La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Philippines : Partir, une solution à la misère

· Cahiers du féminisme, n° 77, été 1996 · p. 9-11 · 2 128 mots

Les Philippines , lointaines îles de V océan Pacifique, apparaissent périodiquement à la « une » de nos quotidiens, pour retomber rapidement dans Voubli : élection de Cory Aquino en 1986, éruption du volcan Pinatubo en 1991 et, tout récemment, les scandales des condamnations de domestiques philippines émigrées ; la pendaison de Flor Contemplacion a Singapour, et la condamnation à mort, transformée en bastonnade, de Sarah Balabagan dans les Emirats arabes unis.

Cet archipel, marqué par une colonisation multiple (cf encadré), reste toujours dépendant des Etats-Unis, mais le Japon tend aussi à l’intégrer à la zone d’influence économique périphérique qu’il établit en Asie du Sud-Est. La dette extérieure y est très forte, comme pour de nombreux autres pays dit du Sud ; elle atteignait 37 milliards de dollars en 1994. Lors de sa campagne électorale de 1986, Cory Aquino s’était engagée à en renégocier « vigoureusement » les termes, suite à la chute du régime Marcos. Mais il n’en fut rien, et le « respect » d’une dette, pourtant contractée par une dictature corrompue, fut spectaculairement confirmé, en 1989, lors d’un prêt accordé par la Banque mondiale (BM), moyennant un plan négocié avec le Fonds monétaire international (FMI) préconisant des mesures d’ajustement et d’austérité. Cette politique n’a évidemment pas été remise en cause par le successeur d’Aquino et actuel président, Fidel Ramos, élu en 1992.

La dette n’est pas un enjeu passé. Après dix ans d’un programme d’ajustement structurel imposé par la BM et le FMI, en contrepartie de nouveaux prêts et d’un rééchelonnement des remboursements, la vie de la majorité de la population ne s’est pas améliorée. Malgré une croissance d’environ 5 % ces dernières années, la politique économique suivie par le gouvernement n’a assuré une hausse ni des emplois ni des revenus du plus grand nombre. Orientée vers l’exportation et l’appel aux investissements étrangers, elle n’a pas rompu la dépendance. 76 % des familles aux Philippines vivent sous le seuil de pauvreté, recevant moins de 4 935 pesos par mois (soit 987 francs, 5 pesos valant 1 franc). Alors que l’inflation atteignait les 7,1 % à la fin de 1994, le salaire minimum moyen était de 137,37 pesos par jour (27,47 francs), incapable de répondre aux besoins essentiels d’une famille.

La misère rurale n’a pas été amoindrie par les successives réformes agraires officielles, jamais menées à leur terme. Alors que les subsides gouvernementaux sont supprimés, ajustement structurel oblige, le prix des engrais et pesticides augmente. Le taux d’exploitation est tellement élevé dans nombre de plantations que l’ouvrier agricole est contraint de mettre toute sa famille au travail, pour un seul salaire, afin de remplir son quota de travail quotidien. Parfois, le sentiment d’impasse pousse le paysan au suicide. Un oncle de Sali s’est ainsi tué en

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Les Philippines

absorbant, terrible symbole de dépendance, des pesticides produits par une multinationale. Tout cela nourrit un exode rural important alors, pourtant, que les villes sont incapables d’offrir des emplois décents.

La surexploitation des femmes et des enfants

Les mesures d’austérité censées répondre aux « exigences du développement » pèsent tout particulièrement sur les femmes dans les milieux pauvres et ruraux. Des coupes sont opérées dans les services sociaux et médicaux, le prix des biens de première nécessité augmentent (en particulier celui du riz, l’aliment de base). Pour pouvoir nourrir leurs enfants, et les envoyer à l’école ou les soigner, les paysannes doivent ainsi allonger sans cesse leur journée de travail, plus encore que celle des hommes (même si les économistes officiels ne prennent pas en compte, dans leurs calculs, une bonne partie de ce travail, à leurs yeux « invisible » parce que non monétaire).

Les enfants sont aussi les premières victimes du modèle de développement dominant. Ils sont environ 7 millions contraints de travailler dans des conditions qui rappellent, parfois, celles du xixe siècle. Dans certaines entreprises, alors même qu’ils gagnent la moitié du salaire d’un adulte, ils travaillent jusqu’à dix-sept heures par jour, six jours par semaine. 1,5 million d’entre eux se retrouvent à la rue et plus de 60 000 sont soumis à la prostitution.

Les ouvrières qui, dans les secteurs d’exportation, ont su s’organiser syndicalement et mener des luttes collectives, ont pu obtenir de meilleures conditions économiques. Mais leurs salaires restent très bas, compte tenu des profits réalisés par ces entreprises et de leur ancienneté.

Par exemple, les ouvrières de l’habillement de Triumph International, qui produit des sous-vêtements féminins, reçoivent des salaires allant de 163 pesos (à l’embauche) à 242 pesos (pour vingt ans d’ancienneté). Une couturière produit dix soutiens-gorge par jour, qui se vendront 60 dollars aux Etats-Unis (selon les chiffres collectés pour 1994 par le Center for Women’s Resources).

Une nouvelle industrie se développe, qui emploie en majorité des femmes : le télétravail. Cette forme de travail s’appuie sur le faible coût des communications et de forts écarts de salaire entre pays : les ateliers de saisie sur ordinateur sont très compétitifs (la saisie d’un caractère coûte en Europe 2,3 centimes, à Manille 0,7). La saisie de données concerne la préparation d’annuaires, de catalogues, d’opérations comptables, etc. De nombreuses langues et différents caractères sont utilisés, souvent inconnus des clavistes, ce qui exige de leur part un effort de concentration épuisant.

Autre forme d’exploitation dont la source principale réside dans la misère : la prostitution. Elle s’est maintenue même après le départ des bases américaines (largement détruites à la suite de l’éruption dévastatrice du Pinatubo, en 1991). Un tourisme sexuel se développe, à l’instar de ce qui se passe en Thaïlande. Il y aurait 500 000 prostitué(e)s : des femmes principalement mais aussi des enfants et des hommes (prostitution homosexuelle).

L'exil : source de revenu pour toute la famille

Un cinquième de la population vit grâce à l’argent de l’étranger. Plusieurs vagues d’émigration se sont succédé. Celle de l’après-guerre, vers les Etats-Unis, exprimait largement un désir d’évasion, presque indépendamment d’un besoin économique. Dans les années soixante-dix, ce sont surtout les techniciens qui sont partis vers le Moyen-Orient, ou des infirmières dont le savoir-faire est apprécié dans certains pays comme la Hollande et la Grande-Bretagne. Plus récemment, l’émigration a pris un caractère plus massif et populaire. Cinq millions de Philippins travaillent à l’étranger, dont un million de clandestins. Ce sont principalement les femmes qui s’expatrient, vers le Moyen-Orient ou l’Europe (elles constituent 60 % des travailleurs migrants légaux, non compris les marins). La dernière vague d’émigration s’oriente aussi vers les nou-vaux pays riches d’Asie, comme Singapour, Hong-Kong et le Japon.

Les femmes émigrées travaillent avant tout comme domestiques. Leurs employeurs y trouvent plus d’un avantage. La plupart des femmes sont isolées, souvent clandestines, et se consacrent donc pleinement à leur travail. Elles parlent souvent bien l’anglais, ayant reçu une bonne éducation. En plus des tâches ménagères, elles gardent les enfants et sont de très bonnes éducatrices ! Même si l’argent renvoyé au pays par les émigré(e)s permet à de très nombreuses familles de survivre, les conséquences de cette i. »j*iJM laimiisgfite situation sont, aux Philippines, très dommageables : exode de travailleurs qualifiés, désintégration du milieu familial et perte de repère des enfants, dévalorisation profonde de l’éducation... Les Philippins étaient prêts à beaucoup de sacrifices pour assurer une éducation scolaire et universitaire à leurs enfants, même aux filles. Mais à quoi bon tant dépenser pour ce faire, commencent-ils à se demander, alors qu’elles ne pourront trouver un travail dans l’archipel et se retrouveront domestiques dans un pays étranger ?

Certaines immigrées philippines sont en France depuis plus de dix ans. Beaucoup n’ont pas vu leurs enfants restés au pays depuis des années. C’est pourquoi, quelques-unes les ont fait venir illégalement, en sachant qu’ils deviendront domestiques eux aussi, alors même qu’aux Philippines, ils poursuivaient des études. Toutes rêvent de revenir chez elles après avoir envoyé suffisamment d’argent à leur famille. En attendant, elles se font très discrètes de peur d’être expulsées et passent la plupart de leur temps à travailler. Le principal problème reste l’obtention d’une régularisation de séjour.

Les femmes quittent aussi le pays pour se marier. Des agences « matrimoniales » internationales, fonctionnant sur catalogues, s’assurent ainsi de confortables bénéfices. Elles recherchent les futures épouses dans les familles pauvres et certaines agences garantissent à leurs clients qu’ils pourront modifier leur choix s’ils s’avèrent insatisfaits. Au Japon, des agences organisent des mariages en série, avec l’aide du maire d’un village philippin, entre de jeunes paysannes et des agriculteurs japonais, dans des zones où les hommes ne trouvent plus de femmes (ces dernières partant en ville). Des Philippines se voient aussi mariées à des paysans français ou belges, parfois très âgés. On comprend que, trop souvent, l’épouse philippine se retrouve dans des conditions d’isolement (géographique, linguistique, culturel...) et d’exploitation inhumaines.

La prostitution est une autre filière d’immigration -dont la prostitution forcée qui consiste à recruter des femmes sur contrat en leur promettant un emploi normal (notamment dans le « spectacle ») et à les obliger ensuite à se prostituer. Le cas de Nena est exemplaire. Arrivée en Hollande pour travailler en tant qu’employée

Le plaisir de se retrouver

Spécificités des philippines

Population : 67 millions d’habitants sur une superficie équivalente à celle de l’Italie.

Capitale : Manille, plus de 10 millions de Philippins y habitent.

C’est le seul pays chrétien de la région, résultat des colonisations successives : espagnole et américaine ; 80 % de la population est catholique, 10 % protestante. Il y a aussi 5 % de musulmans et 3 % d’animistes.

La langue nationale est le pilipino basé sur le tagalog. Il y a huit langues majeures locales et environ soixante-dix dialectes. L’anglais est, depuis la présence des Américains, est devenue la langue administrative et d’échanges, elle est utilisée dans l’enseignement.

Président actuel : Fidel Ramos, ancien chef des forces armées et auteur de la loi martiale imposée par Ferdinand Marcos pendant plus de dix ans sur le pays. Elu avec 23 % des voix, il a succédé à Cory Aquino en 1992.

dans un hôtel, elle s’est retrouvée sans le vouloir dans une « ferme de sexe », ses papiers d’identité étant confisqués par le maquereau, violée, et sommée de rembourser une dette énorme (prix de voyage, amendes pour non-obéissance, etc.). Grâce à un client, et ensuite une campagne de solidarité, elle a pu s’enfuir, intenter des procès, un qu’elle a gagné en Hollande, un qu’elle a perdu aux Philippines (le juge qui traitait son cas a même été assassiné). Mais pour une femme forcée à se prostituer qui retrouve sa liberté, combien ne reçoivent aucune protection ni de leur pays d’origine ni de leur pays d’accueil ?

Face à des situations si dramatiques, aux Philippines comme à l’étranger, divers groupes de femmes ont poursuivi un effort continu d’organisation. Il existe de nombreuses associations de femmes dans l’archipel. Trois principaux réseaux ont été constitués ces dernières années, dans le secteur des organisations non gouvernementales. Le Réseau d’action des femmes pour le développement (WAND) comprend une centaine d’associations et centre son attention sur la place des femmes en politique et dans le développement. Le Groupe des Dix inclut des coalitions de la gauche militante comme GABRIELA. L’évolution de cette aile du mouvement féministe est évidemment profondément marquée par la crise du Parti communiste, d’origine maoïste et qui fut très influent. Les mouvements les plus traditionnels sont fédérés par le Conseil national des femmes aux Philippines (NCWP), ont élargi leur action après la conférence de Pékin sur les questions de violences sexuelles, et cherchent à influencer la politique gouvernementale, mais elles opèrent dans le cadre idéologique défini par la puissante Eglise catholique qui condamne en bloc la contraception, l’avortement et le divorce (qui est encore illégal aux Philippines). En dehors de ces réseaux, on trouve des organisations « spécialisées » comme le Bureau juridique des femmes (femmes avocates), SIBOL (action parlementaire), le Mouvement du tiers monde contre l’exploitation des femmes (question de la prostitution et du tourisme sexuel) et le Centre d’aide d’urgence pour les femmes (violences sexuelles).

En Europe, les bureaux pour immigrées et les associations de femmes se sont, enfin, coordonnés en 1992 pour former un réseau européen appelé Babaylan (du nom donné aux prêtresses dans les Philippines précoloniales). Alors que les groupes mixtes de migrants continuent aussi à s’automultiplier afin de lutter contre l’isolement et afin d’aider ceux qui sont dans le besoin, l’initiative prise par Babaylan vise à donner un pouvoir effectif aux femmes. La première rencontre de ce réseau, à Barcelone, a laissé aux participantes un très bon souvenir. Elles ont parlé, chanté, dansé, il y a eu des échanges d’informations, elles ont pu prendre conscience de leur évolution, de leur adaptation au pays dans lequel elles vivaient. Depuis, ces rencontres se renouvellent tous les deux ans. La prochaine se tiendra en septembre, en Allemagne. Nous leur souhaitons un bon travail.

Sali Kanaway et Marie-Annick Vigan

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