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EDITORIAL

Du Liban à Grenade

Critique communiste, n° 23, novembre 1983 · p. 3-4 · 1 203 mots

A brutale et cynique invasion de Grenade par les marines US soulève à juste titre l'indignation générale. Quoi de plus symbolique et révoltant que le géant nord-américain écrasant l'île lilliputienne de Grenade et une révolution qui mobilisait ses 11 0 000 habitants ? Il est vrai - comme l'affirmait Fidel Castro naguère- qu'il n'existe pas de« petits peuples», et qu'une révolution, même dans une île des Petites Antilles, peut donner l'exemple aux pays dominés par l'impérialisme au sud du Rio Grande.

Si l'indignation se veut unanime dans le monde, elle est pour certains bien amère et hypocrite. Par son coup à Grenade, Reagan prend à revers les héraults de la « démocratie occidentale », grands amateurs de Pershing et pourfendeurs de «péril soviétique». Le cow-boy de la Maison-Blanche ne s'embarrasse pas des formes auxquelles tiennent tant nos ténors de la démocratie capitaliste. Ces derniers se montrent d'autant plus dépités que leur ralliement à la défense du «monde libre» est récent! Spécimen typique de cette espèce, M. July se désole dans les éditoriaux de son quotidien : les Soviétiques vont ramasser la mise, Reagan alimente «l'esprit munichois» qui se manifesterait de façon si inquiétante dans le mouvement pacifiste européen. Ces messieurs à la mode du directeur de Libération voudraient un impérialisme américain bien propre et présentable, qui ne déchire pas si ostensiblement les valeurs au nom desquelles est menée la campagne anticommuniste et justifié le surarmement impérialiste. Leur embarras ne mérite cependant nulle sollicitude : comme bien d'autres avant eux, il leur faudra faire taire leurs « scrupules démocratiques », avaler par le manche le drapeau des «droits de l'homme», et avancer, vaille que vaille, sur la voie qu'ils ont choisie, celle de la défense du monde capitaliste.

Moins larmoyante mais tout aussi hypocrite est la protestation des dirigeants européens. Les réserves émises par Thatcher ne cachent pas sa complicité avec Reagan, même si le coup de ce dernier à Grenade met le Premier ministre de Sa Majesté dans l'embarras. Ne voit-on pas, outre-Manche, les dirigeants travaillistes lever la bannière (il fallait se baisser bien bas pour la ramasser) de l'ex-empire britannique blessé à Grenade dans son orgueil, pour atteindre la « dame de fer » dans le prestige très particulier qu'elle s'est acquise en lançant la Navy à la reconquête des Malouines?

La condamnation du gouvernement français relève d'autres préoccupations et d'autres contradictions. Les dirigeants socialistes de la République française entretenaient théoriquement des relations de solidarité politique avec les chefs de la révolution à Grenade, liés eux-mêmes· à l'Internationale socialiste. Mitterrand, Mauroy et Cheysson n'ont trouvé d'autre motif à condamnation du coup de force américain que celui-ci : « La société internationale repose sur des principes, en particulier sur le droit des peuples à disposer d 'eux-mèmes, qui ont partout la mème valeur. »

Cette valeur, nos dirigeants socialistes - comme communistes - savent pourtant qu'elle est nulle: la «société internationale», comme ils disent, ne repose sur aucun principe, et certainement pas sur celui qui stipule le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ! Elle repose sur le droit du plus fort et, présentement, sur le droit que se sont arrogés les vainqueurs de la seconde guerre mondiale de décider à leur guise, et selon leurs intérêts, du sort des peuples

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dans leurs zones d'influence respectives. La « paix mondiale » repose depuis vingt-huit ans sur cet accord, négocié à Yalta, Téhéran et Podsdam par Staline, Roosevelt et Churchill. Seuls les mouvements révolutionnaires en Chine au Vietnam, en Algérie et présentement en Amérique centrale ' ont remi; en question, parfois victorieusement, ce statu quo sur lequel ont reposé les dites « relations internationales ».

Mitterrand le sait fort bien qui chausse les bottes de saut de Giscard en Afrique ; qui affirme lui-même la prétention du coq gaulois à dire son mot sur la scène internationale. Car il n'a trouvé, devant les cadavres de cinquante appelés français tués à Beyrouth, que cet argument pour justifier sa politique interventionniste : l'ambition de la France (de l'impérialisme français) à demeurer une puissance qui compte parmi les grandes nations ! Et cet autre : le maintien, à travers le conflit libanais, de l'équilibre du monde. C'est Mitterrand lui-même qui nous ramène à Yalta.

Mais nos socialistes- et leurs alliés quelques peu gênés du PCF- n'ont pas l'impudence brutale d'un Reagan. Leur impudence à eux, démocrates sociaux-impérialistes, consiste à couvrir de formes juridiques- bien minces en réalité - les entreprises impérialistes et guerrières dans lesquelles ils se lancent. L'argument est présentement celui des « gouvernements légitimes » auprès desquels sont dépêchés les paras français. Il n'échappe à personne que la libre décision des peuples n'a rien à voir avec la « légitimité » d'un Habré qui a conquis le pouvoir à N'Djamena grâce aux armes et aux dollars de la CIA, ou avec la « légitimité » du chef phalangiste Amine Gemayel, mis en place à Beyrouth par Begin et Ariel Sharon, et co-responsable avec ses parrains des massacres de Sabra et Chatila.

La couverture juridique ne pouvant tenir lieu de motivation politique à l'intervention militaire, les raisons ont été prononcées par Mitterrand lui-même à Beyrouth. Elles sont identiques, quand au fond, à celle de Reagan envahissant l'île de Grenade. Les raisons d'un impérialisme de deuxième zone, qui se dresse sur ses ergots et donne du bec pour sauver ses positions dans le monde, ne valent pas mieux que celle d'un impérialisme dominant qui use comme seul motif de la loi du plus fort.

Paras français et marines américains sont compagnons d'armes à Beyrouth. Ils défendent la même cause, les mêmes intérêts; ils sont les seuls supports d'un Etat pro-occidental que les impérialistes tentent de reconstruire au Liban à partir de Beyrouth.

Reagan a pressé un gouvernement français qui lambinait trop à son gré d'intervenir au Tchad, « sa zone d'influence ».

Mitterrand se fait en Europe, de concert avec Thatcher et contre l'opinion majoritaire des populations concernées, contre même l'avis des partis socialistes allemand, scandinaves ou flamand, l'avocat tranchant de l'installation des Pershing US.

Tels sont les engagements des dirigeants socialistes, et de leurs alliés communistes. Qu'ils entrent en contradiction avec Reagan quand celui-ci, par manque de savoir-vivre international, jette une ombre inquiétante sur leurs propres entreprises, cela les regarde. Nous savons en tout cas ce que valent leurs protestations verbales à propos de Grenade.

Reagan a voulu montrer, en envahissant Grenade, que l'impérialisme US userait sans hésitation de son droit du plus fort, quoi qu'en pensent ses alliés dans le monde. L'avertissement lancé par Reagan est destiné aux peuples du monde qui aspirent à leur libération, et en tout premier lieu à ceux du Nicaragua, du Salvador et du Guatemala.

Relever ce défi, c'est aussi, pour les révolutionnaires en France, s'opposer aux aventures de notre propre impérialisme, à la campagne chauvine et militariste menée tambour battant depuis quelques semaines dans tous les médias.

Non aux Pershing, non à la force de frappe française, retrait des troupes du Liban et du Tchad, solidarité avec les peuples de Cuba, de Grenade et d'Amérique centrale, telles sont les exigences sur lesquelles il est urgent de mobiliser la classe ouvrière et la jeunesse de notre pays.

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