l’université, qu’elles trouvaient plutôt scandaleux que cette fac soit dirigée uniquement par des hommes.
-« Notre génération réfléchira beaucoup plus... »
Après six semaines de grève, que reste-t-il des espoirs d’hier ? Sandra admet qu’elle est parfois « démoralisée » : « Je pensais qu ’il allait y avoir des barricades ; qu ’on allait refaire 68. Je rêvais trop » ! Redescendant de son petit nuage, elle fait ensuite le compte des « progrès » enregistrés sur la fac de sciences : « Au début, les étudiants étaient très hostiles aux syndiqués. Ils pensaient que nous n ’étions pas de “vrais ” étudiants. Petit à petit, ils se sont aperçus que le syndicat ne formait pas un tout homogène. Progressivement, ils se sont mis à lire les journaux. Un étudiant nous a même dit, “avant j ’étais de droite ; maintenant j 'ai changé d ’opinion ”. Cela nous a fait vraiment plaisir ». Elle ne regrette pas non plus les efforts qu’elle a déployés avec les autres grévistes pour convaincre les étudiant(e)s de poursuivre la grève, après que Bayrou a fait ses « propositions » totalement dérisoires : « Des étudiants non grévistes se sont structurés, ont diffusé des tracts mensongers pour appeler à la reprise des cours. Un référendum a été organisé : 37 % des étudiant(e)s ont participé au vote (habituellement, il y a seulement 5 à 7 % d ’étudiants qui votent pour le Conseil de la vie universitaire) et 52 % se sont prononcés pour la reconduction de la grève. On était très content et on a applaudi comme si on avait voté la révolution » ! Mais comme ses camarades, elle constate que la grande masse des étudiant(e)s n’a pas suivi quand il a fallu concrétiser l’unité avec les salarié(e)s : « Certains avaient peur de perdre leur identité, en manifestant avec les travailleurs ». Pourtant, « Cela nous a fait superplaisir quand on s’est retrouvé à 110 000 dans les rues de Toulouse. » En complément, pour affirmer leur présence, quatre à cinq mille étudiantes de la fac de sciences ont décidé de manifester le soir, à minuit, avec des casseroles pour se rappeler au bon souvenir de Bayrou. Ils renouaient ainsi, sans le savoir, avec des initiatives du mouvement féministe des années soixante-dix.
A la fac de lettres, Marie-Cécile n’a jamais vu, quant à elle, « un mouvement de cette ampleur et aussi radical. Il y avait, selon elle, un noyau dur de six cents étudiant(e)s environ, présent(e)s à toutes les AG et très déterminé(e)s ; Ils partageaient les angoisses de tous les étudiant(e)s face au chômage mais pour eux, la question de l ’université est passée très rapidement au second plan. Ce sont des mots d 'ordre très politiques qui ont été repris, voire même un peu gauchistes. Il n ’était plus tant question de postes et de crédits, ni même de service public d’enseignement etc., que de “grève générale contre le Capital ”, sans transition aucune. Pour ce mouvement, on ne pouvait pas envisager de suspendre la grève. A la rentrée des vacances de Noël, ils ont revoté la grève mais en n ’ayant plus les moyens de leur ambition. » A l’issue de cette première vague de grève, Marie-Cécile continue de s’interroger pour savoir comment il aurait été possible de donner « un second souffle au mouvement étudiant », quand celui des salarié(e)s a commencé : « A Toulouse, regrette-t-elle, on a perdu beaucoup de monde ».
Nous laisserons le soin de conclure à Magali : <? On ne revient pas en cours avec le même état d’esprit. On s’est réapproprié la faculté. Et la maison de l ’étudiant qui était une simple cafétéria avant la grève, est vraiment devenue la maison des étudiant(e)s où l’on discute et se retrouve. » Pour Elise comme pour Magali, il ne peut être question de redémarrer une grève dure : « On a besoin de retourner en cours, nous déclare Magali, mais il reste un grand potentiel de mobilisation. Tout le monde sent bien qu 'il faut continuer quelque chose. Comment ? La question est délicate ».
Propos recueillis par Josette Trot
Appel de la coordination nationale du 30 novembre (il reprend, en le chiffrant, l'essentiel de l’appel de la première coordination)
Après avoir réaffirmé son attachement « à un service public d’enseignement ouvert à tous sans discrimination », la coordination rappelait ses exigences :
« -Une loi de programmation budgétaire que nous chiffrons à 50 milliards sur 5 ans incluant la création de 25 000 postes d’enseignants-chercheurs et 20 000 postes IATOS (personnels administratifs, techniques et ouvriers) (...); « -Des crédit d’urgence de 4 milliards pour les universités et de 15 millions pour les écoles d’architecture, la création de 6 000 postes d’enseignants-chercheurs et de 2 000 postes d’IATOS ; « -L’arrêt des discriminations à l’égard des étudiants étrangers (...); « -La réquisition des universités privées et leur réintégration dans le service public ; « -L’abandon des statuts dérogatoires des universités nouvelles ; « -Un véritable statut social de l’étudiant qui permette l’indépendance financière des étudiants et respecte une logique de justice sociale ; « -Une aide sociale étudiante à la hauteur des besoins (...). »
Cette déclaration se concluait par l’exigence de « la titularisation des personnels précaires » à l’université, du retrait du plan Juppé et un appel à la grève générale de tous les secteurs.
Notes
- 1 . Sur la région parisienne, la grève des transports (mais ce n’est pas la seule raison, loin s’en faut) a vidé les universités de leurs étudiantes.