~----------------~'OEUVRE de Marx contient non seulement l'analyse scientifique la plus rigoureuse
du capital, du fétichisme de la marchandise et de la rutte de classes, mais aussi une visée utopique profondément révolutionnaire. Science et utopie ne sont pas contradictoires mais dialectiquement unifiées dans la pensée marxiste, à condition que le concept d'utopie soit compris dans son sens véritable, d'origine grecque (ou-topos: «en aucun lieu») qui désigne ce qui n'existe pas encore. Le but suprême de la lutte prolétarienne moderne -la société sans classes ni Etat, sans exploitation ni oppression, le royaume de la Liberté- est l'aboutissement des aspirations millénaires des opprimés et vaincus de l'Histoire, depuis les esclaves de Spartacus et les paysans de Thomas Müntzer jusqu'aux canuts de Lyon et aux communards de 1871. Or, ce but suprême, le socialisme, n'existe pas encore : face aux misérables réformes de la social-médiocratie et face à la sinistre caricature intitulée « socialisme réellement existant », il est urgent et indispensable de rétablir la dimension utopique/ révolutionnaire du marxisme, en cherchant les voies vers un avenir radicalement autre, vers une alternative socialiste radicalement opposée à l'état de choses établi.
D'où l'actualité de la pensée d'Ernst Bloch ( 18851977), le représentant le plus éminent de l'esprit de l'utopie au sein du marxisme moderne. Juif et Allemand, Bloch puise aux sources les plus variées et les plus inattendues dans l'élaboration de son œuvre : la Kabbale, le mysticisme juif et chrétien, les hérésies religieuses, les romantiques allemands, les socialistes utopiques, Hegel et Schelling, Goethe et Marx, Brecht et Lénine. Son style de pensée est résolument romantique révolutionnaire : comme les romantiques, il puise dans les cultures du passé la munition spirituelle, la poudre pour faire exploser la rationalité froide et inhumaine du capitalisme. Mais son but n'est pas de reconstituer les neiges d'antan: ce qu'il vise, c'est plutôt à révolutionner le présent et à ouvrir le chemin qui conduit vers l'utopie communiste, en utilisant cette arme acérée, cette clé des portes de l'avenir que l'on appelle marxisme.
Dès son premier ouvrage, l'Esprit de l'utopie, écrit en 1917, il saluait dans les conseils d'ouvriers et soldats de Russie (c'était avant Octobre), la seule force capable d'abattre «l'économie monétaire et la morale de commerçant, le couronnement de tout ce qui est scélérat dans l'homme ». Et dans son livre sur Thomas Müntzer (1921) écrit pendant la dernière vague de la révolution 'allemande, il évoquait ainsi l'unité entre la praxis marxiste et l'espoir utopique : «Haut dressé sur les décombres d'une civilisation ruinée, voici que s'élève l'esprit de l'indéracinable utopie ... Ainsi s'unissent finalement le marxisme et le rêve de l'inconditionné, allant du même pas, incorporés dans le même plan de campagne - puissance de progrès et fin de tout cet univers ambiant où l'homme ne fût qu'un être accablé, méprisé, anéanti - reconstruction de la planète Terre, vocation, création, sa1s1e violente du Royaume. » (Ernst Bloch, Thomas Müntzer, l 0/18, 1975, p. 306.) Bien entendu, ce langage apocalyptique exprime l'atmosphère d'une époque où la révolution mondiale semblait possible et imminente ; mais il manifeste aussi le fond même de la philosophie politique de Bloch et de son interprétation du marxisme. Pour lui, le combat révolutionnaire socialiste doit être l'héritier de toutes les aspirations, rêves, désirs, utopies et fantasmes de transformation du monde qui se sont manifestés jusqu'ici de façon illusoire dans la religion et la culture, dans les hérésies et les millénarismes, et dont la mémoire est restée profondément ancrée dans de larges couches de la population.
Exilé aux USA après l'avènement du nazisme, Bloch choisira la RDA dans l'après-guerre. Compagnon de route du communisme stalinien pendant longtemps, il réussira néanmoins à préserver son œuvre théorique des ravages de la diamat officielle. Si l'on compare l'itinéraire de Bloch avec celui de Lukacs -les deux étaient liés pendant leur jeunesse par une amitié profonde- l'on ne peut qu'être frappé par la façon dont le regard de Méduse de l'URSS stalinienne a pu fasciner et paralyser quelques-uns des esprits les plus remarquables du marxisme au xxe siècle. Dénoncé comme « révisionniste » par la bureaucratie est-allemande (voir le recueil de textes officiels la Révision du marxisme par Ernst Bloch, Berlin, 1957), il finira par s'exiler en Allemagne occidentale (1958) sans pour autant renoncer à ses idées marxistes ni à sa critique irréconciliable du capitalisme. Pendant ses dernières années, il suivait avec sympathie le mouvement étudiant contestataire -Rudi Dutschke se réclamait de sa conception de l'« utopie concrète » - et développait une critique de l'URSS et des pays de l'Est assez proche des thèses trotskystes. Jugeant l'ensemble de l'œuvre de Bloch, le jeune marxiste allemand Oskar Negt (tout en critiquant sans concessions son attitude passée envers le stalinisme) voyait en lui « le philosophe allemand de la révolution d'Octobre », de façon analogue à la célèbre remarque de Marx désignant Kant comme « le philosophe allemand de la Révolution française ».
L'œuvre de Bloch est exceptionnellement riche et diverse. Elle inclut des écrits politico-culturels (Héritage de notre époque, 1935), des travaux de philosophie classique (Avicenne et la gauche aristotélicienne, 1952 ; Sujet et objet chez Hegel, 1951 ; Droit naturel et dignité humaine, 1961 ; Philosophie de la Renaissance, 1972), des études sur l'histoire de la religion (l'Athéisme dans le christianisme, 1968), etc. Mais ses grands chefs-d'œuvre comme Esprit de l'utopie (1918), Thomas Müntzer 0921) et le Principe Espérance (1954-1959) sont à la fois philosophiques, religieux, politiques et culturels ...
La catégorie centrale de toute la pensée de Bloch est celle de l'espérance. La docta spes (espoir éclairé)
de la théologie médiévale devient chez lui un concept marxiste et révolutionnaire. L'espérance pour Bloch est la tension vers l'avenir, le nouveau , l'utopie, le non-encore-existant, la tendance vers une possibilité non encore consciente ou non encore vérifiée. Pour lui, seul l'horizon de l'avenir, comme le comprend le marxisme, fournit à la réalité sa vraie dimension. La science de Marx est éclairée par cet horizon, elle ne se veut pas neutre mais chargée de ce que Bloch intitule dans son dernier ouvrage ( Experimentum Mundi, 197 5) la parrialiré rouge, la partialité pour l'intérêt de l'émancipation, la partialité d'une classe, le prolétariat révolutionnaire, qui n'a pas besoin du mensonge idéologique.
Dans le Principe Espérance, œuvre monumentale en trois volumes, Bloch analyse (et réhabilite) non seulement les utopies sociales depuis Solon l'ancien et Platon jusqu'à Fourier et William Morris, mais aussi les utopies techniques, géographiques, architecturales, médicales et artistiques. Il montre le développement, au cours des siècles et des cultures, des paysages-dedésir, des images-de-désir, des figures d'espoir, des fantaisies d'un monde meilleur et des formes concrètes de la conscience anriciparrice. Avec une sensibité extraordinaire, il décèle les signes de cette conscience dans les contes de fée, dans l'alchimie, dans l'Exode de Moïse, dans la musique de Beethoven, dans la peinture de Gauguin, dans le Don Quichorre et dans Faust, dans la lutte pour la journée de huit heures, dans le mouvement de libération des femmes et dans la révolution d'Octobre. Dans la préface du livre, Bloch explique le sens de sa démarche : « Depuis Marx, il est devenu impossible à toute recherche de la vérité et à toute décision réaliste de se passer des contenus subjectifs et objectifs de l'espérance dans le monde ; si ce n'est sous peine de sombrer dans la platitude ou d'aboutir à une impasse. La philosophie aura la conscience du lendemain, le parti pris du futur , le savoir de 1 'espérance, ou elle n'aura plus aucun savoir du tout. » (Principe Espérance, Gallimard, 1976, I, p. 14.) Et il cite, avec un plaisir malin, ce passage trop oublié sur le rêve, d'un auteur marxiste peu suspect de manquements à la rigueur matérialiste : «Si l'homme était dépourvu de toute aptitude à rêver, s'il ne pouvait de temps à autre anticiper comme il le fait pour entrevoir l'image de l'œuvre achevée, une et complète, de cette œuvre qui est encore en train de naître sous ses doigts, alors je ne vois pas quel mobile pourrait contraindre l'homme à s'atteler à des tâches harassantes et de longue haleine et à les mener à bien, que ce soit en art, en science ou dans la vie pratique. » (Lénine, Que Faire ?)
Le marxisme est dans cette perspective l'aboutissement d'un rêve ancien qui trouve enfin les conditions pour son accomplissement. Le dernier chapitre du Principe Espérance (pas encore traduit en français) s'intitule précisément « Marx et l'humanité : l'étoffe de l'espérance ». Son idée fondamentale est la suivante : « La raison ne peut pas fleurir sans espérance, ni l'espérance parler sans raison ; les deux trouvent leur unité dans le marxisme -une autre science n'a pas d'avenir, un autre avenir pas de science. » (E. Bloch, Das Prinz.ip Hoffunung, Dritter Band, Shurkamp, 1973, p. 1618.)
Pour · Bloch, la capitalisme représente la forme suprême de la dé-humanisarion, de l'aliénation et de la réification, dans la mesure où il réduit tout -aussi bien les hommes que les objets- à la condition de marchandise. Par l'arme de la lutte de classes, le marxisme veut abolir le capital et accomplir ainsi l'humanisation de la société. Il s'adresse tout d'abord aux exploités, mais son but est susceptible d'attirer tous ceux qui souffrent sous le capitalisme, tous ceux qui peuvent se reconnaître dans le cri de guerre du démocrate allemand révolutionnaire Georg Büchner: « Guerre aux châteaux, paix aux chaumières ». Le combat socialiste exige à la fois le rêve, l'enthousiasme et la sobriété ; le marxisme a la vocation d'unifier dans sa démarche théorique et pratique aussi bien l'analyse la plus froide que le rêve le plus fantastique. Il montre le chemin pour que l'Age d'or antique devienne l'utopie concrète du futur: la révolution prolétarienne.
En redonnant au marxisme cette dimension indispensable, cette composante essentielle qui est le rêve, l'imaginaire, l'espérance, l'utopie, l'œuvre d'Ernst Bloch est non seulement un antidote salutaire à l'horizon mesquin, étroit et borné des idéologies réformistes (stalinienne ou social-démocrate) mais aussi une contribution capitale pour le rétablissement de sa puissance critique et révolurionnaire.
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