ROIS événements internationaux dominent cette fin d'année : le début d'implantation des nouvelles fusées américaines à moyenne portée et la rupture des négociations de Genève portant sur cette catégorie d'armements, l'invasion de la Grenade, l'aggravation de la guerre au Liban. Il en résulte une situation de tension telle que le moride n'en avait pas connue depuis vingt ans. Il n'en fallait pas plus pour que se multiplient dans la grande presse les scénarios d'apocalypse.
Une atmosphère de guerre En fait, c'est à la mise en œuvre de la nouvelle stratégie de l'impérialisme US et de ses alliés que l'on doit une telle atmosphère. Accédant à la Maison-Blanche en 1981, Ronald Reagan avait reçu un mandat précis de la classe dominante américaine : mettre un coup d'arrêt à l'affaiblissement du rôle politique de la première puissance occidentale et, dans la foulée, acquérir un nouveau leadership sur le « monde libre ». Pour passer à la contre-offensive, l'impérialisme dominant avait besoin de revenir à un état de confrontation avec Moscou. Seul, en effet, le retour à un monde bipolaire, en forçant les Etats alliés à s'aligner et à accepter ses conditions, pouvait introduire une nouvelle cohésion dans la direction du camp occidental. Les experts en propagande du Pentagone ont donc créé de toutes pièces le mythe d'une supériorité militaire des Etats bureaucratiques de 1 'Est.
Ils ont ainsi pu justifier la folle course aux armements dans laquelle ils se sont engagés. A la fin du mandat de Reagan, les dépenses militaires des USA auront atteint 1 600 milliards de dollars. Les hommes au pouvoir outre-Atlantique ne songent même plus à dissimuler leur véritable objectif: acquérir une supériorité absolue sur le Pacte de Varsovie au plan nucléaire comme conventionnel. William Clark, l'un des conseillers de la Maison-Blanche, est des plus explicites. Il faut, selon lui, que les forces américaines soient capables de « réduire à néant l'ensemble des structures politiques et militaires de l'URSS » en même temps que serait assurée la destruction (( des forces militaires nucléaires et classiques ainsi que des industries qui leur sont vitales » (rapport secret révélé par le New York Times du 30 mai 1982). Dans ce cadre, les programmes consacrés aux armes nucléaires ont presque doublé par rapport à 1979. Pour la seule année fiscale 1984, les sommes affectées aux engins stratégiques sont d'environ 30 milliards de dollars, soit une hausse de 36 % sur l'exercice antérieur. Toute une panoplie d'armes sont commandées par le Pentagone : missiles MX ou Trident, bombardiers Bl, etc. On estime qu'au cours des dix prochaines années, le stock US totalisera plus de 31 000 ogives nucléaires, soit une augmentation de 20 % de l'arsenal actuellement existant (chiffres cités par US News and World Report. 28 mars 1983).
Les l 08 Pershing 2 comme les 464 Cru ise qui seront bientôt opérationnels sur le vieux continent ·s'adaptent parfaitement à cette logique. Ils ne sont
nullement destinés à neutraliser les SS 20. D'ailleurs, leur mise au point a commencé au début des années soixante-dix, à un moment où J'on ne parlait guère du « bellicisme soviétique ». Et les trois sous-marins américains affectés au commandement européen de l'OTAN (SACEUR) disposent depuis longtemps de fusées Poséidon (480 ogives), d'une précision similaire à celle des missiles soviétiques. En réalité, cette nouvelle génération d'armes vise à frapper en quelques minutes les centres vitaux de l'URSS et à détruire Je « second échelon stratégique » du Pacte de Varsovie, désorganisant de cette façon l'ensemble de son dispositif.
Ce développement sans précédent de la panoplie atomique de J'OTAN se complète d'un effort comparable en matière conventionnelle. Depuis décembre 1982, J'état-major atlantique, sous J'égide du général Bernard W . Rogers, a adopté un nouveau programme de défense pour l'Europe centrale. Celui-ci repose sur J'emploi d'armes à haute techologie (systèmes de communication électroniques non brouillables, missiles guidés par laser, etc.) qui sont censées, elles aussi, « frapper en profondeur » les forces adverses et en paralyser Je « deuxième échelon». Dans Je même temps, l'armée de terre vient de se doter d'un nouveau plan de combat offensif, intitulé « Airland Battle Doctrine », dont l'essentiel réside dans la capacité de pénétration éclair du territoire ennemi. Conformément à cette doctrine, les forces classiques de la citadelle impérialiste sont en cours de réorganisation. Le nombre de divisions de J'armée sera porté de 16 à 17 en 1988 et à 25 en 1991. Comme le précise Caspar Weinberger, Je secrétaire d'Etat à la Défense, << l'armée de terre a lancé le plan de modernisation et d'équipement le plus vaste de son histoire ». Les escadres de la marine devraient passer de 13 à 22 en 1991 tandis que les escadrons d'aviation tactique devraient doubler.
En se lançant dans une escalade qui peut à tout moment déboucher sur une guerre plus destructrice que jamais, l'équipe républicaine poursuit trois objectifs. Face à la crise, elle veut tout d'abord faire assumer aux trusts de l'armement un rôle de locomotive dans la relance des profits du big business. L'accent mis sur les équipements de haute gamme technologique en est la claire démonstration. Elle entend ensuite imposer à J'Union soviétique une épreuve de force épuisante pour son économie, à un moment où les contradictions du système de domination bureaucratique s'approfondissent. Les Etats-Unis pourraient de cette façon se trouver en position de force quand viendra l'heure de négocier une nouvelle donne internationale. Enfin, en faisant planer la menace d'une conflagration planétaire, elle cherche à créer un climat tel que les populations soient contraintes de faire bloc avec leurs classes dirigeantes.
Quelle qu'en soit l'importance, Je débat sur la «sécurité européenne » masque pourtant trop souvent la véritable guerre contre les peuples du tiers monde que prépare parallèlement l'hôte de la Maison-Blanche. Confronté à J'ébranlement de plusieurs centres essentiels du monde capitaliste, il entend à la fois restaurer son rôle de gendarme mondial et s'assurer de positions géopolitiques stables lui permettant d'accéder aux principales ressources naturelles du globe. L'Amérique importe en effet plus de 50 % de son approvisionnement en matières vitales et les minerais (chrome, cobalt, columbium, nickel, platine, etc.) sont indispensables à la fabrication des systèmes d'armes modernes et des satellites de télécommunications. Cela conduit l'administration Reagan à « globaliser » les intérêts de 1 'Occident, comme en fait foi la déclaration adoptée par les participants au sommet de Williamsburg en mai dernier : 11 La sécurité de nos pays est indivisible et doit être vue sur une base globale. ))
Une telle appréhension des problèmes conduit à faire de la terre et de la mer une immense zone de combat où les moyens nucléaires peuvent éventuellement être utilisés. Pour disposer de capacités d'intervention tous azimuts, Je Pentagone renforce simultanément sa puissance maritime et la Force à déploiement rapide (FOR) créée par Carter. Cette dernière compte déjà 222 000 hommes et pourrait voir ses effectifs doubler dans les prochaines années. En 1982, devant le Congrès, Weinberger exvliquait crûment ses buts : << Pour dissuader ou pour vaincre une agression à tous les niveaux, il faut disposer de toute la gamme des capacités militaires nécessaires pour mener une guerre nucléaire stratégique, pour
soutenir une confrontation entre 1 'OTAN et le Pacte de Varsovie et pour [contrôler] des conflits régionaux à un niveau inférieur. » Cette globalisation suppose évidemment d'étendre la notion d'adversaire. L'état-major US désigne donc à présent le << réseau étendu des alliés, des clients et des figurants de l'Union soviétique )), ce qui vise des Etats aussi différents que Cuba ou la Libye. Pour légitimer toutes leurs aventures, les responsables américains ont même inventé le concept de l'« escalade horizontale» qui prévoit, en cas de difficultés sur un théâtre d'opérations, de porter la guerre sur les « points de vulnérabilité de l'URSS ». Cette orientation s'applique désormais en trois régions où Washington s'efforce de se constituer des relais locaux.
« Escalade horizontale >> • L'Amérique centrale et les Caraibes sont la principale cible. Cette zone possède une importance géostratégique capitale, en raison de plusieurs points de passage entre les deux océans, Pacifique et Atlantique. Depuis des lustres, les USA y ont garanti leurs intérêts en installant des dictatures à leur solde et en n'hésitant pas à intervenir directement. De nos jours encore, la moitié du commerce extérieur américain et le quart des importations en hydrocarbures transitent par cette « arrière-cour ». Ce qui faisait dire à Reagan, le 10 mars dernier : « La mer des Caraïbes et 1 'Amérique centrale sont notre quatrième frontière . ))
Or cette « frontière », déjà fortement affaiblie par la victoire de la révolution cubaine, est minée depuis plusieurs années par une série de processus d'émancipation : succès du Front sandiniste au Nicaragua et du New Jewel Movement à Grenade, développement de la guérilla au Salvador et au Guatemala. Pour garantir sa domination, l'impérialisme doit absolument briser une vague qui menace de faire tâche d'huile à un moment où tout le cône sud de l'Amérique latine est en proie à une remontée spectaculaire des luttes populaires. Pour y parvenir, il a renforcé les régimes alliés du Honduras et du Guatemala, appuyé les commandos somozistes et les mercenaires qui agissent au Nicaragua, envoyé des dizaines de conseillers au Salvador. .. Même si les coups portés aux révolutionnaires ont été rudes, les résultats ne sont guère concluants. L'armée et la dictature salvadorienne ont les plus grandes difficultés à contenir le FMLN qui intensifie, avec succès, ses actions. La CIA vient de reconnaître que les rebelles qu'elle arme et encadre au Nicaragua n'étaient pas en mesure de l'emporter. Selon le Washington Post du 26 novembre, << la CfA a également conclu que les forces appuyées par les F.:tats-Unis n'avaient pas gagné de soutien populaire suffisant pour renverser les sandinistes )).
Dès lors, il ne reste plus à la Maison-Blanche que le recours à l'intervention. Le précédent du débarquement à la Grenade doit conduire à prendre cette menace au sérieux. D'autant que le 11 novembre, le New York Times révélait que les responsables des armées du Salvador, du Guatemala, de Panama et du Honduras s'étaient réunis à la mi-octobre pour «étudier la légalité d'une action militaire conjointe contre le Nicaragua )) et qu'ils étaient tombés d'accord pour indiquer qu'« en cas de crise extrème, la participation directe des USA, avec toutes leurs ressources », s'imposerait. • Le Moyen-Orient est un second test. Dans cette regiOn vitale pour l'approvisionnement énergétique des pays impérialistes, Washington renforce ses alliés, à commencer par Israël, plus que jamais consacré dans sa mission de gendarme local. Un chapelet de bases logistiques a été aménagé en Arabie Saoudite, en Somalie, en Turquie et en Oman, relais à disposition de la force à déploiement rapide. Une véritable armada croise devant les côtes libanaises, tandis que les éléments de la force multinationale à Beyrouth ont pour but d'assurer la domination d'un pouvoir fort reposant sur la prédominance des milices chrétiennes réactionnaires. Le Liban n'est cependant qu'un maillon d'un projet bien plus vaste visant à imposer la présence des troupes US dans le Golfe. • Le Pacifique enfin, formidable marché potentiel puisque six hommes sur dix y vivront en l'an 2 000, n'est pas d'une moindre importance pour l'impérialisme américain. D'où le retentissement donné au récent voyage de Reagan à Tokyo et à Séoul, à ses plaidoyers en faveur d'un accord régional de sécurité inspiré de
l'OTAN. Un tel accord est rendu plus urgent par les risques d'effondrement de la dictature Markos aux Philippines, jusqu'à maintenant l'une des pièces maîtresses de l'impérialisme en Asie.
Dans le combat engagé, la contre-offensive de Washington a marqué d'indéniables points. Les euromissiles US vont être prochainement déployés sur le vieux continent. Il y a aujourd'hui plus de forces occidentales en activité aux quatre coins du monde qu'il n'y en a jamais eu en temps de paix. En envahissant Grenade, l'impérialisme dominant a administré la preuve de sa capacité à mener une agression de ce genre en évitant des contrecoups majeurs. Cette initiative, sans précédent depuis le débarquement des marines en République Dominicaine en 1965, n'est-elle pas significative de la restauration partielle de ses capacités d'intervention ? Il a même su s'assurer du consensus, au moins temporaire, de son opinion publique, à la différence de ce qui prévalait depuis la fin de la guerre du Vietnam. Enfin, au Liban comme à Grenade ou en Europe, l'équipe Reagan a forcé les bureaucrates du Kremlin à étaler leur impuissance fondée sur l'acceptation du partage du monde en sphères d'influence.
Mais les fauteurs de gùerre sont loin d'avoir gagné la partie. Ils n'ont pas encore infligé aux peuples les défaites décisives qui leur permettraient d'inverser le rapport de forces à leur profit. L'émergence d'un mouvement pacifiste qui vient de faire descendre dans la rue plus de quatre millions d'Européens, la ténacité héroïque des peuples d'Amérique centrale, l'échec patent des dictatures du cône sud, les difficultés que rencontrent les Etats-Unis et leurs alliés pour stabiliser la situation au Proche-Orient en sont autant d'indices. Aux Etats-Unis · mêmes, le succès intérieur remporté par Reagan après son expédition à Grenade peut s'avérer éphémère. Voleur de poules aux aguets, le président américain a su profiter des erreurs tragiques des révolutionnaires grenadiens pour faire main basse sur l'île au moindre coût. Il n'en sera pas de même au Nicaragua si les marines y débarquent, et rien n'indique que le fameux « syndrome vietnamien » - c'est-à-dire l'opposition massive du peuple américain à des aventures extérieures - ne resurgisse avec force dans de telles conditions. Un enlisement au Nicaragua aurait des conséquences funestes pour les républicains, à moins d'un an des élections présidentielles.
La paix ne se gagne pas autour du tapis vert C'est dire l'importance aujourd'hui du combat anti-impérialiste, d'une solidarité de tous les instants avec les peuples combattant pour leur liberté, en premier lieu en Amérique centrale. Cela s'est fait en France, les 19 et 21 novembre, à l'occasion de journées d'action contre la politique de Reagan au sud du Rio Grande, journées qui ont rassemblé un large arc de forces ouvrières, démocratiques et humanitaires. Il faut continuer dans cette voie. Avec une détermination à la hauteur de l'engagement de notre pays dans la stratégie occidentale. Même avec des réserves (pour le PCF), nos gouvernants se trouvent en première ligne du soutien à l'effort de modernisation du potentiel militaire de l'OTAN. Même en continuant à invoquer le droit des peuples, ils sont aussi les seuls en Europe à avoir emboîté le pas à Reagan en créant une force d'action rapide qui comptera bientôt 47 000 hommes. Au Tchad et au Liban, ils sont encore, après Washington, les plus impliqués dans des opérations militaires de remise en ordre à l'extérieur de leurs frontières. Au Liban, le raid des Super-Etendard -suivant des opérations semblables des forces américaines et israéliennes- sur le quartier général des milices intégristes chiites de Baalbeck a montré où conduisait cette logique. Comment après cela s'étonner de la satisfaction affichée par Lawrence S. Eagleburger, sous-secrétaire au département d'Etat : (( Sur la plupart des sujets d'importance, les f:tats -Unis et la France ont des intérèts et des object({s similaires. ce sur quoi nous différons parfois est du domaine de la tactique. » (Politique étrangère, automne 1983.)
Les conférences autour d'un tapis vert ou les appels aux instances internationales viennent de montrer leur totale inutilité pour obliger l'impérialisme à désarmer. Seule l'action de masse peut le plus efficacement servir la cause de la paix et du socialisme, en créant un rapport de forces tel que les fauteurs de guerre abandonnent leurs sinistres projets.
27 novembre 1983