La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

RENTRÉE SCOLAIRE

Quelles réformes pour l'école ?

· Critique communiste, n° 12, octobre 1982 · p. 29-34 · 5 084 mots

G

NICOLAS JEANSON

ISCARD a porté à l'école la plus grosse attaque depuis Vichy : rentabilisation continue des dépenses (stagnation puis baisse de la part du budget, fermetures de classes, diminution des bourses, non renouvellement des machines) ; privatisation renforcée (aide au privé avec la loi Guermeur, développement de l'apprentisage) ; réhabilitation de la sélection empruntant à la nouvelle droite le thème des inégalités naturelles et de l'entreprise comme modèle de l'école ; atteintes au statut des personnels (droit de grève, formation) dans la lo-

S

UR le plan des moyens donnés à l'éducation en France, l'héritage de la droite se résume en quelques chiffres. La part du budget de l'Education nationale a été d'abord stabilisée, puis réduite. 6 400 classes élémentaires ont été fermées. Le nombre de postes mis aux concours de recrutement a baissé continuement. Des écoles normales d'instituteurs ont été fermées. Le recrutement des PEGC fut purement et simplement arrêté. La moitié du parcmachines des LEP (lycées d'enseignement professionnel) avait plus de dix ans d'âge en 1980 ; le nombre d'élèves boursiers, de la 6e à la 3e, est passé de 42 % à 31 % en dix ans.

Des moyens

qui restent

à conquérir

Situation très difficile, donc, qu'on ne renverse pas par « petités touches», mais par le dégagement rapide de moyens importants, d'autant plus importants que l'héritage est plus lourd.

Qu'en est-il de la politique suivie par le ministre Savary depuis le 10 gique du rapport Longuet sur la fonction publique. Le nouveau libéralisme entendait faire jouer à plein les lois du marché dans le service public d'éducation, tant pour la gestion des établissements que pour le statut des personnels ou le contenu des formations.

Quelle est la politique de Savary, nouveau ministre de l'Education nationale ? Comment le mouvement ouvrier doit-il, en ce début d'une nouvelle année scolaire, se saisir de la question de la formation des travailleurs de demain? mai ? Avec un collectif budgétaire en 1981 et le budget 1982, le gouvernement a créé l 7 000 emplois dans l'Education nationale. Il a revalorisé .les bourses des élèves de LEP et engagé un plan de renouvellement du parc machines. Il a abrogé les dispositions anciennes conduisant aux fermetures des classes (grille Guichard), tout en laissant les départements fixer leurs propres règles. Le résultat est parfois identique... Dans l'ensemble, un coup de frein a été donné à la politique de rentabilisation, sans pour autant renverser l'ordre des grandes priorités budgétaires.

Le budget 1 9 8 2 ne pouvait pas donner satisfaction. D'abord, parce que son augmentation était loin de correspondre aux besoins immédiats. Dans les LEP, il ma:.quait 40 000 places à la rentrée 1982. Or, le budget de l'Education nationale ne recouvrait pas les crédits d'équipement suffisants pour engager un programme de constructions scolaires à la hauteur. Les postes créés pour les personnels non enseignants étaient en nombre dérisoire. Au lieu de retrouver sa première place dans le budget de l'Etat, l'Education passait encore une fois derrière la Défense nationale. Rien non plus, dans ce budget, pour la titularisation des non-titulaires

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tionale, et chez les parents. Plusieurs . trième fois pour préserver la liberté

La suite de notre

Quand " le Quotidien de Paris ,, crie victoire !

(50 000 dans l'Education selon le ministère). En revanche, ce budget, en application des lois anti-laïques, augmentait davantage les crédits aux écoles privées ( + 22 %) qu'aux écoles publiques ( + l 7 % ).

Un tel budget ne pouvait pas préparer une rentrée 1982 vraiment « différente ». Dans les classes maternelles, 60 000 enfants de plus que l'an dernier étaient attendus en septembre. Il en résulte que les effectifs augmentent dans ces petites classes (dans le Calvados, aucune n'aura moins de 30 élèves cette année), et que les listes d'attentes d'enfants non admis s'allongent. Ils sont près de 700 dans ce cas, pour le seul l8e arrondissement de Paris. Dans les LEP, on manque d'enseignants et de places pour les élèves ; le SNET AA (FEN) estime à 3 000 le nombre d'enseignants supplémentaires qui seraient nécessaires immédiatement. Dans l'académie de Nice, 2 500 demandes d'entrée en LEP n'ont pu être satisfaites. Dans l'académie de Lille, le rectorat a avalué que les LEP sont «occupés à 143 % de leur capacité d'accueil >> ••• Dans les lycées, les effectifs des classes augmentent : les facilités accordées au passage de troisième en seconde ou au redoublement des élèves de terminale ayant échoué au bac augmentent la population scolaire. Or, les nécessaires créations de classes n'ont pas suivi.

La désillusion est donc sensible chez les personnels de l'Education nasyndicats de la FEN, de tradition modérée, envisagent de recourir à la grève. Le SNET AA, dans les LEP, y a déjà appelé l'an dernier, avec un certain succès.

Car le prochain budget, pour 1983, loin d'étendre les mesures positives du budget 1982, nous ramène en arrière. Les créations de postes seront deux à trois fois moins importantes que dans le précédent budget : 4 400 postes budgétaires réels supplémentaires ... Il y a plus : ces postes seront exclusivement réservés aux non-enseignants et aux LEP. Cela signifie, en clair, qu'il ne devrait y avoir aucun poste nouveau pour les écoles, les CES et les lycées. C'est la croissance zéro ! Cette extrême « rigueur : pour les écoles publiques s'accompagne du plus grand laxisme pour le privé, selon les termes de Guy Georges, secrétaire du SNI. Car, en application des lois antilaïques toujours en vigueur, l'Etat à l' obligation de financer toute nouvelle classe, toute nouvelle école du privé qui se créeraient « en toute liberté ». Le privé est donc « libre » de créer des postes que l'Etat est tenu de financer, mais le public n'a droit à rien ! Quant aux crédits de fonctionnement, leur augmentation serait de 5,8%. Un taux d'augmentation bien inférieur à celui du fuel que les établissements consomment pour leur chauffage.

Les « nouvelles solidarités » prennent donc dans l'Education nationale un étonnant relief : les personnels payeront une première fois pour les patrons du fait de l'austérité des salaires et de la politique des revenus. Ils paieront une deuxième fois pour les patrons par le prélèvement de la nouvelle cotisation-chômage. Ils paieront une troisième fois par les conditions de travail que leur impose un budget d'austérité » Et ils paieront une quades écoles privées d'extorquer « librement : des fonds à l'Etat !

Les « moyens » restent donc à conquérir. Ils sont la condition non suffisante certes, mais indispensable pour un changement à l'école. On ne combattra pas l'échec scolaire si toute activité pédagogique bute sur le manque de postes, la faiblesse des crédits, l'étroitesse des locaux, la vétusté du matériel, la lourdeur des effectifs. Quand Savary érige l'école privée en modèle

Les intentions d'Alain Savary sur le devenir des écoles privées se précisent. La volonté du ministre d'étaler dans le temps le règlement de cette question était une première indication de sa << modération ». Mais, ses premières conclusions publiques vont au-delà de toutes les craintes. Qu'on en juge.

C'est à la faveur des vacances d'été, au Conseil des ministres du 4 août dernier, que Savary a proposé d'engager les négociations avec le privé sur quatre points : l) la carte scolaire ; 2) le statut des établissements ; 3) le recrutement des personnels ; 4) les activités périscolaires. • La carte scolaire : actuellement, les établissements publics ne peuvent recruter leurs élèves que dans un secteur géographique donné. Cette règle, même si elle est parfois détournée, constitue une certaine garantie de « brassage social » et une entrave à la concurrence entre établissements. A l'inverse les écoles privées sont libres de recevoir des élèves sans contrainte de résidence. C'est d'ailleurs grâce à cette «liberté)) qu'elles parviennent toujours à « faire le plein », à éviter de fermer des classes que l'Etat doit financer sans jamais avoir décidé de l'opportunité de leur création et de leur maintien. Or, plutôt que d'aligner le régime du privé sur celui du public, le ministre envisage de faire à l'inverse : comme cela a corn-

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Une illusion : les ZEP

(ZEP) sont des secteurs géographiques · des moyens entre les établissements

Si un ciné-club, un terrain de footl' 1 accroître l'efficacité .. . Or, cette politiqu'ils le soient dans les communes ou c -A Paris, six ZEP ont été créées :

les quartiers les moins favorisés. Mais / chacune d'entre elles a reçu ... un poste

.;

mencé à se faire en Bretagne, il s'agi-. Figaro le 9 septembre dernier : << Je

Les zones d'éducation prioritaires où le taux élevé d'échec scolaire appelle un effort particulier. Il s'agit non seulement d'attribuer des moyens supplémentaires aux écoles incluses dans la ZEP, mais aussi de modifier l'environnement de l'école. Tel est le projet.

Qu'en est-il dans la réalité?

1) L'action sur l'environnement.

ou un foyer de jeunes doivent être créés, il est naturellement souhaitable il serait illusoire de penser que des actions de ce type sont de nature à faire reculer la sélection à l'école. Il faudrait, pour cela, modifier les conditions d'existence et de travail des familles ouvrières, et une telle action ne peut être circonscrite à des

« zones >> géographiques délimitées !

Le temps de travail des parents travailleurs résidant dans les ZEP ne sera pas moins long qu'ailleurs, la situation de l'emploi et l'échelle des qualifications ne bénécieront pas d'un relèvement prioritaire dans les ZEP. Les conditions de logement ne seront pas davantage améliorées par des mesures sectorielles.

Ainsi, les principaux « paramètres sociaux >> à l'origine de la sélection à l'école échappent au projet des ZEP.

L'action sur l'environnement se réduit donc à peu de choses, voire à la nomination d'un flic « îlotier >> de plus sur un quartier !

2) L'action sur . l'école.

Le projet des ZEP se ramène en rait « d'assouplir » la sectorialisation des écoles publiques. Le résultat ne . peut être que le renforcement des iné. galités entre les établissements : certains accueilleront une population scolaire « favorisée », les autres recevront les élèves refusés ailleurs ou mis dans l'impossibilité d'effectuer de longs déplacements entre leur domicile et l'école. • Le caractère des établissements : les écoles privées, fondées sur un principe de ségrégation sociale et idéologique, bénéficient d'un « caractère propre » qui est la marque de leur distinction ... Là encore, plutôt que de tirer le statut du privé dans le sens de celui du public, Savary se proposé de rapprocher le public du privé ! Le « caractère propre » des écoles privées est «banalisé», ramené à un simple caractère« pédagogique» qu'il suffirait alors d'étendre aux écoles publiques. Le ministre déclarait au pratique à une technique de répartition scolaires par le dégagement de moyens supplémentaires pour les plus défavorisés. Au vu des contraintes budgétaires, cette répartition prend des allures de «redéploiement>>. Le fondement du projet, c'est la faiblesse des moyens nouveaux, qu'il vaudrait donc mieux concentrer que saupoudrer, pour en que de concentration des moyens sur les ZEP donne des résultats dérisoires : supplémentaire ! -En Côte-d'Or, à Chenove, cornmune de 25 000 habitants classée ZEP, un poste supplémentaire a été alloué! -Un CES de La Courneuve, situé dans une ZEP, s'était vu supprimer trois postes au titre des modifications de carte scolaire, et attribuer un poste au titre de la ZEP : solde négatif !

Au regard de cette efficacité fort limitée figure un risque : celui que toute demande de moyens supplémentaire se transforme en course à l'habilitation comme ZEP. C'est Savary qui déclarait à Libération (4/12/198 1) : t< :t est normal que tout le monde veuille deve -nir "zone prioritaire" dans la mesure où la zone est perçue comme la clé des moyens supplémentaires. »Le risque est d'autant plus sérieux que l'inscription d' un secteur comme ZEP est en partie conditionnée par l'existence d'un "projet pédagogique": or, des besoins existent avant même que des projets pédagogiques n'en révèlent de nouveaux. souhaite donner aux établissements publics davantage d'autonomie, les inviter à constituer des équipes éducatives susceptibles de proposer des projets pédagogiques de sorte que chaque établissement ait ainsi son caractère particulier. » Il n'y aurait donc plus un secteur public laïc d'un côté et un secteur privé à «caractère propre» de l'autre. Il n'y aurait plus qu'une multitude d'établissements, tous différents, chacun ayant son « caractère particulier ». Il ne resterait plus aux écoles confessionnelles qu'à rebaptiser leur « caractère propre >> explicitement religieux en un «caractère particulier » tout imprégné des « valeurs évangéliques », sans que celles-ci apparaissent explicitement.

Les réformes de la carte scolaire et du caractère des établissements convergent donc dans la même direction : vers le renforcement de la concurrence entre les établisse-

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grés auraient donc à négocier avec les supposée de chaque école et non de municipalités et les instances régionales ses besoins. Où l'on mesure quelles d'attribution des postes nécessaires conséquences aurait la décentralisapour maintenir leur spécificité. Ainsi, le · tion si elle devait précéder la nationajugement sur la valeur d'une école et lisation laïque des écoles privées !

raient-ils arrêtés par les collectivités lo- pliqué, les défenseurs de privé remcales, c'est-à-dire au plus près des usa- porteraient donc une double victoire :

gers. Serait-ce vraiment une gêne pour ils auraient obtenu non seulement

Laïcité: le calendrier des reculs successifs recteur et le libre choix de l'équipe en- . bles. En mars 1983, les municipales.

ments quels qu'ils soient, vers l'entrée en force des lois du marché dans le . service public d'éducation.

Les établissements recruteraient de moins en moins sur leur secteur géographique, et de plus en plus sur la base de leur «caractère particulier». En retour, ce caractère finirait rapidement par se modeler sur la demande d'une certaine clientèle. Aux écoles les moins compétitives échouerait la tâche d'accueillir tous ceux qui n'expriment pas de demande «particulière». Le père Vandermeersch, très . écouté au ministère, envisage même que les familles versent des cotisations complémentaires à l'établisse-

Juin 1981 :à J'occasion des législatives, la droite agite J'épouvantail de la peur sur le thème de la liberté de J'enseignement. Savary répond dans le

Nouvel Observateur: 11 Nous voulons une école décentralisée, où seront prises en compte toutes les expressions pédagogiques <...) C'est dans ce cadre que s'exercera le pluralisme des idées et des croyances. li

Juillet : le congrès du SNI-PEGC, réuni à Toulouse, adopte à J'unanimité de toutes ses tendances une motion pour l'abrogation des lois antilaïques, le retour des fonds publics à J'école publique et la nationalisation laïque du privé.

Septembre : François Mitterrand, dans sa conférence de presse de rentrée, déclare : 11 La démarche que je préconise est celle de la négociation fraternelle. li

Novembre: le budget 1982, reconduisant toutes les dispositions antilaïques, recouvre une augmentation de 22 % des crédits aux écoles privées, contre 17 % seulement aux école publiques.

Fin 1981 : il devient clair que le ministère a renoncé au « calendrier » prévu initialement. Les négociations qui devaient s'achever en fin d'année sont remplacées par une première phase de concertation (pendant toute la première moitié de 1982). La négocia- · tion ne s'engagera qu'à partir de novembre 1982, et ses résultats ne seront donnés qu'après les municipales de

1983!

Janvier 1982: à la veille de se rendre au ministère, le père Guiberteau, responsable de l'enseignement privé, déclare à Libération : 11 On cannait maintenant les points sur lesquels nous ne pouvons pas transiger: l'autonomie des établissements, la nomination du diseignante, la formation des maitres et le libre choix des familles. li Que reste-t-il donc à négocier ? Et de menacer le ment de leur choix. Ces cotisations pourraient, par exemple, être destinées au financement de ces activités périscolaires qui font le quatrième point des négociations annoncées par Savary.

Le père V andermeersch va plus loin : « Ecoles, collèges et lycées intél'attribution des moyens nécessaires segouverneme::m de la guerre scolaire en cas d'intégration. Le ministère ne réagit pas à ces propos, alors qu'il J'avait fait après le congrès du SNI.

Février : Mitterrand fait escale à Rome pour s'entretenir pendant plus d'une heure avec le pape du sort de l'école privée. Le conseil d'Etat, par un arrêté, oblige toutes les communes à financer les écoles privées sous contrat d'association. Le congrès de la FEN, dont le thème central est la laïcité, adopte une position très en retrait sur celle exprimée par le SNI huit mois plus tôt.

Avril: les parents d'élèves du privé réunissent 100 000 personnes porte de Pantin sous la houlette de Pons, Chinaud et Mgr Lustiger.

9 mai: fête du CNAL au Bourget pour le centenaire des lois laïques. 300 000 personnes relévent le défit de la droite. Mauroy et Savary sont plusieurs fois interrompus aux cris de 11 abrogation des lois antilaïques li, . 11 une seule école, l'école publique li, « nationalisation dès la prochaine session li. Deux jours plus tard, en conféïence de presse, E. Maire invite le gouvernement à faire vite pour 11 éviter la polarisation aux extrêmes ».

Juillet: le ministère confrrme à des enseignants de LEP signataires d'une pétition pour la nationalisation de l'enseignement technique privé que ce secteur fera l'objet de discussions 11 ultérieures 11. . . Il est donc bien exclu en réalité du « grand service public unifié d'éducation ».

Août: c'est la trêve estivale qu'a choisie Savary pour donner connaissance en Conseil des ministres de ses premiéres conclusions.

Et maintenant? En novembre, adoption du budget 1983 et dépôt par Savary de ses propositions négociaLes premières mesures législatives peut-être à J'automne 1983. Mais lesquelles?

toutes les écoles dont les services sont appréciés de la population ? 1>

Ainsi, le caractère particulier des établissements ne serait pas seulement de nature « pédagogique » mais se nourrirait financièrement de subventions des familles et des collectivités locales, sur la base de l'efficacité

Si le plan Savary devait être apque l'Etat continue à les financer, mais encore que le modèle libéral impose ses règles à l'enseignement public.

La lutte contre l'échec scolaire, l'initiative pédagogique, ne peuvent que perdre à une réforme qui rajouterait aux inégalités existantes, une inégalité renforcée entre les établissement. Pour constituer des équipes pédagogiques, pour remodeler les rythmes et la progression scolaire, pour adapter les méthodes et les programmes, pour changer la vie scolaire et responsabiliser les élèves, il n'est nullement nécessaire de transformer les établissements publics en « boutiques d'enseignement» devant adapter leur produit à la « demande des consommateurs» ...

Le bilan est donc trop clair : en attendait de Savary qu'il procède a la nationalisation laïque des écoles privées, afin de lever un des obstacles à la transformation du service public. Il fait exactement l'inverse. Il se propose de régler le sort des écoles privées en adaptant à celles-ci le fonctionnement des écoles publiques !

Le ministre en vient donc à associer la hiérarchie catholique à la discussion sur l'avenir des écoles publiques elles-mêmes ! Ne déclarait-il pas au Figaro que les quatre points soumis à la négociation « dépassent le cadre du seul enseignement privé >> ...

Crise de l'école

et échec scolaire

L'école fait figure d'accusée : elle produirait un échec massif, et elle ne préparerait pas à la vie active. • L'échec dans l'école : les redoublements de classes commencent dès le CP (cours préparatoire) et constituent souvent un handicap insurmontable par la suite. Un tiers des élèves quit-

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tent l'école primaire sans maîtriser les apprentissages de base (lecture, écriture, calcul). 25 % des élèves quittent le CES après la cinquième. 200 à 250 000 jeunes qui sortent du système scolaire ne possèdent aucune qualification professionnelle reconnue. • L'emploi des jeunes : 600 000 chômeurs ont entre 16 et 21 ans. «Près de la moitié des jeunes de 16-21 ans, de niveau CAP-BEP occupaient, en 1980, des emplois précaires. La situation est probablement bien pire pour ceux qui n'ont pas ce niveau », affirme le rapport de B. Shcwartz.

Du rapprochement de ces deux constats naît l'idée, plus courante qu'on ne le croit et mise en valeur par la droite, que l'école «en donne trop » aux jeunes, et qu'elle « le donne mal». Trop d'une formation générale dont la masse devrait être dispensée, et mal pour la formation professionnelle. Il faudrait donc moins «d'égalitarisme» et «d'école unique », plus de sélection et de professionnalisation des études, pour obtenir moins de « frustration » des jeunes, moins de jeunes chômeurs, et moins de dépenses d'éducation. Ce schéma, décidément idéal, réconcilierait le fils d'ouvrier et le fils de bourgeois en remettant chacun à sa place : le premier aurait une qualification sans s'embarrasser d'une culture dont il n'a pas l'usage, le second serait libéré du boulet de ces mauvais élèves qui encombrent les classes ...

On assiste donc, depuis la fin des années soixante, à une inversion des politiques bourgeoises d'éducation : tandis que l'expansion capitaliste absorbait les jeunes générations et ouvrait de nouvelles qualifications, la crise durable du système crée un chômage massif de jeunes, et révèle crûment les processus de déqualification du travail. Ainsi, alors que Debré prolongeait le scolarité de 14 à 16 ans en 19 59, Royer faissait passer une loi en 1972 organisant le préapprentissage dès 14 ans. Giscard a fait de l'apprentissage sur le tas, l'axe de sa politique de formation professionnelle.

Cela situe la «crise de l'école » aujourd'hui. Au-delà de l'apparence qui voudrait que l'école produise sa propre crise par un inexplicable dérèglement, il faut restituer l'ordre des réalités.

Ce n'est pas l'école qui crée la hiérarchie des emplois. Ce serait une illusion de croire que, parce que les jeunes passent par l'école avant de travailler, cette institution leur assignerait leur place future dans la production. En fait, la division du travail impose sa loi à l'école : celle-ci répartit les jeunes en formation dans les emplois existants, mais ne les crée pas. La sélection scolaire est donc le biais par lequel se fait le tri entre les élèves. De ce point de vue, l'échec scolaire reflète autant 1 'efficacité du système d'éducation que sa crise.

Mais l'école ne joue pas un rôle passif au service du marché du travail. Par les critères de sélection qu'elle utilise, elle contribue activement à trier les élèves en fonction de leur appartenance sociale. L'école n'est pas neutre, mais participe à la reproduction des classes sociales.

Toute action sur l'école doit prendre en compte deux niveaux : celui de la division du travail qui l'entoure, dont la transformation conditionne celle de l'école elle-même. Celui de son fonctionnement interne : des mesures démocratiques peuvent la rapprocher des besoins de jeunes issus de familles travailleuses. C'est la marge sur laquelle l'action immédiate peut obtenir des résultats.

L'école vit sous la contrainte du marché du travail. Dans quel sens s'exerce-t-elle ? On pourrait multiplier les citations de rapports officiels et les statistiques établissant ce constat : « Dans l'avenir, le problème grave posé par la liaison formation-emploi n 'est pas celui de l'insuffisance de main-d 'œuvre qualifiée, comme certains continuent de l'affirmer, mais bien celui de la surqualification. Or, il ne semble pas, dans les faits , que les mentalités soient préparées à un tel retournement. » L'auteur de ces lignes est Jean Prieur, ancien secrétaire d'Etat giscardien à la Formation professionnelle ...

Ce constat infirme à la fois le discours patronal sur l'incapacité de l'école à dispenser les qualifications nécessaires, et le discours du PC selon lequel le seul progrès technique nécessiterait de former 20 millions de travailleurs qualifiés pour l'avenir. On sait par exemple que l'introduction de l'informatique dans le :ertiaire ne transforme pas les employés en informaticiens, mais, pour beaucoup d'entre eux, en pianoteurs de claviersécrans.

Il y a donc un retard croissant de la structure des qualifications disponibles sur le marché du travail sur le niveau de la formation dispensée à l'école et les aspirations de la jeunesse (on n'a pas oublié la grande grève des jeunes postiers des centres de tri, en 1974, remettant en cause un travail « idiot » selon le mot du ministre de l'époque .. .). Telle est aussi la conclusion que tire à sa façon Louis Legrand, ancien haut fonctionnaire sous de Gaulle, chercheur en science de l'éducation «tombé » sous Giscard, actuellement chargé de mission de Savary : « La seule préoccupation du développement économique ne peut plus justifier les coûts de l'éducation puisque nos sociétés techniques s 'acheminent vers une structure de qualification exigeant plus une sélection systématique qu'une éducation de masse. »En conséquence, « il est de plus en plus nécessaire de repenser radicalement la place du travail dans notre société et surtout la hiérarchie des revenus qui y est attachée. C'est là un problème politique de base dont la résolution cornmande finalement toute transformation profonde du système éducatif>>.

Des mesures

urgentes

pour des objectifs

démocratiques

immédiats

On ne peut pas comprendre l'acuité des tensions qui naissent et s'accumulent dans l'école si on ne les rapporte pas à l'évolution des rapports de production capitalistes. Est-

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• Il faut ensuite faire les choix politi- . res ? On sait quels sont ses choix sur

- 1 considérables d'un CES à l'autre, les technique théorique et pratique. La 'ficaces ..

1 •

. · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · . tion des apprentissages de base doit

é)!xlnnement \

Abonnement séparé pour CRITIQUE COMMUNISTE : 1 an: 100 FF Abonnement séparé pour ROUGE : 1 an : 230 FF (étranger, 320 FF). Chèque a J'ordre de PEC, 2, rue Richard Lenoir, 93100 Montreuil. Nom: . ..... . ...... . . .... .. .... .. . Prénom : . ... . . . . ..... .... .. . . .. .. . Adresse : . . . . .. 1 . . . . . • . . . . . . • . . . . . .

. . . . . . . . . . . .. . . ·x

ce à dire qu'il n'y aurait rien à faire pour l'école, sinon attendre une révolution des rapports sociaux ? Nullement. L'école elle-même a sa responsabilité dans le niveau de l'échec, et dans son caractère social. Réduire les seuils de l'échec, rapprocher le fonctionnement et la culture scolaires des besoins des élèves d'origine prolétarienne, tels sont deux objectifs démocratiques immédiats. Ils passent par une série de mesures : • Il faut lever l'hypothèque de la privatisation du service public, source d'inégalités, de gâchis financier, de pression sur le fonctionnement du public. ques d'investissement des dépenses publiques d'éducation : l'école vit encore dans une pénurie relative et non dans la suffisance. La population scolarisée représente l'équivalent de 60 % de la population active. Il y a des choix radicaux à faire, pour dégager des recettes, et pour réduire drastiquement d'autres dépenses, comme celles liées à l'armement. De ces choix dépend 1 'efficacité de toute mesure démocratique. • Il faut aussi fixer des objectifs : le premier devrait être d'assurer à bref délai à tous les jeunes le parcours de l'actuelle scolarité obligatoire (16 ans) jusqu'au niveau correspondant, celui de la troisième. Objectif peu ambitieux en lui-même. Pourtant, le collège unique de la dixième à la troisième reste à construire. Les inégalités sont filières tendent à se reformer. • Ce premier objectif appelle des transformations : une pédagogie plus active, donc une formation des enseignants en conséquence. Une prati. que de 1 'interdisciplinarité, donc une rédéfinition du découpage horaire. L'introduction d'un enseignement responsabilisation des élèves, donc une vie coopérative. La relativisation de la coupure entre l'école et le milieu social, non par les stages en entreprise mais par l'ouverture de l'école aux adultes pour la formation con tinue ou la vie associative et le développement des activités périscolaires (foyer, sport, voyages d'études .. .).

Ce premier objectif de la troisième pour tous en entraîne un deuxième en amont : la réduction des échecs dans l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Un élève sur quatre redouble le CP, commence sa scolarité sur un échec et accuse un premier retard souvent irrémédiable. L'acquisiêtre considérée comme une priorité impliquant de donner une impulsion aux classes maternelles indispensables à l'éveil des enfants. Des mesures particulières pour les CP sont nécessaires. On devrait, par exemple, pouvoir limiter les effectifs à 15 enfants par classe là où l'échec se révèle particulièrement fort . • Troisième objectif démocratique . une formation professionnelle pour tous les enfants, que ceux-ci suivent ensuite ou non des études supérieures. Cette formation de 16 à 18 ans pourrait être différenciée, polyvalente, ma@ devrait déboucher sur une qualification précise.

Qu'en est-il de l'action de Savary sur le terrain des structures scolaile budget et sur la laïcité. Dans le domaine de la formation professionnelle, il affirme une priorité aux LEP qui, pour être les « premiers servis », n'en restent pas moins des parents pauvres, vu le retard accumulé et l'insuffisance des nouveaux moyens. Le ministre ne touche pas à l'apprentissage, laisse construire de nouveaux CF A et, en collaboration avec Rigout, reconduit les stages Barre. En ce qui concerne les premiers apprentissages, on connaît les conditions matérielles de cette rentrée dans les maternelles. Le ministre se fait remarquer par sa discrétion sur cette question, pourtant reconnue comme centrale dans le programme du PS.

C'est pour les CES que les propositions du ministère sont les plus avancées. Il faut cependant redouter que le ministre s'en remette à la seule bonne volonté des enseignants, à leur dévouement, sans prendre les nécessaires mesures institutionnelles. Ensuite, que les moyens fassent défaut. Louis Legrand, chargé de la réforme des CES, a estimé à 1 0 000 le nombre de postes supplémentaires que ses propositions nécessitent pour être ef-

L'ensemble de ces mesures ne constitue pas un « contre-plan >>. L'école ne peut pas être « confisquée » à la bourgeoisie tant que se maintiendront les rapports d'exploitation dans l'entreprise et dans la société. Mais des luttes immédiates sont nécessaires et possibles pour défendre dans l'école les acquis des travailleurs et les élargir : tout ce qui va dans le sens de la concrétisation du droit à la culture, au métier, à la qualification est bon à prendre pour les travailleurs et la jeunesse. Mais rien ne se prendra de bon, qui ne soit gagné par la lutte.

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