La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Gurinder Chadha : Portrait d’une cinéaste indienne britannique

· Cahiers du féminisme, n° 78, automne 1996 · p. 41-42 · 1 263 mots

Gurinder Chadha est venue du Penjab à Londres avec ses parents lorsqu’elle avait quelques mois et y est restée. Après un mémoire de licence sur l’image de la femme indienne dans les médias, elle a été recrutée comme journaliste à la BBC. Elle a réalisé de nombreux documentaires pour la télévision, Channel 4 en particulier. Certains, comme I’m British but ou Acting our age sont des témoignages de jeunes ou de moins jeunes issus de la communauté indienne ou pakistanaise -immigrés de la première, deuxième, ou troisième génération, dirait-on en France. Gurinder réfute le terme d’immigrés lorsqu’il s’agit de personnes installées au Royaume-Uni depuis plusieurs dizaines d’années et qui ont l’intention d’y rester. Elle parle de communautés d’origines diverses. I’m British but : court-métrage tourné en 1988, aborde déjà le thème des relations entre communautés de cultures différentes. Elle réalise actuellement une série télévisée pour la BBC, qui se passe dans un quartier cosmopolite de Liverpool et dont le thème principal n’est pas l’immigration. Son prochain film sera tourné à Los Angeles. On y suivra les parcours de quatre familles. Rapports entre les générérations et en même temps entre cultures différentes. Un autre film est en projet, qui sera produit par Channel 4. L’action se passera au Sri Lanka sur fond de lutte indépendantiste tamoul.

Bhaji on the beach

Son premier long métrage, « Bhaji on the beach » sorti en 1989, a été diffusé dans beaucoup de pays mais pas encore en France, sauf dans les festivals1. Gurinder dit de ce film tourné avec des Indiens que c’est un film typiquement anglais, par le décor d’abord -puisque l’action se situe à Blackpool, célèbre station balnéaire sur la mer d’Irlande, et destination de la virée en minibus du groupe femmes d’Asie du Sud. Trois générations de femmes y affrontent -différemment -les choses de la vie. Deux sujets tabous de la culture indienne y sont abordés : la violence domestique et le mariage interracial. Sujets graves, traités avec gravité mais aussi humour et tendresse. Les concepts d’identité, de multiculturalisme, de modernité y sont illustrés dans toutes leurs complexités. Le vieil acteur britannique pataugeant dans l’eau pour « sauver » ce qu’il s’imagine être une pauvre femme indienne en détresse, à la recherche perpétuelle de la féminité perdue (perdue par les femmes britanniques, pense-t-il), est à la fois ridicule et touchant. C’est un peu le symbole de la façon dont la communauté indienne voit l’Angleterre « étemelle », dit Gurinder. Avec tendresse et agacement. La vraie vie est ailleurs. La perception que la communauté indienne a d’elle-même et que chacun de ses membres a de lui ou d’elle-même change sans arrêt en fonction des expériences personnelles, des rencontres, mais aussi du contexte politique. Les années Thatcher ont été très dures. Gurinder a peint une communauté en transition permanente. Le conflit de générations y existe comme ailleurs. Les problèmes de violence raciale, de chômage, de représentation de soi vis-à-vis de l’autre sont présents. L’une des protagonistes principales du film, Ginder, vient de quitter son mari parce qu’elle ne supporte plus de vivre avec la famille de celui-ci. Elle voudrait un foyer à elle, avec son petit garçon. Elle a déjà dérogé en choisissant elle-même son mari, ont remarqué les anciennes, mais elle est profondément attachée à la culture de son pays : vêtements traditionnels, valeurs. Hashida, elle, enfant chérie de la communauté

Bhaji on the beach

parce qu’elle va commencer ses études de médecine, se retrouve enceinte de son ami noir. Regard de la communauté indienne sur la communauté noire... Les êtres humains triompheront-ils des stéréotypes ? Quant aux adolescentes, elles se font draguer par les anglais fascinés par leur exotisme, et bénéficient immédiatement d’insultes racistes quand elles les envoient promener.

Une communauté, des êtres humains en mouvement

Derrière les étiquettes de nationalité, il y a les êtres humains. Lorsqu’on lui demande comment elle conçoit son métier, Gurinder dit qu’elle veut subverts les stéréotypes, les préjugés pour laisser voir les individus dans toute leur richesse. Le multiculturalisme, le multilinguisme sont pour elle une richesse supplémentaire, un atout, même si cela provoque parfois des réactions de rejet de la part des monolingues, « à culture unique ». « Bizarrement on ne pouvait pas classer les réactions au film en fonction de l’âge ou de l’appartenance ethnique des spectateurs. Il y a eu des réactions extrêmement positives et d’autres extrêmement négatives à la fois en Grande-Bretagne et en Inde dans toutes les générations. Cela dépendait des rapports qu 'avaient les gens avec les thèmes abordés. S’il a été le plus souvent bien reçu en Inde, c’est aussi parce que les situations de multilinguisme et de multiculturalisme y sont plus familières ».

Bhaji est d’abord un film sur le point de vue des femmes. Au cours de ses déplacements à travers le monde, Gurinder a été surprise de se voir abordée par des femmes de diverses cultures (irlandaises, italiennes, indiennes ou autres) qui lui disaient s’être reconnues ou avoir reconnu tel ou telle de leurs proches dans un personnage du film. « Les femmes sont plus ouvertes aux perspectives universelles », dit-elle, plus à même de sentir la dimension universelle des situations et des personnages sous l’enveloppe ethnique et ponctuelle. « Il y a une dimension universelle dans la perception féminine du monde, qui transgresse les lieux et les époques » . « La façon de traiter les thèmes graves en passant sans cesse de la comédie au drame est aussi une approche très féminine, estime Gurinder. Sortir d’une situation dramatique par l’humour, relativiser les problèmes. Bhaji est un film qui se veut déstabilisant. Il passe d’une polarité à l’autre : modernité/tradition, langue anglaise/langue indienne, jeans/sari, sans arrêt. Cela doit pousser le public, qui est majoritairement d’une autre communauté que la mienne, à repenser les personnages du film non comme des stéréotypes mais comme des être humains en mouvement. » La réaction inattendue d’une vieille femme bouleverse les idées reçues plus sûrement qu’un discours. « Il s ’est écoulé dix ans entre My beautiful laundrette et Bhaji. Cela est significatif d’une évolution difficile. Il a fallu vaincre le double handicap d’être indienne et d’être femme pour arriver à être considérée comme une cinéaste à part entière. Le pas décisif se fait lorsque l’on passe du court-métrage documentaire au long métrage de fiction. » « Le rôle des médias est primordial dans la façon dont la société perçoit les communautés d’autres origines sur son sol. »

Françoise Bonnet

Vient de sortir : Ronde de flics à Pékin

Film chinois de Ning Ying. Si vous avez l’occasion de le voir, ne le manquez pas. Ce film, réalisé par une femme, retrace la vie quotidienne d’un vieux quartier de Pékin, à l’occasion de la poursuite par la police locale d’un chien présumé enragé (les animaux domestiques sont en tout état de cause interdits en ville). Les « flics » sont aidés par des bénévoles civils qui n’hésitent pas à dénoncer leurs voisins et voisines. Forme millénaire d’exercice du pouvoir qui fait appel à la collaboration de la population, une tradition renforcée par le maoisme. Ainsi, les vieilles femmes, à l’affût de tout, surveillent activement tout signe de grossesse chez leurs voisines -on se vante de faire avorter dans le quartier des femmes enceintes de six mois ! L’horreur d’un contrôle où la « vie privée » n’est plus privée, les glissements de l’arbitraire au quotidien. Néanmoins, ce film, presque un documentaire, retrace la vie d’un pays qui nous est totalement étranger, mais une vie à aucun moment exotique et pas aussi éloignée de nous que l’on pourrait le supposer.

Notes

  1. Les propos de Gurinder ont été recueillis lors d’un entretien pendant le Festival de Douamenez 96.
  2. 1. Notamment primé au festival de Rennes, il a aussi été présenté au festival de films de femmes de Créteil. L’association française des festivals de cinéma a décidé d’intervenir auprès des distributeurs pour qu’ils permettent enfin au public de le voir. Réclamez Bhaji au gérant de votre salle habituelle.

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