MICHEL ROYERE
Dans la fièvre du 10 mai, les travaux du Comité exécutif international (CEl) de la IVe Internationale, qui se déroulaient aux alentours de cette date, ont été quelque peu relativisés par de nombreux militants et sympathisants français de la LCR. Nous les renvoyons à la lecture indispensable des textes et résolutions de ce CEl, qui ont été publiés dans le numéro 105 de la revue " lnprecor, (édition française datée du 6 juillet 1981.
La discussion sur l'Afghanistan a été l'un des points forts de ce CEL Non seulement à cause de l' ampleur des débats et des divergences qu i étaient apparus antérieurement dans notre mouvement, mais parce que le CEl a adopté majoritairement une position qui constitue un changement important par rapport à la position de la IVe Internationale définie lors de la réunion du Secrétariat unifié de la fin janvier 1980.
Le texte qui a été adopté débouche sur l'exigence du retrait des troupes d'occupation. Il constitue donc une véritable autocritique de ce qui a été la position passée de la IVe Internationale : condamnation de l'intervention soviétique mais refus d'appeler au retrait de ses troupes. Cette position avait été adoptée à une faible majorité par le comité central de la LCR.
Les lecteurs de " Critique communiste, pourront se reporter aux numéros 69 et 70 d'" 1 nprecor , (édition française) et au numéro 32 de la revue " Critique communiste >> ancienne formule. Certaines des positions minoritaires avançaient dès cette époque le mot d'ordre de retrait des troupes soviétiques. L'article qui suit reprend les grandes lignes des rapports de présentation de la nouvelle position majoritaire, qui ont été faits lors du CEl ou lors de la session de fin août du comité central de la LCR.
L
E point de départ de toute notre démarche aujourd'hui , et qui est partagé par tous les militants de l'Internationale, est le même que celui que nous adoptions en janvier 1980, un 1 mois après l'intervention massive soviétique : il s'agit de définir une orientation générale qui permette, à partir de la réalité concrète des réalignements sociaux et politiques, à partir des différenciations et des affrontements de classes qui se maintiennent, de renforcer le combat des ouvriers, des paysans pa uv res, des nationalités opprimées pour défaire la réaction afghane, ses alliés et l'impérialisme dans la région. De ce point de vue, la résolution adoptée en janvier 1980 péchait par quatre aspects principaux: 1) Dans le passé, nous avons critiqué l'orientation du PPDA (1) au pouvoir depuis le renversement du régime réactionnaire de Daoud en 1978. Nous prenions en même temps en compte le rôle objectif que ce parti était amené à jouer sur le plan militaire, dans la guerre civile l'opposant aux chefs féodaux et aux groupes réactionnaires de la résistance. Mais nous avons par trop séparé, voire opposé, ces deux éléments. En fait, c'est la combinaison entre le substitutisme bureaucratico-militaire, l'affaiblissement de l'Etat par les batailles entre les cliques adverses du PPDA, la répression menée contre les opposants de gauche et tout mouvement autonome de masse (en particulier chez les minorités nationales qui ont commencé à s'armer dès que l'Etat central afghan s'est affaibli, bien avant l'intervention soviétique), la mise en œuvre de semi-réformes qui n'ont abouti qu'à rejeter une partie de la paysannerie entre les mains des anciens chefs traditionnels et du clergé, l'appeP de plus en plus ouvert à « l'aide » soviétique enfin, qui ont abouti à la situation militaire catastrophique. Certes, dans une guerre civile, il y a une certaine autonomie entre le problème militaire et l'orientation politique. Mais il fallait aussi expliquer plus ouvertement à quelles impasses militaires aboutit une ligne stalinienne fondée avant tout sur le substitutisme burea ucratico-milita ire et la défiance à l'égard de tout mouvement de masse . Les leçons o pposées de la guerre civile russe victorieuse et de la défaite militaire dans l'Espagne de 1936-1939, aboutissement politique de contre-révolution, étaient valables pour l'Afghanistan, d'autant plus que les conditions objectives pour mener une politique révolutionnaire y sont, de par l'arriération du pays, plus difficiles qu'ailleurs.
Une aggravation
qualitative
de la situation
2) La résolution n'analysait pas comment l'intervention militaire soviétique massive de décembre 1979 signifiait une aggravation qualitative de la situation précédente. Que ce soit du point de vue de la souveraineté politique de l'Etat afghan, du caractère dorénavant ouvertement fantoche du régime mis en place et soutenu à bout de bras par une intervention militaire étrangère. 3) La résolution de janvier 1980, et
surtout certains matériels édités par la LCR, avançaient une argumentation dangereuse pour expliquer qu'après l'intervention, on n'avançait pas un mot d'ordre de retrait des troupes soviétiques. C'est l'argument sur l'« internationalisation » du conflit : << Vu la position de 1 'Afghanistan aux frontières de l'URSS et vu l'interventi on de 1 'URSS dans la guerre civile, le conflit de classes qui traverse le pays prend immédiatement une dimension internationale et se réfracte dans 1 'affrontement présent entre l'URSS et l'impérialisme. )), expliquait la résolution. Ce type d'affirmation pouvait laisser croire qu'il y avait dans cette affaire quelque chose ayant à voir avec la défense directe de l'Etat ouvrier. Une telle argumentation laissait la porte ouverte à deux déviations extrêmement dangereuses : -la minimisation au nom d'une approche semi-« campiste » (mettant avant tout l'aœent sur l'affrontement Est-Ouest) du caractère contre-révolutionnaire de la politique suivie par l'URSS et ses hommes liges du PPDA face au mouvement des masses afghan. Or, ses effets · contre-révolutionnaires se font sentir aussi du point de vue de la défense de l'Etat ouvrier soviétique en jetant le désarroi au sein du mouvement ouvrier international, au moment où l'impérialisme relance la course aux armements; - l'impossibilité de s'opposer clairement à toute politique d'assimilation structurelle du pays par l'URSS, avec ce que cela signifie pour le mouvement de masse en Afghanistan et dans toute la région (renforcement des courants intégristes, antimarxistes, en Iran et au Pakistan). 4) A partir des trois éléments précédents, la résolution de janvier 1980 contenait une contradiction centrale.
Elle se prononçait, et cela reste le point de départ de toute notre démarche, pour la mobilisation indépendante des masses, pour la défense de leurs revendications sociales, de leur armement, pour le droit des nationalités opprimées. Mais elle n'intégrait pas cette ligne dans une orientation de défense du droit à j'autodétermination. Le silence sur le droit à l'autodétermination et le respect de la souveraineté politique de l'Etat afghan, le refus de se prononcer clairement pour le retrait des troupes soviétiques.) rendaient largement abstraite et artificielle toute ligne, même affirmée avec le maximum d'énergie, pour appeler à la mobilisation indépendante des masses. C'est là l'un des points essentiels du retour critique qui doit être opéré sur la position de janvier 1980. L'examen de la situation en Afghanistan après l'occupation soviétique apporte une série d'éléments tout à fait significatifs·.
Le droit a '
l'auto-
détermination
Quel est le degré de continuité entre la situation actuelle et le régime instauré après le coup d'Etat de 1978 ? Est-ce qu'il s'agit simplement de la continuation de la même guerre civile dans des circonstances et des rapports de forces plus défavorables pour le PPDA? La réponse ne fait désormais plus le moindre doute. L'occupation a été décidée à Moscou et à Moscou seulement, en dehors même du gouvernement de Kaboul et de la majorité des forces qui conduisaient la« guerre civile ». Ne serait-ce que parce que l'occupation impliquait la liquidation physique d'Amin, dans la plus pure tradition stalinienne. L'occupation a d'ailleurs eu lieu quelques semaines seulement après une offensive victorieuse menée par le régime de Kaboul contre certaines forces de la rébellion.
Il y avait là, manifestement, une violation de la souveraineté politique
de l'Etat afghan. Certes, pour nous, la question générale du droit à l'autodétermination dans la question afghane ne se limite pas à la reconnaissance de la souveraineté politique de l'Etat afghan. Ce droit à l'autodétermination concerne bien évidemment aussi les minorités nationales opprimées par l'Etat central aux mains des Pashtouns. Il est évident qu'il est lié également à la lutte générale contre la réaction locale ou l'impérialisme et devra s'appuyer sur de profondes réformes sociales (en premier lieu une réforme agraire). Mais dans un pays comme l'Afghanistan qui, à côté d'une tradition multiséculaire d'oppression de ses minorités nationales, a également une tradition de 150 années d'indépendance politique face aux convoitises britanniques ou tsaristes, il faut comprendre comment une occupation étrangère va à l'encontre des phénomènes de différenciation de classes. C'est ce que Lénine soulignait lors du vme Congrès du PC bolchevik, en mars 1 91 9 : << Nous ne pouvons refuser à aucun peuple de l'ancien empire russe le droit à l'autodétermination . Admettons mème que les Bashkirs aient renversé leurs exploileurs avec notre aide. Mais ce ne serait possible que si la révolution était complètement mûre. Il faudrait agir avec prudence pour que notre intervention n 'entrave pas le processus de différenciation du prolétariat, processus que nous devons accélérer. Que pou -vons-nous faire pour les peuples ( .. . ) jusqu 'ici soumis à 1 'influence de leurs mollahs ? ( .. .) Pouvons-nous dire à ces peuples : nous jetterons bas vos exploiteurs ? Nous ne le pouvons pas, parce qu 'ils sont entièrement soumis à leurs mollahs. Il faut attendre en pareil cas que la nation ait évolué, que le prolétarial se soit différencié des éléments bourgeois, ce qui est inéluctable. >> (Tome 29 des Oeuvres complètes, page 170.)
Or, l'intervention soviétique va bien évidemment à l'encontre de toute cette politique. D'abord parce qu'elle aboutit à une occupation (d'ailleurs partielle mais ce n'est pas leur faute) du pays. La bureaucratie du Kremlin ne peut s'appuyer que sur la fraction minoritaire Parcham du PPDA. Elle a échoué dans sa politique de réunification avec la fraction Khalq, notamment parce qu'une majorité même des Khalquis était opposée à cette intervention. Cela a accentué la désagrégation de l'armée afghane (où les Khalquis étaient majoritaires). Aujourd'hui, l'affaiblissement du PPDA provoqué par l'in-
démocratique
(2) Front constitué par des organisations d'oritervention soviétique ne se mesure pas seulement à la réduction de son influence, mais aussi au processus interne de liquidation et d'épuration qui a touché plusieurs milliers de militants et de sympathisants de la fraction khalqui.
Dans un tel contexte, les troupes soviétiques jouent de plus en plus un rôle de substitut, non seulement militaire, mais administratif, d'un PPDA qui se rétrécit comme une peau de chagrin. Chacune des sept régions militaires du pays est dirigée désormais par un général soviétique « as-· sisté » d'un Afghan du PPDA. Le seul frein que les Soviétiques ont trouvé à la désagrégation de l'armée afghane est sa mercenarisation : les miliciens du Parcham touchent 160 dollars par mois, soit le PNB annuel par habitant. Cela les amène, y compris, à rechercher, pour élargir un tant soit peu leur base sociale, des aécords bien rémunérés avec certains chefs tribaux traditionnels. Tout essor éventuel, hypothétique, d'un mouvement de masse autonome, disposant d'une direction propre et luttant pour des transformations radicales dans les zones contrôlées par les Soviétiques et le PPDA, se heurterait aux forces policières et militaires du Kremlin.
Le gouvernement
fantoche
de Kaboul
Quels sont les effets de l'intervention soviétique ? Tout d'abord, la quasi-totalité des Afghans souhaite aujourd'hui le départ des troupes soviétiques (cela est reconnu, même par la mission des« juristes démocrates » - proches des PC occidentaux), et par certains Khalquis : le déplacement massif des masses afghanes vers la résistance active ou passive a bouleversé en partie les données, notamment en modifiant le rapport de forces entre la « résistance intérieure » - et dans celle-ci le poids du mouvement des minorités nationales ou de certains groupes progressistes comme le SAMA (2)- par rapport aux vieilles organisations réactionnaires à dominante pashtoun basées à Peshawar et plus directement liées au régime pakistanais, à la réaction régionale (Egypte, pays du Golfe) et à l'impérialisme. L'occupation soviétique a donc marqué un saut qualitatif. Elle regroupe contre elle l'écrasante majorité des masses afghanes. Par leur résistance passive ou active, ces masses indiquent la nature même de la situation. Le gouvernement du PPDA, qui ne contrôle, grâce aux Soviétiques, que 25 % du territoire, est un gouvernement fantoche. Cela ne signifie pas que, si l'aspect de la lutte contre l'envahisseur étranger est devenu déterminant, les affrontements de classes, les éléments de guerre civile· aient disparu entre les diverses composantes de la résistance. Les groupes intégristes comme le · Hezb e. Eslami de Gulbudin Hekmatiar se sont affrontés à certains secteurs de la « résistance intérieure ». Quant une minorité ethnique comme les Hazaras s'arme massivement, libère d'importantes parties de son territoire, il est clair que ce n'est pas pour accepter, après le départ des troupes soviétiques, la remise en place d'un Etat central aux mains des chefs traditionnels pashtouns. Ce n'est pas un hasard si les organisations de la résistance intérieure comme le SAMA et le Front des combattants Modjaheds reprennent dans leurs plates-formes, à côté de la lutte contre (l) PPDA: Parti populaire les Soviétiques, la défense des réfor- afghan, au pouvoir à Kaboul. mes sociales (réforme agraire notamment) et du droit des minorités nagine maoïste. tionales. Elles comprennent que dans la lutte d'influence qui s'exerce au sein même de la résistance, elles devront s'appuyer, au-delà de leurs discours sur l'unité nationale contre l'envahisseur, sur les processus de différenciation sociaux qui n'ont pas été totalement stoppés par l'intervention soviétique.
Mais il est évident que pour favoriser ces différenciations, pour gagner des bases dans la paysannerie, dans les minorités ou dans les couches plébéiennes des villes contre les directions des secteurs réactionnaires de la résistance, une position claire sur la question de l'autodétermination est un préalable (dans ses deux faces, défense de la souveraineté politique de l'Etat afghan contre l'occupation étrangère, défense du droit à l'autodétermination des minorités nationales et ethniques opprimées).
C'est en fonction de cette situation que les militants marxistes révolutionnaires se déterminent, y compris dans le travail de solidarité internationale : à la fois contre l'impérialisme et contre le stalinisme, pour la défense des intérêts des masses afghanes. Face au Kremlin et à la Maison-Blanche, nous défendons la perspective d'un Afghanistan -indépendant, ouvrier et paysan.
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