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Bordeaux : «Beaucoup de bruit, mais pas pour rien»

· Cahiers du féminisme, n° 78, automne 1996 · p. 23 · 928 mots

Entretien avec Monique Nicolas.

Pour rendre compte de la dynamique du Collectif bordelais pour les droits des femmes, dans la phase de préparation des assises régionales et nationales, nous avons rencontré Monique Nicolas, féministe active de longue date à Bordeaux et militante de ce collectif.

♦ Peux-tu revenir sur l’origine du collectif pour les droits des femmes et sur sa composition actuelle ?

Monique Nicolas -Un collectif pour le droit à l’avortement et à la contraception s’est créé sur la ville en 1990, quand a été ressentie la nécessité d’une riposte unitaire face aux premières interventions de commandos anti-IVG. Nous avions deux soucis principaux : empêcher les commandos de continuer à agir en toute impunité et lancer une campagne pour le droit à la contraception avec son corollaire : le remboursement de toutes les pilules.

La création de ce collectif est très lié à celle de la CADAC au plan national. Il a impulsé une grosse mobilisation unitaire pour la manifestation du 25 novembre 1995 (350 personnes inscrites pour monter à Paris. Après le succès de cette initiative, le collectif s’est « naturellement » élargi en devenant collectif pour les droits des femmes.

On y trouve aujourd’hui tout ce qui existe à gauche à Bordeaux. D’abord, je tiens à le souligner, de nombreuses femmes qui y participent à titre individuel (notamment des jeunes), puis les différentes forces politiques (anarchistes, LCR, LO, PCF), des syndicats (CGT, FSU, SUD PTT), le MFPF, la LDH, l’ASTI, des femmes du PS, des chercheuses de l’ANEF...

Ce collectif, réellement unitaire existe à la fois dans la durée depuis 1990, et dans un renouvellement permanent. Les réunions sont détendues, joyeuses même. C’est un climat où « l’ entre-femmes » crée de la complicité (même si des hommes y participent) et apporte une certaine façon de traiter les clivages politiques tout en les dépassant sur le terrain, dans l’élaboration et les revendications. L’aspect inter-générations est très fort et les représentantes d’organisations sont aussi présent(e)s en tant que personnes : le collectif les aide également à faire avancer le féminisme dans leurs structures. La citoyenneté, on la pense et on la vit.

♦ Comment expliques-tu la reconnaissance du collectif sur la ville ?

Monique -Les procès contre les commandos anti-IVG ont été très médiatisés (même si le collectif peut avoir des réserves sur la manière dont certains ont traité de ces questions). Les actions du collectif pour l’avortement et la contraception ont été popularisées à ce moment-là.

Au fil des années, un réseau s’est créé. Nous avons aujourd’hui un fichier de 250 personnes environ qui sont informées de nos débats et initiatives et nous bénéficions d’un large courant de sympathie. Nous sommes devenus « incontournables » ! Par exemple, à l’occasion de la venue du pape, les journalistes télé cherchaient à nous joindre pour savoir ce qui allait se passer. Et nous avons d’ailleurs coorganisé la « montée » pour participer à la manif de Tours.

♦ Qu ’attendez-vous des Assises, tant régionales que nationales ?

Monique -Beaucoup de bruit... et pas pour rien !

Comme tout collectif, notre collectif connaît des hauts et des bas. Les Assises représentent pour nous un débouché à l’action que nous menons depuis plusieurs années.

Après les mobilisations du 25 novembre dernier, il faut travailler pour faire avancer toutes les revendications qui sont apparues. L’aspect unitaire est essentiel : toutes et tous ensemble, nous pouvons faire bouger les choses.

Nous avons mis en place trois commissions : « elles choisissent », le travail et la précarité, les femmes dans la vie publique et la citoyenneté. Les Assises régionales qui devraient avoir lieu vers janvier seront un moment important pour développer nos idées et faire avancer concrètement l’action des femmes.

On mesure mieux aujourd’hui tout ce qui reste à faire, sur le terrain de la citoyenneté, par exemple, et de la représentation des femmes dans les associations, partis et syndicats ou sur un terrain plus « traditionnel » comme le droit de choisir toujours contesté dans les faits. Dans une période où les femmes sont plus fragilisées sur la question de l’emploi, la bataille pour l’indépendance économique se pose plus que jamais en termes de lutte.

Localement, nous évoquons des questions comme la création d’une maison des femmes à Bordeaux, l’action à mener pour le contrat d’union civile ou la mise sur pied d’un centre gay/lesbien.

Juppé est chez nous, à Bordeaux. Cela donne une teneur particulière à ce qui est fait ici, même s’il est à la fois très présent et absent, et qu’il s’arrange pour ne pas être premier ministre à Bordeaux. Juppé, c’est le retour au 19e siècle, par rapport au traitement de la pauvreté, au rôle de l’Etat. Les Assises régionales sont un moyen de faire savoir, ici comme ailleurs, le refus de cette politique. J’ai le sentiment que, non seulement on refuse de reculer mais qu’il existe une conscience nouvelle sur des questions peu abordées jusqu’ici. La précarité a changé la donne. Et on ne peut plus raisonner en terme de « choix » entre travail et maintien au foyer.

La campagne électorale pour les législatives est déjà commencée et on parle de représentation des femmes sur les listes. Il ne suffit pas d’en parler. Les femmes doivent peser pour être présentes, mais pas en tant que potiches ou alibis. L’important, c’est que cette participation puisse faire avancer la société sur les revendications collectives des femmes.

Pour nous, à Bordeaux, la préparation des Assises, c’est formuler des revendications immédiates mais aussi construire les moyens d’action et dessiner les contours de la société que nous voulons.

Propos recueillis par Danièle Lacoste

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