A l’occasion de la préparation de la manifestation unitaire du 25 novembre dernier ; des débats houleux ont divisé les féministes de la région parisienne : fallait-il accepter la présence de cette association au sein du collectif unitaire de préparation ? Fallait-il au contraire l’en exclure ? Accepter sa participation, n’était-ce pas offrir à sa présidente, Antoinette Fouque, l’occasion de « récupérer » à son profit un mouvement et une mobilisation comme elle l’a fait, à plusieurs reprises, par le passé ? Ce débat est resté très obscur pour qui ne connaissait pas l’histoire du Mouvement de libération des femmes ni celle du féminisme en France. Dans cette affaire, nous avons, tout à la fois, refusé les exclusives a priori, tout en partageant la plus grande méfiance à l’égard de l’Alliance des femmes. Voici pourquoi.
L’Alliance des femmes a été créée en 1989. Sans vouloir ni pouvoir faire ici l’histoire de ce courant1, il n’est pas inutile de rappeler les ingrédients de son idéologie. A part quelques citations extraites de ses publications successives, il n’existe aucun texte ayant un statut théorique au sens plein du terme, sous la plume d’Antoinette Fouque, son inspiratrice. Les textes les plus élaborés sur la « différence sexuelle », on les retrouve plutôt chez une philosophe comme Luce Irigaray, bien que les liens soient rompus depuis longtemps entre ces deux sœurs ennemies. Néanmoins, A. Fouque publiait, en 1995, un recueil d’articles et d’entretiens, Il y a deux sexes2.
La logique de l’essentialisme
L’Alliance des femmes est l’un des derniers rejetons de Psychanalyse et Politique, un des courants qui a émergé au sein du Mouvement de libération des femmes, dans le sillage de Mai 68. Deux axes cimentaient les positions défendues par le cercle des adeptes. Comme le déclare Antoinette Fouque } : « Il me semblait vital que l’une (la politique) connaisse et questionne l’autre (l’inconscient), et inversement. Pour le dire vite, il y avait de l’inconscient dans la politique et du politique dans l ’inconscient. » Malheureusement, ce projet fort légitime et tout à fait passionnant s’est doublé d’un antiféminisme obsessionnel qui a conduit Antoinette Fouque et ses amies à jeter de véritables anathèmes 4 contre toutes celles qui ne comprenaient pas que le « féminisme est la maladie infantile du mouvement de libération des femmes » ou pire, le « dernier pilier du patriarcat » : « Aujourd’hui, Socialisme et Féminisme, pacifistes, réformistes et progressistes, soi-disant révolutionnaires, tous deux héritiers de l’humanisme occidental, sont les deux plus puissants piliers du Patriarcat déclinant. 5 » Il était hors de question pour Antoinette Fouque de s’inscrire alors dans la longue histoire des féministes, notamment celles du xixc siècle, que redécouvraient avec émotion les féministes des années soixante-dix. Leur lutte pour l’égalité se réduisait, pour elle, à une lutte pour le partage du pouvoir avec les hommes. Ce qu’il fallait, c’était « une révolution symbolique » qui mettrait à bas le phallus comme symbole dominant ; il fallait « chasser le phallus de sa tête » pour retrouver le féminin refoulé en nous et dénié par toute la société. Cette critique symbolique (sans la langue de bois qui l’accompagnait), nous ne la récusons pas. Elle a eu des effets très bénéfiques quand elle a touché des domaines comme celui de la sexualité.
Mais ce qui s’annonçait comme un questionnement subversif se transforma bientôt en nouveau dogmatisme : il ne s’agissait plus de « critiquer » les valeurs dominantes mais de valoriser le « féminin » en soi, de valoriser les femmes comme « productrices du vivant ». Un slogan résume alors leur orientation « L ’usine aux ouvriers, l’utérus aux femmes » / Les femmes seraient porteuses d’une nouvelle « civilisation » « hétérosexuée », voire d’une nouvelle science, la « féminolo-gie » (cf. Le Débat). Il ne s’agit plus de critiquer « l’universalisme abstrait » mais de construire un nouveau mythe, celui d’une « identité féminine » enracinée dans le pouvoir de procréation des femmes qui, à lui seul, garantirait comme par enchantement, leurs engagements en faveur d’un monde plus démocratique : « Car la procréation leur forge une personnalité démocratique ouverte à l ’autre, à l ’étranger. Et elle fonde leur rapport éthique au monde 6 »... Cet essentialisme a fait l’objet d’une critique systématique de la part de la revue Questions Féministes, dès son premier numéro en 1977, reprise par la suite dans Nouvelles Questions féministes. Nous-mêmes avons rappelé notre analyse dans Critique Communiste 7 en 1992. Le plus gros danger de cette logique, c’est de légitimer la division sexuelle et sociale du travail la plus traditionnelle, et de renforcer les préjugés les plus éculés concernant la « féminité », qu’elles prétendent par ailleurs contester, de laisser croire que les individu(e)s sont déterminé(e)s prioritairement et exclusivement par leur sexe biologique alors que l’assignation des individu(e)s à leur sexe est au contraire le signe même de ces rapports de domination.
Un pot-pourri de moins en moins cohérent
Aujourd’hui, l’idéologie de l’Alliance des femmes ressemble à un puzzle fort éclectique. Après avoir dénoncé le féminisme, A. Fouque amorce un retour critique dans le numéro de
Débat, déjà cité : « Quant au féminisme, je ne savais ce que c’était et aujourd ’hui, je pourrais dire que je le regrette. C’était un signe de mon ignorance des luttes de femmes dans l’histoire. (...) Par la suite, j’ai lutté pour que le Mouvement des femmes ne devienne pas le “Mouvement féministe”. Il me semblait, peut-être à tort, qu ’avec le mot femme nous avions des chances de nous adresser, sinon à toutes, du moins au plus grand nombre ». A. Fouque va même jusqu’à déclarer au Nouvel Observateur : « Le féminisme est mort ? Alors, vive le féminisme ». Quant au terme d’égalité qu’elle avait jeté dans les poubelles de l’histoire, elle le réhabilite, considérant qu’il y aurait même un danger de « régression » à l’abandonner. Différence et égalité doivent aller de pair selon elle. On écarquille enfin les yeux quand on lit, dans le Nouvel Observateur déjà cité,, la dénonciation des Etats intégristes qui s’attaquent aux liberté fondamentales des femmes « Cela, au nom des traditions et des différences culturelles. Le piège serait de se rallier à cet argument de la différence, qui ne sert qu ’à entériner, de fait, toutes les discriminations ». Comprenne qui pourra : il y aurait donc danger à laisser les Etats défendre leur « différence culturelle » quand ils prétendent s’opposer aux droits des femmes mais il faudrait faire reconnaître, dans la Constitution, non seulement la parité numérique mais également la parité « qualitative », c’est-à-dire « l’existence de deux sexes », « la différence sexuelle ». Nous avons déjà expliqué notre opposition à cette revendication de la parité comme nouveau principe constitutionnel (Cahiers du féminisme, n° 73, été 1995) alors que nous sommes pour une logique de discriminations positives, non seulement pour les femmes mais pour toutes les minorités opprimées.
Du sectarisme à l'opportunisme...
Au début des années soixante-dix, comme le rappelle C. Delphy8, un des désaccords entre Antoinette Fouque et les premières féministes portaient entre autres sur le refus, de sa part, d’utiliser les médias pour faire connaître les revendications féministes ; c’était, soi-disant, rentrer dans le jeu du vedettariat et se compromettre dangereusement. Ainsi, le dépôt d’une gerbe, sous l’Arc de triomphe, à la femme inconnue du soldat, par une poignée de féministes en août 1970, n’avait rien pour elle d’un geste insolent, plein d’humour, susceptible d’amorcer la « révolution symbolique », bien au contraire. Depuis, A. Fouque a fait beaucoup de chemin : elle n’hésite plus aujourd’hui à se « compromettre » avec le pouvoir quel qu’il soit ; par exemple avec la justice « bourgeoise » et ce depuis longtemps. En 1977, déjà, La Librairie et les éditions Des femmes portaient plainte en diffamation contre quatre femmes qui avaient osé témoigner publiquement contre les pratiques des Editions à leur égard. Refusant de défendre leur point de vue dans Libération, les Editions préférèrent recourir au procès pour restaurer « leur crédit auprès des femmes en lutte ». C’était la première fois qu’une tendance du mouvement demandait à la justice de trancher un différend au sein du mouvement des femmes.
A. Fouque et ses amies n’ont pas craint non plus d’user de toutes les ficelles du marché capitaliste pour opérer un véritable coup de force au sein du Mouvement de libération des femmes. Après la grande manifestation des femmes du 6 octobre 1979 au moment du renouvellement de la loi Veil (suivie le 24 novembre par une manifestation unitaire et mixte, tout aussi importante), A. Fouque et ses amies ont transformé le sigle informel de Mouvement de libération des femmes en marque commerciale déposée (au sens juridique du terme), menaçant de procès toute personne ou groupe utilisant « abusivement » ce sigle qu’elles s’étaient purement et simplement approprié. C’était là encore une forme assez spéciale de « révolution symbolique » qui n’avait rien à voir avec les formes loyales de la lutte idéologique.
Le pouvoir des médias ne lui est plus totalement étranger au point d’ailleurs d’accepter d’être présentée comme « l ’initiatrice du Mouvement de libération des femmes » {Le Débat, déjà. cité), préférant ainsi gommer les origines complexes et multiples d’un mouvement social au profit d’une reconstruction mythique et au mépris de la vérité historique.
Quant au pouvoir politique « masculin », il n’a plus de secret pour Antoinette Fouque. Après avoir dénoncé, jusqu’en 1981, toute participation au jeu électoral, elle appela à voter Mitterrand en 1981, dès le premier tour. Elle en fut d’ailleurs remerciée en étant décorée de la Légion d’honneur. Elle cautionna, sans état d’âme, l’intervention de la France dans la guerre du Golfe. Puis, l’exercice du pouvoir par les socialistes tournant à la catastrophe électorale, elle préféra se rallier en 1994 à Bernard Tapie !
Que représente aujourd’hui l’Alliance des femmes dans le champ des luttes de femmes ? Quelles que soient les critiques que nous formulons à son égard, elle constitue une force incontournable. Car l’Alliance des femmes, ce n’est pas seulement ce courant au lourd passif historique ; c’est aussi une association (ou plusieurs) qui dénonce, comme nous toutes, les inégalités dont sont victimes les femmes sur tous les plans ; les tentatives d’instaurer un nouveau « salaire maternel », le viol des femmes en ex-Yougoslavie ; qui apporte son soutien à la lutte des femmes contre les intégrismes en Algérie, et à celle des femmes turques, etc. Ce qui n’enlève rien à leurs pratiques détestables.
Ni illusions ni exclusion
Dans ces conditions, comment les combattre ? Certainement pas en cherchant à les exclure a priori de toute initiative unitaire au nom de ce passif historique. Le PC et la CGT n’ont rien à leur envier de ce point de vue. Mais en débattant publiquement avec elles des positions avec lesquelles nous divergeons. En exigeant d’elles le respect des règles de fonctionnement collectives du mouvement unitaire. Si, pour une raison ou une autre, l’une des forces partie prenante du Collectif unitaire pour les droits des femmes dérogeait à ce fonctionnement collectif, nul doute que ce serait elle qui en subirait les préjudices. Encore faut-il que ces règles de fonctionnement collectif soient clairement explicitées. Il y a une dernière question à laquelle devront bien répondre toutes les féministes : Quel est le lieu aujourd’hui où peuvent militer des jeunes femmes qui veulent faire avancer leurs droits et combattre sur tous les terrains l’oppression des femmes ? Dans l’immédiat, on peut les inviter à militer dans les diverses associations (AVFT, Collectif féministe contre le viol, Archives lesbiennes, etc., qui existent depuis de longues années, et à nous rejoindre dans les collectifs unitaires de préparation des assises nationales pour les droits des femmes. Du succès de ces assises dépend l’ouverture d’un nouvel espace pour la réflexion, voire l’action en faveur des droits des femmes. Mais au-delà ? De nos capacités à répondre collectivement à cette question dépendront également les possibilités ou non de « récupération » sectaire.
Josette Trat
Notes
- 1. Françoise Picq l’a très bien fait dans son livre : Libération des femmes, les années-mouvement, 381 p., Le Seuil 1993.
- 2 . Il y a deux sexes, 277 p., Gallimard 1995.
- 3. Le Débat, n° 59, mars-avril 1990.
- 4. cf. L’excellent article «La naissance d’une secte », de Nadja Ringard, Libération 1er juin 1977.
- 5. Des femmes en mouvements, 2/1978.
- 6. Le Nouvel Observateur, 7/9/1995.
- 7. Critique communiste, n° 124-125, novembre-décembre 1992.
- 8. «Les Origines du mouvement de libération des femmes en France », NQF n° 16-17-18, 1991.