SAAC DEUTSCHER est une figure éminente du mouvement ouvrier. Militant communiste en Pologne sous la dictature de Pilsudsky, dirigeant à Varsovie d'une organisation ouvrière liée à l'Opposition de gauche internationale, il s'opposera pourtant à la création de la Quatrième Internationale en 1938. Il considérait en effet sa proclamation comme une erreur.
Etabli à Londres, journaliste et écrivain, il est l'auteur d'un Staline et surtout d'une extraordinaire biographie de Trotsky en trois gros livres, le Prophète armé, le Prophète désarmé, le Prophète hors la loi (réédité en six volumes, 10/ 18). Le mouvement ouvrier et notre courant en particulier lui sont redevables de cette œuvre historique monumentale, en dépit du fait que son désaccord avec 1 'activité de Trots ky dans ses dernières années nuise à l'objectivité du dernier ouvrage.
Isaac Deutscher préparait un travail d'égale ambition, une biographie de Lénine, quand la mort le frappa subitement en 1967.
L'article sur Orwell que nous avons traduit et reproduit ci -dessous fut écrit en 1954 et publié l'année suivante dans un livre intitulé Heretics and renegades (Hérétiques et renégats). Le parti pris par Isaac Deutscher n'est certes pas compréhensible hors du climat de guerre froide qui dominait alors, mais il renvoie également à une conception de 1 'auteur, perceptible notamment dans son Staline, selon laquelle la dictature bureaucratique en URSS constituait d'une certaine façon un passage inévitable.
Isaac DEUTSCHER
(( 1984», lemysticisme de la cruauté
===~~EU de romans écrits par la génération à laquelle appartient Orwell ont été aussi
populaires que /984. Peu, s'il y en eut, ont eu le même impact politique. Le titre du livre d'Orwell est devenu un slogan politique. Les termes utilisés par lui comme nov/angue, anci!angue, contràle du passé, Big Brother, Ministère de la vérité, police de la pensée, crimepensée, doub/epensée, semaine de la Haine, etc. sont entrés dans le vocabulaire politique ; on les retrouve dans de multiples articles et discours dénonçant la Russie et le communisme. Des deux côtés de l'Atlantique, la télévision, le cinéma ont familiarisé des millions de spectateurs avec le visage menaçant de Big Brother, avec le cauchemar de l'Océania, supposée être communiste. Le roman a été utilisé comme une sorte de super-arme idéologique dans la guerre froide . La peur instinctive du communisme, qui a submergé l'Ouest après la Seconde Guerre mondiale, a été reflétée et concentrée dans /984 comme dans aucun autre roman ou document.
La guerre froide a créé une « demande sociale » pour de telles armes idéologiques, comme elle a créé une demande de super-armes au sens propre. Mais les super-armes sont les résultats sans tricherie de la technologie : il n'y a pas d'écart entre leur utilisation éventuelle et les intentions de ceux qui les ont produites. Ce sont des moyens pour répandre la mort ou tout au moins pour semer la terreur d'une destruction absolue. En revanche, un livre comme /984 peut être utilisé indépendamment des intentions de son auteur. Des épisodes peuvent être sortis de leur contexte ; d'autres, qui ne correspondent pas à l'objectif qui est censé être celui du livre, sont ignorés, voire virtuellement supprimés. Il n'est pas besoin qu'un roman comme /984 soit un chef-d'œuvre littéraire, ni même un travail important, original, pour qu'il puisse avoir un impact. En fait, un travail d'une importance littéraire est généralement trop riche dans sa complexité, trop subtil dans sa pensée et dans sa forme pour pouvoir faire l'objet d'une exploitation accessoire. D'une manière générale ses symboles ne sont pas facilement transformables en épouvantails, ni ses idées en slogans. Les mots d'un grand poète entrent dans le vocabulaire politique par un lent processus, presque imperceptible, par un mouvement d'infiltration, et non par une franche incursion. Les chefs-d'œuvre littéraires influencent la pensée politique en la fertilisant, en l'enrichissant de l'intérieur, pas par effraction.
/984 est le fruit d'une imagination intense et concentrée, mais en même temps limitée et motivée par la peur. Un critique hostile l'a condamné comme étant un « comique politique de l'horreur ». C'est injuste: il y a dans le roman d'Orwell des passages où la pensée et les sentiments s'élèvent bien au-dessus de ce niveau. Mais il est vrai que le symbolisme de /984 est grossier, et que la figure la plus importante, Big Brother, a l'air d'un fantôme sorti d'un conte d'enfants, sans valeur artistique. Il est vrai que l'histoire se déroule comme une intrigue de film de science- fiction de qualité médiocre, où l'horreur succède mécaniquement à l'horreur, si bien qu'à la fin les idées les plus subtiles d'Orwell, la pitié qu'il a pour ses personnages, sa satire de la société, n'arrivent pas à atteindre le lecteur. 198 4 ne semble pas justifier la caractérisation d'Orwell comme un Swift moderne, ce qui pourrait paraître justifié avec son roman la Ferme des animaux. Orwell n'a ni la richesse et la subtilité de pensée, ni le détachement philosophique du grand satiriste. Il a une imagination féroce, pénétrante, mais elle manque de profondeur, de souplesse et d'originalité.
Cette absence d'originalité apparaît dans le fait qu'Orwell a emprunté l'idée de 1984, celle du complot, les principaux personnages, les symboles, l'ensemble de l'atmosphère, à un écrivain russe resté presque inconnu à l'Ouest. Il s'agit d'Eugène Zamyatine, et le titre de son livre dont Orwell s'est inspiré est Nous autres. Comme 1984, Nous autres est une « anti-utopie », une vision cauchemardesque des temps à venir et un cri de Cassandre. Le travail d'Orwell est une variation à la mode anglaise, sur le thème de Zamyatine; et c'est peut-être seulement la minutie de l'approche anglaise d'Orwell qui donne à son livre son originalité.
Il n'est pas inutile de dire quelques mots de Zamyatine car il y a des points de ressemblance entre les deux écrivains. Zamyatine est de la génération précédente: il est né en 1884 et est mort en 1937. Ses premiers écrits, à l'instar d'Orwell, étaient des descriptions réalistes des couches défavorisées de la petite bourgeoisie. La révolution de 1905 a joué à peu près le même rôle dans sa vie que la guerre civile espagnole dans celle d'Orwell. Il a participé au mouvement révolutionnaire, fut membre du Parti social-démocrate russe (qui rassemblait encore bolcheviks et mencheviks) et fut persécuté par la police tsariste. A l'aube de la révolution, il fut pris d'un « pessimisme cosmique » et rompit avec le parti socialiste, ce qu'Orwell, à cet égard moins cohérent, et d'une loyauté languissante au socialisme jusqu'au bout, ne fit pas. En 1917, Zamyatine voit la révolution d'un œil froid et désillusionné, convaincu que rien de bon ne pouvait en sortir. Il fait un séjour en prison, puis est autorisé par le gouvernement bolchevique à émigrer et c'est à Paris, au début des années vingt, qu'il écrit Nous autres.
Dire qu'Orwell a emprunté les principaux éléments de son roman à Zamyatine n'est pas une conjecture de critique recherchant les influences littéraires. Orwell connaissait le roman de Zamyatine et était fasciné. Il en fit la critique dans le journal socialiste de gauche Tribune, dont il dirigeait la rubrique littéraire, le 4 janvier 1946, juste après avoir publié la Ferme des animaux et avant de se mettre à la rédaction de 1984. Cet article est remarquable, non pas comme pièce à conviction fournie par Orwell luimême sur les origines de 1984, mais comme corn-
Pieter BruegeL Dew: bourgeois. Bruxelles.
mentaire sur les idées essentielles qu'on trouve dans Nous autres et dans 1984.
Il écrit d'abord avoir cherché en vain pendant des années le roman de Zamyatine avant de le trouver finalement dans une édition française. Il exprime sa surprise de sa non-édition en Angleterre, même si une édition est parue aux USA, sans susciter d'intérêt. « Autant que je peux en juger, poursuit-il, ce n'est pas un livre de premier plan, mais c'est un livre original et il est étonnant qu'aucun éditeur anglais n'ait été motivé. » (Il conclut avec ces mots : «C'est un livre qu'il faut se procurer dès qu'il paraîtra en Angleterre. »)
Orwell note que le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley «a été sans doute partiellement inspiré» du roman de Zamyatine et s'étonne que« personne n'en ait fait la remarque ». Le livre de Zamyatine est, selon lui, bien supérieur et «plus proche de notre situation actuelle >> que celui de Huxley. Il traite « de la révolte de l'esprit humain contre un monde insensible, mécanisé et rationalisé ».
« Insensible» n'est pas le bon qualitatif: dans la vision de Zamyatine, le monde est plein d'horreurs, comme dans 1984. Orwell lui-même dans son article dresse la liste de toutes ces horreurs, si bien qu'on croit lire un synopsis de 1984. Les membres de la société décrite par Zamyatine, dit Orwell, « ont perdu à tel point toute individualité, qu'ils ne sont plus connus que par un numéro. Ils vivent dans les maisons de verre... ce qui permet à la police politique, les "gardiens" de surveiller plus facilement. Ils portent tous des uniformes semblables, et on ne fait référence . à un être humain que comme à "un numéro" ou un "unif' (uniforme) ». Orwell remarque, entre parenthèses, que Zamyatine a écrit avant « l'invention de la télévision». Dans 1984, ce raffinement technologique est introduit, tout comme les hélicoptères qui permettent à la police de superviser les habitations ?es citoyens d'Océania. Les « unifs » font penser aux « prolétaires ». Dans la société décrite par Zamyatine, comme dans 1984, l'amour est interdit : l'activité sexuelle est strictement rationnée et n'est autorisée que comme un acte sans émotion. «L'ensemble de l'Etat est dirigé par une personne appelée le Bienfaiteur », prototype évident de Big Brother.
« Le principe directeur de l'Etat est que bonheur et liberté sont inconciliables.· L'Etat a établi le bonheur des hommes en supprimant la liberté. » Orwell décrit le personnage principal du livre de Zamyatine comme une sorte de « Billy Brown londonien, utopiste (...) constamment horrifié par les pulsions ataviques qui s'emparent de lui. » Dans son propre roman l'utopiste Billy Brown prendra les formes de Winston Smith, qui a les mêmes problèmes.
Le motif principal du complot raconté par Orwell est emprunté de la même manière à l'écrivain russe. Voilà ce qu'en dit Orwell : « En dépit de l'éducation
; \ .,.cf,:. et de la vigilance des gardiens, les instincts humains primitifs sont toujours là. » Le personnage principal de Zamyatine « tombe amoureux [ce qui est évidemment un crime] d'une certaine 1-330 », exactement comme Winston Smith commet le crime de tomber amoureux de Julia. Chez Zamyatine comme chez Orwell, cette histoire d'amour s'intrique à la participation du héros à « un mouvement clandestin de résistance ». Les rebelles de Zamyatine « en plus de comploter le renversement de l'Etat, une fois les rideaux baissés, s'adonnent à leurs vices: fumer, boire ». Winston Smith et Julia boivent « du vrai café avec du vrai sucre », dans une cachette au-dessus du magasin de M. Charrington. Dans les deux romans, le crime et la conspiration sont évidemment découverts, par les « gardiens » dans un cas, par la police de la pensée dans l'autre, et dans les deux cas le héros « est finalement sauvé des conséquences de sa propre folie ».
Chez Orwell, comme chez Zamyatine, les rebelles
sont libérés de leurs pulsions ataviques par des soins médicaux et par la torture, pour qu'ils se mettent à aimer le Bienfaiteur (ou Big Brother). Dans le roman de Zamyatine, «le pouvoir annonce qu'il a découvert la cause des désordres récents: certains humains souffrent d'une maladie particulière, l'imagination. Le centre nerveux à l'origine de l'imagination a été localisé et peut être traité par des rayons X. D-503 subit le traitement, qui lui permet de remplir son devoir : trahir ses associés à la police ». Dans les deux romans l'acte de confession et la trahison de la femme aimée sont des chocs curatifs. Orwell cite la scène de torture suivante de Zamyatine :
« Elle me regarda, les mains crispées sur les bras du fauteuil , jusqu'à ce que ses yeux se ferment complètement. Ils la tirèrent de là et la ranimèrent au moyen d'une décharge électrique, avant de la remettre sous la cloche. L'opération fut répétée trois fois de suite, mais elle ne prononça pas un mot. »
Dans les scènes de torture décrites par Orwell, les « décharges électriques », les « bras du fauteuil >> reviennent à plusieurs reprises. Mais il se montre plus intense, plus sado-masochiste, dans sa description de la cruauté et de la souffrance, comme dans le passage suivant:
«Sans aucun avertissement qu'un léger mouvement de la main d'O. Brien, une vague de douleur envahit le corps de Winston. C'était une souffrance effrayante parce qu'il ne pouvait voir ce qui lui arrivait et il avait l'impression qu'une blessure mortelle lui était infligée. Il ne savait si la chose se passait réellement ou si l'effet était produit électriquement. Mais son corps était violemment tordu et déformé, ses articulations lentement déchirées et séparées. Bien que la souffrance lui eût fait perler la sueur au front, le pire était la crainte que son épine dorsale ne se casse. Il serra les dents et respira profondément par le nez, en essayant de rester silencieux aussi longtemps que possible. »
Cette liste des emprunts n'est pas exhaustive, et il faut maintenant se pencher sur l'intrigue des deux romans pour en dégager les principales idées.
Reprenant sa comparaison entre Zamyatine et Huxley, Orwell écrit : «C'est cette appréhension intuitive du côté irrationnel du totalitarisme -sacrifice humain, cruauté comme fin en soi, culte du dirigeant ayant des attributs divins - qui fait la supériorité de Zamyatine sur Huxley. » Et c'est en cela, pouvons-nous ajouter, qu'il est un modèle pour Orwell.
Critiquant Huxley, Orwell écrit ne pas arriver à comprendre pourquoi la société décrite dans le Meilleur des mondes est aussi rigide et stratifiée de manière aussi élaborée : « L'objectif n'est pas l'exploitation économique ... LR pouvoir ne repose pas sur la faim , le sadisme, la violence sans limite. Ceux d'en haut n'ont aucune raison importante de rester à leur place et bien que chacun soit heureux dans cet univers clos, la vie est devenue si monotone qu'il est difficile de croire qu'une telle société puisse se perpétuer. » (C'est moi qui souligne. 1. D. ). Au contraire, la société anti-utopique de Zamyatine peut durer, selon Orwell, parce que sa raison suprême d'agir, la raison de sa stratification sociale, ne relèvent pas de l'exploitation économique, devenue inutile, mais « le pouvoir repose sur la faim, le sadisme, la violence » pratiqués par ceux qui sont au sommet. Il est facile de reconnaître là le leitmotiv de /984.
En Océania, le développement technologique a atteint un tel niveau que la société eut pu satisfaire les besoins matériels et établir l'égalité. Mais inégalité et pauvreté sont maintenus pour préserver la toute puissance de Big Brother. Dans le passé, dit Orwell, la dictature maintenait l'inégalité, désormais c'est l'inégalité qui préserve la dictature. Mais quel est son but ? « Le parti exerce le pouvoir dans son propre intérêt .. . Le pouvoir n'est pas un moyen mais une fin. On n'établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution ; on fait une révolution pour établir la dictature. La raison de la persécution, c'est la persécution.. . La raison du pouvoir, c'est le pouvoir. »
Orwell se demande si Zamyatine « a voulu faire du régime soviétique le sujet. de sa satire ». Il n'en est pas du tout certain : « Il ne semble pas que Zamyatine ait voulu décrire un pays particulier, mais plutôt les traits généraux de la civilisation industrielle... Il est évident que Nous autres est fortement passéiste. Nous autres est en effet l'étude de la Machine, du génie que l'homme a étourdiment laissé sortir de la bouteille et qui refuse d'y retourner. » La même ambiguïté existe sur les intentions de l'auteur de /984.
Orwell avait raison en ce qui concerne Zamyatine. Bien que celui-ci fut opposé au regime soviétique, ce n'est pas lui en particulier, ou principalement, dont il fait la satire. Comme Orwell le remarque, à juste raison, l'Union soviétique à ses débuts avait peu de traits communs avec l'Etat de l'anti-utopie de Zamyatine. L'inclinaison passéiste de l'auteur s'inscrit dans une tradition russe, slavophile, hostile à la bourgeoisie occidentale, faisant l'apologie du moujik et de la vieille Russie patriarcale, avec Tolstoï et Dostoïevsky. Même comme émigré, Zamyatine avait perdu ses illusions sur l'Ouest, à la manière caractéristique des Russes. A un moment il semble même s'être à moitié réconcilié avec le régime soviétique quand celui-ci eut produit son Bienfaiteur en la personne de Staline. Et s'il a dirigé sa satire contre le bolchevisme, c'est parce que celui-ci voulait remplacer la vieille Russie primitive par une société moderne, mécanisée. Il est assez curieux de constater qu'il place son histoire en l'an 2 600 et semble dire ainsi aux bolcheviks: voilà ce qu'il adviendra de la Russie si vous réussissez à fonder votre régime sur l'arrière-fond technologique occidental. Chez
Pieter Bruegel. Le Pays de cncagne (délaill. Monaco.
Zamyatine comme chez d'autres intellectuels russes désillusionnés par rapport au socialisme, les modes de pensée et le désir de vie passéistes sont habituels et ce passéisme est très fortement vivant en Russie même.
Chez Orwell il n'y avait pas et ne pouvait y avoir une telle nostalgie sincère de la société préindustrielle. Le passéisme ne fait pas partie de son expérience, de ses références, si l'on excepte un voyage qui le fascine en Birmanie. Mais il était terrifié devant l'utilisation possible de la technologie par des hommes déterminés à se soumettre la société; c'est ainsi que lui aussi en est venu à se questionner et à faire la satire des « buts de la civilisation industrielle ».
Bien que son propre livre soit plus clairement dirigé contre la Russie soviétique, Orwell voyait des éléments de l'Océania dans l'Angleterre où il vivait, sans parler des USA. En fait, la société de 1984 symbolise tout ce qu'il haïssait, ne pouvait supporter dans son propre environnement: la monotonie et l'ennui des banlieues industrielles anglaises, « l'immonde, le sale, le puant », la laideur qu'il a essayé de décrire avec son style naturaliste, répétitif, oppressif ; le rationnement alimentaire et les contrôles gouvernementaux qu'il a connus dans la Grande-Bretagne en guerre ; les « journaux immondes qui ne parlent que de sport, de crimes, d'astrologie, de nouvelles sensationnelles à cinq sous, de films pornographiques », etc.
Orwell savait très bien que de tels journaux n'existaient pas en URSS, et que les défauts de la presse stalinienne étaient tout différents. Le novlangue est moins une satire de la langue de bois stalinienne que du jargon journalistique anglo-américain qu'il détestait, mais avec lequel son travail de journaliste l'avait familiarisé. Il est aisé de voir les traits du parti, décrit dans 1984, qui sont une satire du Parti travailliste, et non pas du PC soviétique. Big Brother et ses partisans n'essaient pas d'endoctriner la classe ouvrière, ce qu'Orwell n'aurait pas manqué de décrire, s'il avait voulu parler du stalinisme. Ses « prolétaires » végètent : « Travail pénible, querelles sans intérêt, cinéma, jeux de hasard ... constituent tout leur horizon. » Comme la presse à scandale et les films pornographiques, les jeux de hasard ne font pas partie de l'univers russe. Le ministère de la Vérité est une caricature transparente du ministère de l'Information anglais des temps de guerre. Le caractère monstil,leux de la vision d'Orwell, comme tous les cauchemars, a plusieurs facettes, possède une multitude de traits familiers et d'autres inconnus. L'originalité et le talent de l'auteur sont évidents dans le caractère domestique de sa critique. Mais dans la vogue qu'a connue ce livre, c'est cet aspect-là qui a été le plus oublié.
1984 traduit une désillusion pas seulement d'avec le stalinisme, mais aussi d'avec toutes les formes du socialisme. C'est un cri venant d'un abîme de désespoir. Pourquoi Orwell était-il dans cette situation ? C'est sans aucun doute le spectacle des grandes purges staliniennes de 1936-1938 et leurs répercussions qu'il a connues en Catalogne. Comme homme tout de sensibilité et d'intégrité, il ne pouvait réagir qu'avec colère et horreur. Sa conscience ne pouvait être apaisée par les justifications staliniennes et les sophismes qui suffisaient parfaitement à un Kœstler, écrivain de grand talent, très sophistiqué, mais ne possédant pas la même résolution morale. Les sophismes et arguments staliniens étaient à la fois au-dessus et en dessous du niveau de raisonnement d'Orwell. Ils étaient au-dessus et en dessous du sens commun et de l'empirisme borné de Billy Brown de Londres, avec qui Orwell s'identifiait dans ses moments les plus révoltés, les plus révolutionnaires. Il était secoué, choqué, outragé dans ses convictions. Orwell n'a jamais appartenu au PC, mais comme membre du POUM, organisation semi-trotskyste, il avait indépendamment de toutes ses réserves une certaine communauté d'objectifs et une certaine solidarité,
assumées tacitement, avec le regime soviétique, quelles que soient ses vicissitudes et transformations, qui pouvaient lui paraître obscures et même exotiques.
Les purges et leurs répercussions en Espagne n'ont pas seulement détruit cette communauté. Il n'a pas seulement vu soudainement un fossé s'ouvrir entre staliniens et antistaliniens dans l'Espagne républicaine en guerre. Il vit tout cela recouvert par « le côté irrationnel du totalitarisme -le sacrifice humain, la cruauté comme fin en soi, le culte du leader » et il vit aussi « le parfum des anciennes civilisations esclavagistes » couvrant la société contemporaine.
Comme la plupart des socialistes britanniques, Orwell n'a jamais été marxiste. Le matérialisme dialectique est toujours resté obscur pour lui. D'instinct plus que de raison, il était un ferme rationaliste. La distinction entre rationalisme et marxisme est importante. Contrairement à une illusion largement répandue dans les pays anglo-saxons, le marxisme n'est pas du tout un rationalisme: il ne prétend pas que les hommes soient, en règle générale, guidés par des raisons rationnelles et qu'ils puissent être amenés au socialisme par la raison. Marx lui-même commence le Capital par l'examen approfondi, historique et philosophique, des modes de pensée et de comportement « fétichistes » induits par « la production marchande », c'est-à-dire par la dépendance des hommes, de leur travail, à l'égard du marché. La lutte des classes chez Marx est tout sauf un processus rationnel. Cela n'empêche pas les socialistes rationalistes de se prétendre parfois marxistes. Mais le marxisme authentique peut prétendre être mieux à même de comprendre les manifestations irrationnelles dans les affaires humaines, comme les grandes purges staliniennes. Il peut être dérangé ou mortifié par elles, mais il n'est pas atteint dans sa Welt-anschauung, alors que le rationaliste est perdu et sans espoir quand l'irrationnel de l'existence humaine surgit brutalement. S'il s'accroche à son rationalisme, la réalité le fuit. S'il poursuit cette dernière et tente de l'agripper, il peut dire adieu à son rationalisme.
Orwell tente de saisir la réalité, mais n'arrive pas à distinguer entre conscient et inconscient au sujet de la vie. Il n'a jamais réussi à oublier les purges staliniennes. Directement ou indirectement, elles ont constitué le sujet principal de tous ses écrits après son expérience espagnole. Il s'agit sans doute d'une obsession qui lui fait honneur : elle montre qu'il n'était pas de ces esprits cherchant le confort moral et faisant tout pour oublier un problème dérangeant. Mais fasciné par les purges, son esprit s'embrouille dans l'irrationnel. Il s'est trouvé incapable d'expliquer ce qui s'était passé avec des termes qui lui soient familiers, dans le cadre de l'empirisme ordinaire. Abandonnant le rationalisme, il se réfugie derrière les lunettes noires d'un pessimisme quasi mystique.
On a dit que 1984 était le fruit de l'imagination d'un homme en train de mourir. Il y a quelque chose de vrai dans cette affirmation, même si elle est partielle. C'est dans un souffle de vie vacillant et fiévreux qu'Orwell écrivit son livre. En conséquence son imagination créatrice lui imposa, au sens propre, la souffrance des tortures, avec toute leur réalité physique, qui constituait sa vision extraordinaire et d'une intensité lugubre. Il identifia sa propre existence physique avec le corps torturé et affaibli de Winston Smith, auquel il communiqua, et sur lequel il investit, ses propres angoisses mortelles. Il projeta les derniers soubresauts de sa souffrance dans les dernières pages de son dernier livre. Mais l'explication fondamentale de la logique interne des désillusions et du pessimisme d'Orwell ne sont pas à chercher dans l'agonie mortelle de l'écrivain, sinon dans son expérience et dans sa pensée d'homme vivant et dans sa réaction passionnelle à la défaite de son rationalisme.
« Je comprends comment mais je ne comprends pas pourquoi», tel est le refrain de 1984. Winston Smith sait comment l'Océania fonctionne, comment marche son mécanisme tyrannique élaboré, mais il ignore sa cause et son but ultimes. Cherchant une réponse, il se. tourne vers « le Livre », mystérieux classique de la crimepensée, dont l'auteur serait Emmanuel Goldstein, inspirateur de la conspiration. Mais il n'a lu que les chapitres portant sur le comment. La police de la pensée est arrivée chez lui avant qu'il ne commence à lire les chapitres promettant d'expliquer le pourquoi ; sa question reste donc sans réponse.
C'est dans cette situation difficile qu'était aussi Orwell. Il recherchait le pourquoi, pas tant au sujet de l'Océania, qu'à celui du stalinisme et des grandes purges. Il s'est sans doute tourné vers la réponse de Trotsky : les quelques épisodes biographiques, la physionomie et le nom juif d'Emmanuel Goldstein viennent de Trotsky-Bronstein ; les fragments du « Livre », qui prennent tant de pages de 1984 sont de manière évidente, et pas toujours heureuse, une paraphrase du livre de Trotsky la Révolution trahie. Orwell était à la fois impressionné par la grandeur morale de Trotsky et en même temps n'avait pas confiance en lui, doutait de son authenticité. Cette ambivalence se retrouve dans l'attitude de Winston Smith envers Goldstein. Jusqu'à la fin Winston Smith n'est pas convaincu de son existence, et la possibilité existe que « le Livre » ait été écrit par la police de la pensée. La barrière qui séparait la pensée de Trotsky de la sienne, une barrière qu'Orwell ne put jamais faire tomber, s'appelle marxisme et matérialisme dialectique. Il a trouvé dans Trotsky la réponse au comment et non au pourquoi.
Mais Orwell ne pouvait se contenter d'un agnosticisme historique. Il est tout sauf sceptique : plutôt du genre fanatique, déterminé à obtenir une réponse,
Pieter Bruegel. Pal'san au panier. Vienne.
rapide et totale, à sa question. Il était désormais méfiant, suspicieux, à la recherche des noirs complots tramés par eux contre Billy Brown de Londres. Eux, c'étaient les nazis, les staliniens mais aussi Churchill, Roosevelt, et finalement tous ceux qui défendaient la raison d'Etat ; au fond Orwell était un anarchiste et, à ses yeux, tout mouvement politique trahissait sa raison d'être quand il devenait en position d'avoir une raison d'Etat. Analyser un arrière-fond social complexe, débrouiller l'écheveau des raisons politiques, des peurs, des suspicions et discerner l'impact des circonstances sur leur action, était au-dessus de ses forces. Les généralisations sur les forces sociales, les courants sociaux, les faits inévitables de l'Histoire, le faisaient se hérisser de suspicion.
Pourtant sans de telles généralisations, argumentées et utilisées avec prudence, aucune réponse réaliste ne pouvait être donnée à la question qui préoccupait Orwell. Il regardait fixement les arbres, et même un seul d'entre eux, qui lui cachait toute la forêt. Sa méfiance des généralisations historiques l'a finalement amené à se tourner vers les généralisations les plus vieilles, les plus banales, les plus abstraites, les plus métaphysiques et stériles : leurs conspirations, complots, purges, marchés diplomatiques, n'ont qu'une source et une seule, l'« ambition sadique pour le pouvoir ». C'est ainsi qu'il fit le saut du sens commun rationaliste au mysticisme de la cruauté qui inspire 1984(1).
Dans son 1984, la maîtrise des hommes sur les machines a atteint un tel degré que la société pourrait produire en abondance et supprimer l'inégalité. La pauvreté et l'inégalité ne sont maintenues que pour satisfaire les besoins sadiques de Big Brother. Nous ne savons d'ailleurs pas si Big Brother existe vraiment, peut-être n'est-il qu'un mythe. Il est la cruauté collective du parti (pas nécessairement de chacun de ses membres qui peuvent être intelligents et vouloir le bien du peuple) qui tourmente l'Océania.
La société totalitaire est réglée par un sadisme désincarné. Orwell s'imagine qu'il a « transcendé » les concepts de classe sociale et d'intérêt de classe, qui seraient totalement non pertinents. Mais dans le marxisme, l'intéret d'une classe sociale explique, en dernière instance, les intérêts individuels selon la position sociale des individus, même si l'intérêt de classe n'est pas la simple addition des intérêts individuels. Dans la conception du parti, chez Orwell, le tout et les parties n'ont aucun rapport. Le parti n'est pas un corps social agissant en fonction d'un but ou d'intérêts. C'est l'émanation fantasmagorique de tout ce qui est caché dans la nature humaine. C'est le spectre du mal, métaphysique, fou, triomphant.
Naturellement, Orwell voulait faire de 1984 un avertissement. Mais cet avertissement n'en est plus un parce qu'il est sous-tendu par un désespoir sans bornes. Pour Orwell, le totalitarisme mène l'Histoire à un point de non-retour. Big Brother est invincible : «Si vous voulez une image du futur, imaginez une botte écrasant un visage - à jamais. )) Il a projeté le spectacle des purges staliniennes sur le futur, existant pour toujours, car il était incapable de saisir les événements de manière réaliste dans leur contexte historique complexe. Il est certain que les événements en question étaient hautement « irrationnels )) ; mais à les avoir traités de manière irrationnelle, il est devenu comme le psychiatre dont l'esprit, à trop se pencher sur la maladie mentale, se dérange également. 1984 n'est finalement pas tant un avertissement, mais un cri perçant annonçant la venue d'un millénaire noir, le millénaire de la damnation.
Ce cri, amplifié par tous les mass media de notre époque, a effrayé des millions de gens. Mais il ne les a pas aidés à voir plus clairement les issues possibles pour ce monde ; il n'a pas fait avancer leur compréhension. Il a seulement augmenté, amplifié la vague de panique et de haine à travers le monde, et trompé des esprits innocents. 1984 a appris à des
millions de personnes à voir le conflit Est-Ouest comme un conflit entre noir et blanc. Il leur a donné un bouc émissaire monstrueux sur lequel reporter tous les maux qui assaillent l'humanité.
A l'ère atomique, le monde vit avec, suspendu au-dessus de lui, l'horreur de l'apocalypse. C'est pourquoi des millions de gens ont été passionnés par la vision d'apocalypse d'un écrivain. Néanmoins, les monstres à hydrogène de l'apocalypse atomique n'ont pas été lancés sur le monde par Big Brother. Le trait principal de la société contemporaine est qu'elle n'a pas encore adopté un mode de vie, des institutions politiques et sociales correspondant à la prodigieuse avancée des connaissances technologiques. Nous ne savons pas ce qu'a été l'impact des bombes atomiques et à hydrogène sur l'esprit des millions de gens vivant à l'Est, où l'angoisse et la peur peuvent se cacher derrière la façade d'un optimisme officiel un peu
1. Cette opinion est fondée sur des souvenirs personnels et sur l'analyse des travaux d'Orwell . Pendant la dernière guerre, Orwell semble intéressé par mes commentaires critiques, quoique inhabituels, sur la Russie publiés par The Economist, The Observer, et Tribune (Plus tard nous fûmes tous les deux correspondants de l'Observer en Allemagne et avons occasionnellement partagé la même chambre.) Néanmoins il me fallut peu de temps pour comprendre les différences d'approche qu'il y avait entre nous, derrière un accord apparent. Je me rappelle avoir été déconcerté par son entêtement à xoir partout des « conspirations », et son raisonnement politique me parut s'assimiler à la sublimation freudienne de la manie de la persécution. Il était par exemple absolument convaincu que Staline, Churchill , Roosevelt complotaient consciemment pour diviser le monde, se le partager pour de bon, afin de le soumetfacile (ou peut-être embarrassé ?). Mais il serait dangereux de ne pas voir qu'à l'Ouest des millions de gens peuvent être inclinés, à cause de leur angoisse et de leur peur, à fuir leurs responsabilités concernant l'avenir du genre humain et à laisser éclater leur colère et leur désespoir sur le bouc émissaire que le roman d'Orwell a tant fait pour mettre devant leurs yeux.
« A vez-vous lu ce livre ? Il faut le lire, monsieur. Après, vous apprendrez pourquoi il faut lancer une bombe atomique sur les bolchos ! » Avec ces mots, un vendeur de journaux aveuglé et misérable me recommandait 1984 à New York, quelques semaines après la mort d'Orwell.
Pauvre Orwell, pouvait-il imaginer que son propre livre deviendrait un thème aussi important du programme de la semaine de la Haine ? tre d' un commun accord (on retrouve l'idée Océania, d'Estasia et d'Eurasia dès cette époque). « Ils ont soif de pouvoir », avait-il l'habitude de répéter. Quand, une fois , je lui fis remarquer que sous l'apparente solidarité des trois grands, on pouvait clairement voir les conflits qui existaient entre eux, surgissant déjà à la surface, Orwell fut si saisi et incrédule qu'il relata cette conversation dans les colonnes de Tribune, ajoutant qu'il ne voyait aucun signe d'approche du conflit dont je lui avais parlé. C'était au temps de la conférence de Yalta, ou juste après, et il n'y avait pas besoin d'être grand prophète pour voir ce qui allait se passer . Ce qui m'a surpris chez Orwell c'est son manque de sens historique et de flair psychologique en politique, combiné à sa capacité à saisir finement certains aspects de la politique et à maintenir avec une fermeté incorruptible ses convictions.
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Pieter Bruegel. Les grands poissons mangenr les perirs poissons. Vienne.