La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les Grandes dames de la littérature

Deux petits écrits de deux grandes dames

· Cahiers du féminisme, n° 78, automne 1996 · p. 38-39 · 1 399 mots

Hélisenne de Crenne

De ce beau nom, qui dut ravir, cent ans plus tard, les précieuses, se parait une roturière du nom de Marguerite Briet, toutefois petitement anoblie par son mariage avec Philippe Foumel, seigneur de Crennes. En quatre ans, elle publie trois ouvrages : un roman, les Angoysses douloureuses qui procèdent d’amours, en 1538 ; les Epistres familières et invectives, en 1539, et le Songe' en 1541, les trois sur le même thème de la femme devant l’amour. Ces ouvrages précèdent donc d’une quinzaine d’années le Débat de Folie et d’ Amour de Louise Labé, et d’une vingtaine la publication de Y Heptamé-ron de Marguerite de Navarre 2, mais suit de seulement dix ans le Traité de l’excellence des femmes de Corneille Agrippa3.

Ces écarts de dates montrent bien la rapidité du mouvement des idées. Le Songe, comme le Traité d’Agrippa, explorent avec précaution (et souvent maladresse) des idées nouvelles dans des formes et avec une argumentation encore médiévale dont se délivreront Louise et Marguerite, qui, il est vrai, sont toutes deux pénétrées de culture italienne.

C’est cette forme archaïque, plus que la langue (bien éclairée par les notes et le glossaire des éditeurs) qui peut rendre ce petit livre difficile. Mais son intérêt est de découvrir les problèmes de la vie féminine du temps sous les discours, parfois ahurissants, des personnages mythologiques ou allégoriques.

Ces problèmes de vie sont deux et simples. Un : le mariage étant ce qu’il est alors, a-t-on droit à l’amour, c’est-à-dire à l’adultère ? Deux : les risques de cet adultère étant des plus graves -jusqu’à la mort possible -cela ne remet-il pas en cause la place de la femme dans l’humanité, c’est-à-dire dans la société ? Est-elle ou non l’égale de l’homme ?

Hélisenne est de haute culture. Elle a lu les Anciens et les textes sacrés. On sent, à la lire, que le vent de la Réforme souffle fort sur ce Nord français où elle est née. Bonne théologienne, elle fonde l’égalité de la femme sur l’unité devant Dieu des âmes humaines. Mais si le retour à l’Evangile fut d’abord socialement révolutionnaire, il a un envers dialectique très négatif vite apparent pour la condition féminine. Le petit livre d’Hélisenne de Crenne est plutôt en régression sur celui d’Agrippa.

Comme le fera encore Marguerite de Navarre, Hélisenne fera se résoudre -être « réduite » -sa « Dame amoureuse » aux arguments de la Raison et à ses mirages de bon mari, bons enfants et bonne renommée, plus la promesse de paradis en paiement de la sagesse. Mais le jeu est truqué : que serait-il advenu si « l’Amant » n’avait pas cédé le premier au terrorisme de Pallas ? Quand il se reprend et revient vers elle, la « Dame amoureuse » le rejette surtout par dépit. La démonstration n’est pas convaincante. Elle ne le sera pas pour Louise Labé.

Madeleine de Scudéry

C’est juste un siècle plus tard, en 1642, que paraissent les Femmes illustres, ou Harangues héroïques 4, de Madeleine de Scudéry, sous le nom de son frère Georges.

Ce qu’est l’édition aujourd’hui nous prive de ses deux grands romans, Arta-mène ou le grand Cyrus et Clélie, qui furent les best-sellers du xvne siècle. Dira-t-on que la préciosité serait pour nous illisible ? Voire ! Le procès ne mérite-t-il pas révision ? Quant à son rôle social, en tout cas, certainement ! Les « précieuses » furent les féministes du temps, et des civilisatrices. C’est à elles que l’on doit d’avoir commencé à policer les mœurs d’une société sortie assez fruste et sauvage des guerres de religion, et qui engagent à ce raffinement qui va être le modèle de toute l’Europe. De la noblesse et du salon de Mme de Rambouillet, la préciosité va s’étendre à la bourgeoisie, via le salon de Mlle de Scudéry, elle de petite noblesse. C’est avec les précieuses qu’apparaissent des revendications féminines complètement nouvelles, comme celle du célibat (Madeleine refusera le mariage pour elle-même), du mariage à l’essai, de la limitation des naissances... Cela ne suffit-il pas à comprendre la réaction de haine religieuse et machiste qu’elles ont provoquée, et de leur assassinat moral sous le « ridicule », dont, malheureusement, c’est le grand Molière qui s’est fait l’exécuteur, les écrasant du poids de son génie, alors qu’il ne visait peut-être qu’un excès.

Du moins, peut-on opposer radicalement leurs écrits au « classicisme » du « siècle de Louis XIV »? A bien y regarder, ce n’est pas si simple, puisque Corneille et La Rochefoucauld sont du salon de Mme de Rambouillet et que Mme de Lafayette, qui va sous peu inventer le roman moderne, procède de la préciosité. Enfin, il suffira de lire les Harangues pour découvrir en certaines le ton de Corneille et dans d’autres celui de Racine.

Leur formation est la même et, en ce premier de ses livres, Madeleine de Scudéry tente, très évidemment, de donner un équivalent féminin des Hommes illustres de Plutarque, ce qui va, sans que cela soit explicite, jusqu’à faire se suivre des « vies » qui se « comparent » en s’opposant souvent (le mariage idéal d’Artémise, femme de Mausole, au pire des mariages de Mariamne avec Hérode ; Sisygambys célébrant Alexandre, le vainqueur généreux, et Sophonisbe stigmatisant Scipion le vainqueur impitoyable ; puis Zénobie acceptant d’être traînée enchaînée en triomphe à Rome, alors que Sophonisbe a préféré le suicide a cette honte, etc.). Mais la grande diffé-

Mademoiselle de Scudéry, Clélie, Carte du Tendre, 1654.

rence de Madeleine de Scudéry à Plutarque, c’est que les hommes ont une histoire et que les femmes n’en ont pas ; que Plutarque retrace la vie de « héros » et Madeleine celle de victimes, qui ne doivent leur « illustration » qu’aux « vertus » qu’elles ont montrées dans leurs malheurs. Et comme ses sources sont masculines, Madeleine doit inventer les lettres de ses héroïnes, et tout ou partie des faits de leur histoire. Ses autorités lui jouent un autre mauvais tour : elle doit, la plupart du temps (en dehors presque de la magnifique dénonciation par Sophonisbe de la férocité romaine), accepter le jugement de l’histoire ancienne (ainsi dans l’ auto-accusation de la mère de Coriolan, alors qu’en fait ce dernier fut un être assez ignoble), et même le jugement moral sur Lucrèce, coupable d’avoir survécu un temps à son viol.

Est-ce là un effet de la contre-réforme, alors que Corneille Agrippa célébrait Judith et Jeanne d’Arc ? Les vertus des femmes de Madeleine de Scudéry sont essentiellement celles de l’amour, portées au plus haut point par Bérénice qui oppose sa valeur à la raison d’Etat, « coupable de tant de crimes », et qui la fait chasser par Titus. De l’amour, Madeleine est sans doute la première à « délabyrinther » la dialectique des subtiles contradictions qui vont nourrir après elle la littérature de deux siècles, et d’abord Racine. Mais, en fin de compte, par ces portraits d’illustres grandes dames, toutes victimes de l’histoire, Madeleine donne surtout, inconsciemment, l’image d’une aliénation qui n’épargne pas, sur les siècles, le plus haut niveau social.

La dernière « harangue » est bien différente des précédentes. C’est celle de « Sapho à Erinne » : un des plus beaux textes féministes du siècle, jalon entre Louise Labé et Olympe de Gouges. La poétesse (dont Madeleine avait pris le nom comme pseudonyme) plaide à nouveau l’égalité des hommes et des femmes, mais, abandonnant les arguments religieux du siècle précédent, la fonde en capacité intellectuelle, et, inversant celui des « différences de nature », en déduit la plus « naturelle » pente des femmes à l’art de paix qu’est la poésie. Certes, elle s’arrête à la revendication d’accès aux sciences, mais il est vrai qu’elle ne les estime guère.

Cette lettre est comme la contradiction de la signature de ce livre par son frère, qui signera également son Grand Cyrus, alors que le Tout-Paris du temps sait que c’est elle qui les a écrits. Certes, le préjugé contre les femmes de lettres existait et durera encore longtemps, mais, dans son cas, il y a pire : ce frère semble bien avoir été l’héritier privilégié de leur père et, jusqu’à ce qu’il se marie en 1654, elle fut sous sa dure tutelle. Le subterfuge, heureusement, ne lui enleva pas la gloire, car elle vécut jusqu’à quatre-vingt-treize ans, ne cessant d’écrire, et fut saluée du nom d’« Universelle ».

Michel Lequenne

Mademoiselle de Scudéry, Clélie, Carte du Tendre, 1654

Notes

  1. 1 . Hélisenne de Crenne, le Songe, préface de Jean-Philippe Beaulieu, Indigo & Côté-femmes éditions.
  2. 2. Cf. «Louise Labé », in Cahiers du féminisme, n°34, 1985, et «Marguerite de l’Heptaméron », n°58, 1991.
  3. 3. Henri Corneille Agrippa de Nette-sheim, Sur la noblesse et l’excellence du sexe féminin, et de sa prééminence sur l’autre, Côté-femmes.
  4. 4. Madeleine de Scudéry, les Femmes illustres, ou les Harangues héroïques, éd. Côté-femmes. Nous nous devons de signaler que ce livre appartient à une époque de cette courageuse petite maison d’édition où l’imprudence d’une composition confiée à de peu-lettrés n’était pas corrigée par une sérieuse révision. De ce fait, la lecture de ce volume exige une véritable chasse à la coquille, parfois peu grave, du genre «tir » pour «Tyr », parfois davantage, comme «sans féconde » pour «sans seconde », mais souvent rendant le texte incompréhensible, comme pour cette ligne : «Je suis bien mariée, ô mes filles, qu ’après vous avoir rendu les campagnes de mes disgrâces », pour : «Je suis bien marrie [...] qu ’ après vous avoir rendu les compagnes de mes disgrâces. » Un errata s’imposerait.

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