One nouvelle morale
Le livre de Frédéric Martel, Le rose et le noir, publié en avril dernier, et applaudi par la presse, ne fait pas V unanimité parmi les associations homosexuelles et de lutte contre le sida qui lui reprochent des méthodes historique et sociologique douteuses. Ecrire Vhistoire du mouvement homosexuel français moderne n’est certes pas une entreprise facile. Celle de Martel fut moins d’établir une histoire -même approximative -que de stigmatiser de toutes les façons la « dérive » qui menace selon lui les homosexuels :
le « communautarisme » gai.
Le travail de Frédéric Martel, savamment relayé par une campagne de presse à la hauteur des moyens de sa maison d’édition, peut séduire, à première vue. Il s’agit, selon l’auteur, d’écrire « l’histoire d’une double révolution : la libération homosexuelle, puis celle du sida ». D’où le titre : « rose » pour les homosexuels, « noir » pour le sida. Un travail attendu depuis quinze ans au moins, depuis que Jacques Girard écrivit, en 1981, la première ébauche d’une histoire du mouvement homosexuel en France depuis la Seconde Guerre mondiale '.
L’autre intention affirmée par l’auteur dans le prologue est « de traiter l’homosexualité masculine et l’homosexualité féminine », en cherchant à analyser les relations dynamiques qui existèrent entre le mouvement homosexuel et le mouvement des femmes. Il est curieux de constater que cette dimension relationnelle entre ces deux mouvements n’a été que très peu analysée en France. Le livre de Françoise Picq sur le mouvement des femmes, paru en 1993, aborde trop brièvement cette relation entre le MLF et les homosexuel(le)s au chapitre huit. La déception provoquée par la lecture du livre de Martel, sur cette question, nous fait regretter qu’elle ne l’ait pas fait plus largement.
En effet, l’ouvrage de Martel, malgré ses quatre cents pages et les tonnes de notes, ne remplit pas ces grandes ambitions. Pas plus qu’il n’a convaincu les militants -passés et présents -du mouvement homosexuel. Comme l’ont souligné beaucoup d’entre eux au cours des nombreux débats organisés à la sortie du livre, mais aussi sur les plateaux de télévision, il y a, dans cette histoire des homosexuels en France, une escroquerie intellectuelle. Personnalisation à outrance des débats théoriques et des actions du mouvement homosexuel, manque d’analyse et incompréhension des mouvements sociaux des années soixante-dix, surestimation ou sous-estimation des uns et des autres (notamment des organisations d’extrême gauche), fétichisation de la haute culture (les grands écrivains, les grands cinéastes)... L’auteur ne « suit » pas l’histoire, il l’habille, la ridiculise, pour parvenir à ses fins. Ainsi, la « fausse révélation » du déni homosexuel face à l’épidémie du sida au milieu des années quatre-vingts devient, pour Martel, le paradigme de la « dérive du communautarisme » gai, thèse central de son livre.
Qui parle ? De quelle place aujourd’hui juge-t-il des actions, des pensées, des comportements ? Quelle est sa morale ? Quelles sont ses méthodes historique et sociologique ? Telle est la liste de questions que l’on se pose à la lecture du livre. Car, ce qui lui est reproché ce ne sont pas ses partis pris, mais la malhonnêteté qu’il a à s’inscrire en même temps en dehors et en dedans, sans que le passage d’un état à un autre ne soit jamais clairement énoncé au lecteur -un écueil qu’avait su éviter Françoise Picq.
L’utilisation de nombreuses citations tout au long du livre ressemble à un exercice littéraire savant, et n’apporte, dans bien des cas, rien de plus à sa démonstration. Cette pratique intellectuelle bien française déterminant un certain rapport au savoir est même suspecte à bien des moments. Ainsi, l’histoire du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) est la plus difficile pour Martel. Né dans l’action -une sorte de zap act-upien contre l’émission de Ménie Grégoire sur RTL dont le sujet était « l’homosexualité, ce douloureux problème » 2 -, la force du FHAR est d’avoir fait de l’homosexua- lité et de la sexualité une question politique, c’est d’avoir « inscrit la question homosexuelle à l’intérieur de celle de la libération tout court » 3. Mais Frédéric Martel réduit cette dimension politique. Les « personnalités » du front homosexuel s’affrontent dans des combats anarchiques dont il ne comprend pas toute la portée politique.
Les formules sont parfois séduisantes pour exprimer une idée, mais les siennes font mal par leur bêtise. Il écrit : « Les ténors du FHAR ont pourtant des approches très différentes de l ’homosexualité et de la politique. Que de contradictions ! Que de singularités ! Que de gauchismes ! Le maoïsme converti par la lecture de Jean Genet pour Philippe Guy. Le féminisme libertaire et l’amour hétérosexuel avec des garçons homosexuels pour Françoise d’Eaubonne. L’hystérie tempérée par les hormones pour Hélène Hazera. L ’anarchisme flirtant avec les constructeurs de Fernand Léger pour Daniel Guérin. (...) »4 Lors d’un débat organisé, à l’Action Christine, à Paris, en juin dernier, un ancien militant du FHAR résuma son sentiment par rapport au livre de Martel : « Il écrit l ’histoire du FHAR comme celle du Parti socialiste ! M. Martel n ’a rien compris justement. »5
L’autre « épreuve » de ce livre est la démonstration pénible, au chapitre dix, du fameux « déni homosexuel » face à l’épidémie du sida, dénonçant et fustigeant l’attitude des associations homosexuelles. Selon lui, « tout se passe comme si, face à la catastrophe, les militants étaient restés sans voix, incapables d’articuler des idées. Ils inventent des parades : la dénonciation du “cancer gay” en est une ». Et de poursuivre : « Mais, en dénonçant le “cancer gay ”, les militants sont surtout victimes du piège identitaire contre lequel
Photo extraite de la revue Lesbia.
times du piège identitaire contre lequel ils prétendent lutter : ils confondent le sida qui atteint les homosexuels pour “ce qu’il font” avec le sida qui les atteindrait pour “ce qu ’ils sont” ». 6
Dans cette partie, Martel moralise et dénonce. Malheureusement tout ceux qu’il dénonce ainsi publiquement ne sont plus là pour lui répondre. Morts du sida, justement. Les modes de vie des homosexuels, c’est-à-dire selon lui les modes de consommation du sexe (backrooms, saunas) sont responsables de la contamination. « La première prise de conscience de la communauté homosexuelle a lieu au Royaume-Uni en 1982, alors que le nombre de malades est sensiblement plus faible qu ’en France et qu ’il n ’existe ni sauna ni backroom dans ce pays », explique Frédéric Martel, qui pourrait donc se vanter aujourd’hui d’avoir été l’un des seuls dirigeants d’association homosexuelle, il est vrai sous un pseudonyme, à réclamer la fermeture des backrooms et saunas , ainsi que l’interdiction du poppers, responsable à ses yeux de comportements dangereux.
Sur fond de « scandale », Frédéric Martel brosse un portrait peu flatteur des associations homosexuelles, doublement coupables à ses yeux de ne pas avoir su prendre la mesure de la maladie qui faisait son apparition et de s’être défendues contre l’utilisation moralisante et répressive du sida. Dans ce débat, au mépris de toute méthode et comme preuves de déni, Martel oppose les éditos de Gai Pied, à partir desquels il en conclut à l’irresponsabilité des associations, et les articles de la presse généraliste dont ceux principalement de Libération et du Monde. Cette méthode n’est pas sérieuse et ne peut prétendre rendre compte de l’attitude des associations, et surtout des homosexuels, qui se sont investis dans la lutte contre le sida.
La thèse centrale du livre de Martel se trouve ainsi résumée. Le « repli identitaire », tel qu’il le définit, est porteur de dangers, d’aveuglement, de catastrophes. Selon lui, le plus grave danger qui menace les homosexuels n’est pas la société qui leur dénie le droit d’exister, d’avoir les mêmes droits, de vivre librement leur sexualité -il oublie d’ailleurs la construction sociale et culturelle de « / ’homosexualité » -, mais la « tentation » identitaire du mouvement homosexuel symbolisée par cette prétendue « culture de la différence ». Selon lui, toute perspective politico-sexuelle est dangereuse, car elle remet en cause la cohésion sociale au nom du sacro-saint principe d’intégration « à la française », opposé ici au modèle américain jugé dangereux. Il amalgame, à bon escient, « culture minoritaire » -qui lui demanderait, il est vrai, de comprendre la culture populaire ! -et « culture de la différence ».
Ce parti pris idéologique se confirme lorsqu’il aborde dans la dernière partie de son livre, le renouveau du mouvement d’affirmation homosexuelle depuis 1988, avec les succès grandissants de la manifestation de la Lesbien and Gay Pride 1 . Martel balaye rapidement ce succès qui le gêne dans sa démonstration. Finalement, il regrette que l’épidémie du sida ait créé un lien communautaire « devenant donc source de production identitaire ». Il poursuit : « Le diffèrentialisme homosexuel reçoit un nouvel écho, ce qui tranche avec les années quatre-vingts. (...) S’engageant avec entrain sur la voie du communautarisme, tout un mouvement se dessine aujourd ’hui avec pour aspiration la constitution d’une “communauté”. »8
Dans sa conlusion, cette vision tronquée du mouvement homosexuel conduit l’auteur à surestimer les tendances qu’il croit percevoir : « C’est pourquoi il est encore trop tôt pour savoir si cette demande communautaire nouvelle (...) marque l’apogée d’un mouvement condamné dès lors à se répéter et à verser dans la surenchère, ou si elle préfigure, au contraire le mouvement homosexuel français en devenir. » Dans le second cas, selon lui, la Gay Pride « refléterait un mouvement social et nécessiterait que soit reconsidéré le modèle d’intégration des minorités, à la française ». 9 Sou-haitons-le, car cela signifierait que le mouvement homosexuel serait parvenu à conquérir une dimension vraiment radicale. Ce qui est loin d’être le cas.
Sophie Massouri
Photo extraite de la revue Lesbia
Notes
- Frédéric Martel, Le rose et le noir, les homosexuels en France depuis 1968, aux Editions du Seuil, avril 1 996.
- 1. Jacques Girard, Le mouvement homosexuel en France 1945-1980, Syros, 1981. Seul ouvrage de référence, F. Martel le cite en bibliographie, à la fin de l’ouvrage sans en reconnaître tout le mérite.
- 2. L’émission de Ménie Grégoire sur RTL se déroula en direct de la salle Pleyel, le 10 mars 1971. Sont invités à la tribune des médecins, l’Eglise, la justice. Dans le plus pur style de l’époque, il s’agit de savoir si l’homosexualité est un délit ou une maladie. Des militantes homosexuelles présentes dans la salle se lèvent au milieu de l’émission et lancent des slogans dont le plus le célèbre «A bas les hétéros-flics » ! Voir La revue h, numéro 1.
- 3. Voir «Les années FHAR » de Laurent Muhleisen, in Le programme de la LGP, juin 96.
- 4. Page 36.
- 5. Débat organisé par Le Zoo, en juin 1996, où furent aussi présentés des films du FHAR dont La banque du sperme et Boxing Match.
- 6. Mots soulignés par l’auteur. Page 225.
- 7. La dernière marche homosexuelle a réuni à Paris, en juin 1996, plus de 100 000 personnes.
- 8. Page 391.
- 9. Mots souligné par l’auteur. Page 397. Pour développer cette idée, lire l’épilogue du livre qui illustre les craintes de l’auteur et sa position par rapport aux tendances actuelles du mouvement.