LADOUBI,E
DEFAI'l'E
DE BEYROUTH
image poignante des combattants palestiniens quittant Beyrouth après deux mois de siège est celle d'un déchirement, d'un arrachement. Une terrible défaite les contraint à la dispersion. Le signe de la victoire qu'ils brandissaient au milieu des rafales d'armes automatiques n'est pas pour autant un vain défi face à l'adversité. Ces combattants palestiniens, leurs frères d'arme libanais, la population de Beyrouth-Ouest, écrasés sous un déluge de bombes et d'obus, affamés et privés d'eau par les agresseurs, ont donné une terrible leçon que seul un peuple luttant héroïquement et désespérément pour ses droits peut donner : celle d'une formidable résistance malgré un isolement international total. La leçon s'adresse au premier chef aux dirigeants des Etats arabes, complices de l'invasion israélienne, et aux dirigeants sionistes eux-mêmes. Yasser Arafat peut légitimement déclarer: «Les 79 jours de siège, notre résistance, la non-victoire de l'ennemi, constituent un exemple extraordinaire dans l'histoire arabe.. . Vous verrez quels seront les effets de la bataille Beyrouth » (rapporté par Libération du 25 août).
L'évacuation de Beyrouth par les combattants et la direction de l'OLP a entraîné une seconde défaite, la prise de la présidence de l'Etat libanais par le chef des phalanges chrétiennes, Béchir Gemayel, dont les journaux les plus sérieux en France assurent doctement qu'il a été élu dans le respect des règles de la légalité ! Porté au pouvoir par l'armée sioniste dans le but de rétablir une autorité redoutée au Liban et de signer un traité de paix avec Jérusalem, ce protégé d'Israël fait maintenant peser une menace mortelle sur la gauche libanaise et sur la population des camps palestiniens dévastés.
Wallid Joumblatt, président du mouvement national libanais, évoque ainsi cette menace : « Nous avons fait nos adieux à nos frères d'armes et nous avons assisté à la naissance d 'un nouveau régime fasciste américain ... Le Liban est entré dans une phase nouvelle de son histoire. Il risque de se transformer en une grande prison dans le but de modifier son identité arabe et islamique, d'aboutir à un accord avec Israël et d'imposer un système politique dirigé contre les libertés et la démocratie ». (rapporté par Le Monde du 26 août).
Ainsi août 1982 s'achève par une double défaite, sous les coups de l'armée sioniste, de son commanditaire américain, de l'abandon de l'URSS et de la trahison lâche et avouée des bourgeoisies arabes.
Août 1982 marque aussi la fin d'une période historique pour la résistance palestinienne, et par voie de conséquence pour le monde arabe. Une nouvelle distribution des cartes est opérée au niveau régional, dont toutes les conséquences n'apparaissent pas encore. C'est aussi l'heure, pour la résistance palestinienne et le mouvement anti-impérialiste arabe, des révisions stratégiques.
L'intervention israélienne au Liban poursuit plusieurs buts : il s'agissait de briser la résistance palestinienne, de détruire l'OLP, d'atomiser les forces de ce peuple, et de porter ainsi un coup à la mobilisation populaire dans les territoires occupés ;
D'infliger des pertes sérieuses à l'armée syrienne, de briser son protectorat sur le Liban, et de la refouler si possible hors de ce pays ;
De stabiliser enfin par la force un régime à poigne à Beyrouth, faisant
pendant aux accords de Camp David signés avec l'Egypte.
Par cette offensive, Begin et Sharon entendaient également affirmer Israël comme l'allié privilégié et indispensable des USA dans la région. Ils escomptaient consolider par cette guerre une union sacrée au sein de l'Etat sioniste, ébranlé par les effets de la crise économique et d'une inflation galopante. ils ont mené leur criminelle entreprise en utilisant à fond la marge d'autonomie que leur donne la crise de la direction impérialiste et sa perte d'autorité sur ses alliés.
Les résultats de l'offensive sont déjà considérables pour la direction sioniste. les forces de l'OLP ont échappé à la destruction, mais elles sont dispersées et placées sous le contrôle étroits des gouvernements arabes. le Liban passe sous la coupe des phalangistes, même si ces derniers ne sont pas prêts de vaincre toutes des résistances et de stabiliser la situation interne. La popularité de Begin en Israël est montée au zénith, mais, pour la première fois en période de guerre, une fracture politique importante s'est ouverte dans la société israélienne avec les manifestations, minoritaires mais réellement massives, du mouvement pour la paix maintenant: Le mythe sioniste de l'unité nationale est sérieusement atteint, la situation économique s'est encore aggravée et ses effets en retour ne manqueront pas de se développer.
Enfin, le. rôle d'Israël comme relai de l'impérialisme dans la région est réaffirmé avec éclat.
Pour la résistance palestinienne, la phase historique qui s'achève avait pris son essor en 1968 avec la bataille de Karamé. Après la défaite des armées arabes coalisées un an plus tôt, une poignée de militants armés palestiniens tenait tête à l'armée victorieuse de Moshe Dayan. Karamé est le point de départ de la résistance palestinienne comme mouvement de masse politico-militaire, basé dans les pays limitrophes d'Israël.
De 1968 à 1982, les Etats arabes n'ont eu de cesse de refouler cette résistance qui polarisait chez eux le mouvement anti-impérialiste des masses, de la circonvenir, de la diviser et de la neutraliser. Sanction terrible de l'histoire, qui porte en elle une condamnation radicale des bourgeoisies arabes devant leurs propres peuples, c'est l'invasion israëlienne au Liban qui consacre l'éclatement des forces militaires de l'OLP sous la tutelle des différents Etats arabes!
Il vaut la peine d'écouter Rani el-Hassan, conseiller politique d'Arafat, interviewé par l'OLP : « Aucun Etat arabe ne pourra désormais faire de la surenchère à la gauche de Yasser Arafat dont les troupes ont mené la guerre israéloarabe la plus longue de l'histoire de cette région (. . .) S 'il est trop tôt pour dresser un bilan exhaustif des acquis et des erreurs passées, il est tout juste temps de comprendre que le temps du travail étalé, de la facilité de vivre et des privilèges sociaux est révolu et de se remettre à un travail véritablement révolutionnaire en vue de réaliser notre objectif: la création d 'un Etat palestinien ... Nous avons bénéficié des structures propres au Liban, mais nous en avons aussi abusé. Désormais, il faudra agir autrement et dans des conditions plus difficiles. Nous avons certes perdu le Liban -Sud, qui était, mais seulement jusqu 'en 197 8, notre principal tremplin d 'action contre Israël. Mais nous pouvons et devons essentiellement agir désormais dans les territoires occupés par Israël ... L'avenir de l'OLP sera placé sous le signe de la clandestinité et du travail intensif dans les territoires occupés par Israël » (extraits publiés dans Libération du 25 aout).
La direction de l'OLP n'a jamais rompu avec une politique misant sur le soutien matériel, diplomatique et militaire des Etats arabes, ni avec l'espoir d'une ouverture américaine contraignant Israël à accepter la création d'un Etat palestinien. Sans doute même Arafat a-t-il, pendant les premières semaines du siège de Beyrouth, tenté d'ouvrir à chaud cette issue. Mais l'évacuation forcée de Beyrouth, aux conditions de Begin, a fait s'effronder ces deux illusions.
C'est ainsi que la défaite de Beyrouth place objectivement la résis::ance devant de nouveau choix politiques . . C'est, paradoxalement, au moment où l'OLP se retrouve écartelée et prisonnière physiquement des Etats arabes, que peut surgir dans la Résistance un débat stratégique qui repose en termes radicalement nouveaux son orientation.
L'intervention active du gouvernement français dans cette guerre a visé précisémment ce point là : son but, qui recoupe celui de l'Egypte, consiste à
peser sur l'orientation de l'OLP afin de l'inscrire dans un réaménagement plus stable dominant les contradictions de la région. Parallèlement, Paris et Le Caire ne font nul mystère de leur volonté de rallier Washington à leurs vues. le ministre des affai res étrangères égyptiens ne cache pas la volonté de son gouvernement de soutenir les «modérés» de l'OLP, tandis que Mitterrand met une condition politique fondamentale à la reconnaissance de l'OLP par la France : celle de l'Etat d'Israël par l'OLP !
La politique du gouvernement français n'a pu paraître favorable à l'OLP que par une illusion d'optique, en contre-point de la trahison de l'URSS et des bourgeoisies arabes d'une part, des imprécations de Begin de l'autre. Que signifie l'équilibre entre les parties belligérantes, auquel se plaît Mitterrand, quand on donne la main au plan Habib qui entérine les conquètes israéliennes ? Est-ce Cheysson ou Ponce Pilate qui se félicite du départ des combattants palestiniens de Beyrouth, tout en regrettant l'absence d'une solution politique dont les clés, reconnaît-il, sont en d'autres mains ? C'est pourtant le gouvernement Français qui, dès le début de la guerre, a pressé l'OLP d'abandonner le fusil pour se transformer en <~ mouvement politique ». Comme si l'existence et la force politique de la résjstance étaient indépendantes_de la lutte armée ! C'est encore Mitterrand qui, dès juin, annonçait que la 'France répondrait à tout appel des « autorités légales du Liban ». Elles avaient bien besoin de ce secours, ces fantomatiques , autorités légales » incarnées par rectoplasmique Sarkis, pour prendre bientôt la figure du condottière sanglant Gemayel. Sous les traits fallacieux de la recherche équilibrée d'une paix juste, la politique du gouvernement français a été d'une rare duplicité, pour le compte de l'impérialisme mondial.
La double défaite de Beyrouth s'inscrit dans la contre-offensive que mène l'impérialisme au niveau mondial, et il a marqué des points très lourds. Sous ce coup de boutoir, les rapports de force régionaux se sont modifiés brutalement et de multiples contrecoups vont intervenir en cascade. Les effets politiques à long terme parmi les masses arabes ne pourront qu'être profonds tant la Palestine reste vécue comme un morceau de sa propre chair par la nation arabe.