Le 8 mars 1979 à Paris, la LCR refusait d’apporter son soutien à la manifestation appelée par des groupes femmes, appuyée par le Planning familial, la fédération de Paris du PS, le MLAC, les commissions femmes du SGEN-CFDT, et l’OCT, le PCRml, les CCA. La LCR s’en est déjà expliquée dans Rouge n° 858. Mais, dans la mesure où cette décision a suscité un débat dans les rangs de la LCR, il nous a semblé nécessaire de rendre compte des divergences qui se sont exprimées, par deux tribunes, l’une qui exprime la position défendue par la direction de la LCR, l’autre qui exprime un point de vue développé par plusieurs cellules de la région parisienne.
Les groupes femmes, notamment ceux de la région parisienne, connaissent un développement inégal mais sont dans l’impossibilité de prendre des initiatives réellement collectives. Pour dépasser cet éclatement et ce fonctionnement bureaucratique à la fois, le débat est indispensable sur trois questions au moins :
— les initiatives du mouvement de femmes s’adressent-elles aux seules militantes des groupes, ou à l’ensemble des femmes qui veulent lutter contre leur oppression, militantes ou non. des groupes, du Planning, du MLAC, des organisations de gauche ou d’extrême gauche, des organisations syndicales, etc. ?
— les luttes du mouvement de femmes sont-elles liées à la bataille contre le pouvoir ?
— une coordination démocratique des groupes et d’autres associations n’est-elle pas nécessaire, avec à la clef des formes de délégation de pouvoir, non pas occultes comme actuellement, mais officiellement par le biais de délégués mandatés ?
Ce sont ces trois questions qui ont été posées à travers la préparation du 8 mars et qui se reposeront à chaque initiative.
Le débat était le suivant : quel sens politique donner à ce 8 mars 1979 ? Fallait-il principalement dénoncer les agressions sexistes, s’attaquer aux sex-shops ou fallait-il, comme le proposaient des militantes des groupes femmes d’entreprise ou du XVIIIe arrondissement et d’autres, axer la manifestation contre les atteintes que ressentent de manière aiguë les femmes dans les entreprises et au foyer : atteintes massives contre l’emploi, contre le libre choix d’avoir ou non des enfants, contre les équipements collectifs, atteintes qui renforcent la dépendance des femmes vis-à-vis des hommes, leur oppression dans la famille et leur surexploitation au travail, tout le monde étant d’accord pour dénoncer le projet Le Tac de réouverture des maisons closes.
Ce débat fut systématiquement éludé. Par contre il fut tranché dans la pratique par la sortie d'une affiche centrale « Prenons la nuit », avant même la fin des discussions. Il n’était plus temps de proposer un projet alternatif d’autant que le débat démocratique fut remplacé dans les assemblées générales par le terrorisme verbal. Que dire enfin de cette prétendue réunion unitaire proposée quelques jours avant la manifestation aux femmes des organisations, autres que les groupes, alors que l’affiche était déjà sortie et l’heure de la manifestation décidée ? Drôle de conception de l’unité que celle qui n’autorise que le ralliement !
Choisir de manifester à partir de 20 h pour rompre avec le « rituel » des manifestations, c’était sans doute faire écho à l’angoisse de toutes les femmes qui rentrent seules le soir mais c’était à coup sûr se priver de la participation de celles qui habitent la banlieue, ont la charge d’enfants ou tout simplement n’ont pas assez d’audace pour revenir toutes seules de la manif.
Choisir en outre comme thème central « Prenons la nuit », c’était de fait se mettre en porte-à-faux des luttes qui se mènent aujourd’hui en France ou en Iran, c’était, de fait, renoncer à faire peser la force collective des femmes dans ces luttes.
Ce ne sont pas les efforts de dernière heure de quelques militantes qui pouvaient modifier le caractère atemporel de cette manifestation : une parenthèse sans incidence sur les luttes, tandis que le pouvoir, lui, fait de la politique concrète !
La décision de ne pas appeler à cette manifestation ne peut pas être interprétée comme une remise en cause de notre participation à la vie des groupes femmes : là où la majorité d’un groupe avait décidé collectivement de participer à cette initiative nous y sommes allées avec le souci de tirer des bilans collectifs. De même nous avons appelé à participer à la manifestation de solidarité avec les femmes d’Iran, le 16 mars, malgré notre désaccord avec l’objectif de la manifestation : non pas l’ambassade d’Iran mais Notre-Dame et la Mosquée. Cette manifestation s’imposait comme riposte immédiate.