A lutte des ouvriers de Talbot doit être saluée comme la première grande bataille d'une guerre qui ne fait que commencer. Cette guerre, les capitalistes et leurs alliés lui donnent le nom de « restructurations industrielles )). Pour les travailleurs, il s'agit d'affronter une offensive anti-ouvrière de grande amplepr qui se traduit par des licenciements massifs, l'accroissement sans frein du chômage, la remise en cause du pouvoir d'achat et de tous les acquis conquis de haute lutte ...
La première leçon de la grève de Talbot, tant pour la classe capitaliste que pour les travailleurs, c'est qu'il n'y aura pas d'attaque contre l'emploi sans réaction ouvrière. Les plans patronapx de licenciements n'iront pas sans « casse )) !
Oui, la grève des Talbot est un test ! La grève des Talbot constitue un révélateur de ce que sont les tensions sociales et politiques accumulées dans le pays. • Test, tout d'abord, au regard de la volonté capitaliste d'affronter les travailleurs. Pour parvenir à ses fins, imposer les objectifs qui étaient les siens en matière de licenciements, le patronat n'a pas lésiné sur les moyens : chantage, en menaçant de liquider l'entreprise, racisme, en engageant une véritable .campagne contre les travailleurs immigrés, violence physique, en faisant intervenir les commandos de la CSL. .. Pour les capitalistes, toutes les méthodes sont bonnes dès lors qu'il s'agit de restructurer et rationaliser la production afin de restaurer les taux de profit. • Test, ensuite, pour la politique de collaboration de classes du gouverneq1ent. Concession après concession, celui-ci a cédé devant les exigences patronales de la direction PSA et a fini par se ranger totalement du côté des patrons. En ce sens, l'accord PSA-gouvernement est un véritable feu vert donné aux plans de licenciement que le patronat prépare dans tous les secteurs industriels. • Test, du même coup, pour les directions traditionnelles du mouvelllent ouvrier. Alors qu'il était du devoir élémentaire de toute organisation se réclamant de la classe ouvrière d'être aux côtés des travailleurs en lutte pour leur emploi, c'est la sainte-alliance (lnti-Talbot qu'ont ralliée ces directions. On se souviendra longtemps du comité directeur du Parti socialiste dénonçant, par la bouche de Poperen, le «maximalisme)) irresponsable de cette lutte. On n'est pas près d'oublier les dénonci<ltions calomnieuses de Krasucki présenta.qt les grévistes comme des «extrémistes manipulés)), ni la bataille de la direction du PCF pour une «bonne application)) de l'accord PSA-gouvernement.
Dans cette affaire, les directions majoritaires du mouvement ouvrier ont signé leur politique : celle de la collaboration de classes qui, inmanquablement, les conduit, derrière le gouvernetnent, à se détourner des travailleurs pour s'opposer à leur lutte. • Test, enfin et surtout, pour la classe ouvrière puisque, à travers ce combat, ce
sont ses capacités de résistance face aux licenciements et au chômage qui ont été mises à l'épreuve. Certes, les travailleurs de Talbot, malgré leur détermination, n'ont pu empêcher les 1905 licenciements exigés par le patronat avec la caution du gouvernement, et cela constitue une défaite.
Mais il y a eu lutte! Une bataille on ne peut plus claire opposant d'un côté la volonté patronale de jeter sur le pavé les travailleurs qu'elle juge « hors d'usage », de l'autre la résistance ouvrière se concrétisant en un mot d'ordre simple : « zéro licenciement ! ».
Tel est l'acquis principal de la grève des Talbot. Un acquis qui condense les données de la situation présente : à la fois les obstacles politiques auxquels se heurtent les travailleurs et la réalité des rapports de forces entre la classe ouvrière et les capitalistes, des rapports de forces que ces derniers doivent modifier pour atteindre leurs objectifs.
Une lutte qui vient de loin En quelques mois, les travailleurs de Talbot ont accumulé une riche expérience de lutte. • Juin 1982 : bataille pour la liberté et la dignité contre la CSL. A travers cette action, c'est l'affirmation du mouvement ouvrier organisé qui prend corps. Les délégués de chaîne, élus des travailleurs aux côtés des délégués du personnel et des délégués syndicaux, jouent le rôle central dans ces nouvelles formes prises par un mouvement sy ndical en plein essor. • Juillet 1983 : annonce des licenciements. La mobilisation va progressivement se construire. D'abord à travers les discussions au sein des organisations syndicales. Dans la section CFDT, contre les positions de la Fédération générale de la métallurgie (FGM) et de l'Union parisienne des syndicats métaux (UPSM), qui consistaient à défendre la nécessité d'un « parking formation avec garantie de réembauche », ce qui revenait de fait à accepter les licenciements ; dans la CGT, contre les positions du PCF qui, depuis le rapport Poperen à la conférence automobile de Pantin, prône la « mobilité de l'emploi dans le cadre de la branche ou du bassin industriel». C'est l'exigence du «non aux licenciements! » qui devient le mot d'ordre mobilisateur pour les travailleurs de Talbot.
Débrayages et conflits partiels sur les conditions de travail, succès du questionnaire interrogeant les travailleurs sur leur volonté d'engager la lutte contre les licenciements, réunions des délégués de chaîne CGT et CFDT des ateliers B2 et B3 pour préparer la lutte: l'éclatement de la grève sera le produit d'une bataille prolongée sur la base du refus de tout licenciement.
Une bataille que viendra ponctuer, le 3 décembre, la grande marche pour l'égalité des droits entre immigrés et Français à laquelle participent de nombreux travailleurs de l'entreprise.
C'est ce type de préparation qui était également nécessaire au plan national pour organiser systématiquement la solidarité autour des Talbot.
La dynamique du « zéro licenciement )) Cette revendication, forgée au feu de la grève, correspond incontestablement à ce droit élémentaire qu'est le droit à l'emploi. D'où son caractère mobilisateur lui aussi tout à fait incontestable : ce sont les milliers de travailleurs ~ui participaient aux meetings du B3 qui ont fait de ce mot d'ordre l'étendard de la lutte.
Sur la base de la mobilisation et du rapport de forces, très vite, les Talbot se sont tournés vers la majorité et le gouvernement à travers la carte postale pour la défense des emplois adressée à Mitterrand, les délégations auprès de Mauroy, l'envoi collectif des lettres de licenciement au Premier ministre.
Dans ces conditions, c'est à une mini-crise gouvernementale que l'on assista.
Le Monde n'hésitant !)as, sous la plume de J.-M. Colombani, à faire référence
aux grèves de 194 7. Mais surtout, le conflit mit brutalement en lumière en quoi la politique du gouvernement, celles du PS et du PCF, sont opposées aux intérêts des travailleurs. En quoi, aussi, il est nécessaire de construire un rapport de. forces, sur la base de la mobilisation ouvrière, pour imposer la satisfaction des revendications.
C'est en s'appuyant sur ce mouvement lui-même que la LCR mit en avant des mots d'ordre clairs : l'annulation des licenciements, l'exigence adressée au gouvernement d'interdire ces licenciements.
Toute la lutte a témoigné d'une donnée clé de la situation actuelle dominée par la crise capitaliste et l'existence d'une majorité PS-PCF: la dynamique politique dont sont porteuses les revendications immédiates, telle celle du refus des licenciements.
Une revendication maximaliste ? C'est une véritable campagne qu'ont déchaînée le patronat et le gouvernement pour tenter de convaincre l'opinion que la grève Talbot était « irresponsable », que ceux qui refusent les licenciements sont de dangereux «jusqu'au-boutistes » !
Puisque la question est posée, posons-la : était-ce maximaliste de se battre sur « zéro licenciement » ? • Contrairement aux insinuations des uns et des autres, dans l'entreprise, le rapport de forces était en faveur des grévistes, la lutte n'était pas minoritaire.
Plusieurs faits témoignent de cette réalité : le blocage de la production était plus fort qu'en 1982, plusieurs milliers d'ouvriers participaient activement à la grève, ce sont de mille à deux mille travailleurs qui se regroupaient pour les meetings du B3, les hésitations et la sympathie pour la grève dominaient parmi les travailleurs français dont certains participaient à un meeting au B5 avec la CFDT. Ce rapport de forces s'est confirmé lors de l'offensive de la CSL par les capacités d'autodéfense dont ont su faire preuve les grévistes.
Ce qui a manqué à ces derniers, ce n'est ni la détermination ni le rapport de forces dans l'usine même, c'est, du fait de la politique des directions, la faiblesse de la solidarité de la classe ouvrière autour de leur lutte. Solidarité qui aurait dû se concrétiser par une grande manifestation unitaire, témoignage de la volonté du mouvement ouvrier de ne pas laisser les Talbot isolés, engagement à lutter avec eux jusqu'au bout. On sait que les directions syndicales, comme celles du PS et du PCF, ont agi très exactement à l'opposé de cette exigence simple de la solidarité ouvrière. • Contrairement aux explications sans cesse ressassées, la situation de crise économique ne frappe pas d'irréalisme le refus des licenciements. Au contraire, elle lui donne la force d'une urgente nécessité.
Au moment où rien ne semble en mesure de stopper la sinistre marée du chômage, il faut opposer aux plans patronaux le refus des licenciements, le partage du travail entre toutes les mains ouvrières, la réalisation immédiate de la semaine de trente-cinq heures sans perte de salaire. Alors que la quasi-totalité du mouvement ouvrier européen revendique la semaine de trente-cinq heures, il ne faut pas oublier qu'une telle mesure, à Talbot, aurait constitué un moyen immédiat pour éviter tout licenciement.
Bien sûr, les patrons ne sont pas prêts à céder sur ces revendications. Mais lorsqu'il s'agit de la direction PSA, qui a déjà empoché des milliards d'aide de l'Etat, qui s'est rendue célèbre pour ses méthodes de choc contre les ouvriers, qui, là, menaçait de fermer l'entreprise et faisait appel à des nervis-fascistes, la réplique devait être sans hésitation : la nationalisation de PSA, sans indemnités ni rachat, l'appui sur la grève pour réaliser cette nationalisation sous le contrôle des travailleurs.
Face à la division, l'unité des travailleurs Au nom de la solidarité gouvernementale qui, de fait, l'amenait à défendre l'accord PSA-gouvernement, la direction de la CGT a engagé une politique
effrénée de division. Les travailleurs ont pu contrecarrer les effets les plus désastreux de celle-ci. En imposant leurs propres méthodes de lutte, ils ont su . . ouvrir la voie à l'unité de combat des travailleurs. Par les meetings quotidiens du B3, par la réalisation de l'unité des délégués de chaîne CGT et CFDT, par la mise sur pied, enfin, d'un comité de grève. Plus de quatre cents travailleurs s'inscrivirent à ce comité de grève, animé unitairement par des délégués de chaîne CGT et CFDT. Loin de se poser comme possible concurrent des organisations syndicales, le comité de grève fit appel à elles pour travailler à la réalisation de l'unité des travailleurs dans la lutte.
Certes, le comité de grève de Talbot n'eut pas le temps de se déployer réellement et de faire la démonstration des potentialités dont il était porteur. Mais, à côté d'autres exemples récents - les réunions de cheminots appelées par des travailleurs du rang, la coordination des sections CFDT lors de la grève des centres de tri, voire, à un autre plan, l'initiative de la marche des immigrés, etc.-, il s'agit là d'un signe qui témoigne qu'il est possible de prendre des initiatives et d'adopter des formes d'organisation qui permettent de surmonter les obstacles mis à la mobilisation par la politique du gouvernement et des directions majoritaires. · ·
La ligne de partage est nette. Elle sépare ceux qui ont lutté aux côtés des Talbot de ceux qui se sont battus contre eux.
Eti-e aux côtés des Talbot, ce n'était pas seulement être solidaire d'une lutte courageuse et exemplaire. C'était défendre une ligne alternative à celle des directions majoritaires et s'appuyer sur la légitimité ouvrière du refus des licenciements. C'est en ce sens que le mot d'ordre de« zéro licenciement» s'articulait avec la revendication de la semaine de trente-cinq heures et l'exigence de la nationalisation de PSA.
Une ligne alternative qui, du point de vue de la lutte, se concrétisait dans la perspective d'une mobilisation de iongue durée s'opposant aux négociations de dupes défendues par la CGT et le PCF.
Cette alternative s'est concrétisée dans le conflit dans les positions dè lutte de classe au sein de la CFDT, dans l'action des délégués de chaîne et avec la formation du comité de grève. Toutes choses qui ont montré que, face aux directions de collaboration de classes, celle de la CGT et du PCF en l'occurrence, commençaient à se former les éléments d'une direction alternative, capable de s'appuyer sur la mobilisation ouvrière pour tracer la voie de la défense intransigeante des revendications.
Ces leçons-là sont décisives pour l'avenir. On a souligné les spécificités de l'entreprise et le rôle joué par les travailleurs immigrés. Il est vrai que ceux-ci ont co)lstitué la force motrice du conflit. Il ne s'agit pas pourtant d'analyser cette grève, telles celles de 1982, à travers ces spécificités. Avec Talbot, ce sont les problèmes clés de la situation qui se sont trouvés posés : celui des « restructurations industrielles )) et des licenciements, celui de la dynamique politique de toute grève importante dans la situation actuelle ...
Talbot est une première bataille qui en prépare d'autres ! Tous les secteurs sont concernés : la sidérurgie, les chantiers navals, les Charbonnages, le textile ... La question à l'ordre du jour est bien celle de la préparation d'un mouvement d'ensemble pour dire non à la logique patronale des licenciements et du chômage.
Une exigence dont les dirigeants confédéraux se font" l'écho lorsque, tel Krasucki, ils évoquent la possibilité d'une « marche sur Paris )). Mais une telle perspective ne saurait rester cantonnée au domaine des effets oratoir~s. Car le problème est bien de poser avec le plus de force possible, à l'échelle nationale, le refus des licenciements. Afin de dépasser une situation qui voit les travailleurs se battre entreprise par entreprise, sans pouvoir faire peser dans la balance, face au patronat, le poids d'une mobilisation d'ensemble.
Talbot a ouvert la voie : Non aux licenciements ! doit devenir le cri de ralliement de toute la classe ouvrière, afin de bloquer les plans de chômage du patronat.
Pierre Clément et François Ollivier