1' écrivain révolutionnaire
Denis Diderot (1)
Notes sur
Michel LEQUENNE
'ANNEE Diderot (pour le bicentenaire de sa mort) a été beaucoup plus célébrée que l'année Stendhal (pour le bicentenaire de sa naissance) ( 1). Gageons que l'année Victor Hugo (centenaire de sa mort) le sera plus encore, ces célébrations dépendant largement de la place de chaque écrivain dans l'élaboration des mythes nationaux. De ce point de vue, on a beau procéder à la réduction des têtes, Stendhal est des plus rebelles (2), un coup de pistolet dans un concert, une lucidité avec laquelle il n'est guère facile de s'arranger. A l'inverse, Hugo a tous les bons sentiments, il porte toutes les valeurs idéologiques qui peuvent servir d'alibi à la bourgeoisie, quitte à se moquer de ses naïvetés et de ses boursouflures, à oublier ses générosités et ses oppositions à quasi toutes les saloperies de l'époque, de la « fête impériale » à la répression de la Commune, de sa lutte pour John Brown (3) à celle pour Garibaldi, en passant par celle contre la peine de mort. Tout le monde le célébrera parce que, que l'on dise« hélas ! »comme Gide ou qu'on s'en éblouisse comme Pierre Louys, il est l'incontestable géant de la poes1e française. Diderot - pourtant si proche de Stendhal, comme nous allons le voir- c'est, entre les deux, un phénomène si diapré qu'il échappe sans cesse à la saisie, à moins de l'expurger, de le fixer arbitrairement, de l'immobiliser lui qui est le mouvement même de la pensée, à la proue de son temps en tension vers l'avenir.
Ce mouvement est triple : -C'est d'abord une évolution dans le temps, qu'Yves Benot a bien résumée dans le titre de son livre: «de l'Athéisme à l'anticolonialisme>> (4), qu'on pourrait dire aussi du simple matérialisme mécaniste au brisement permanent du mécanicisme vers des résolutions dialectiques inachevées ou suspendues, mais en tout cas, . un mouvement toujours plus hardi et tendu vers la conciliation de ses :ontradictions. -C'est, en même temps , un mouvement, externe, de duéliste en lutte de ruse avec un adversaire beaucoup plus puissant, mais heureusement beaucoup moins intelligent que lui ; duel de David contre Goliath. Sans cesse, il attaque de la pointe, il rompt, se dérobe, feinte et attaque à nouveau, à revers. Il n'est jamais là où l'ennemi croit pouvoir le terrasser (après l'imprudence de jeunesse qui l'a conduit à l'emprisonnement de Vincennes). Il est sur le côté, à droite, à gauche, piquant et se couvrant avant même que la piqûre ait été ressentie. (Un exemple, l'écrit De la suffisance de la religion naturelle, rédigé au début des années soixante, publié dix ans après et attribué à Vauvenargues mort en 1 7 4 7, qui assassine et ridiculise toutes les religions « révélées » en mettant à l'athéisme le masque d'une religion « naturelle » inexistante dont il ne reste rien une fois la démonstration achevée.) -C'est enfin le mouvement, interne, d'une pensée en travail, zigzaguant entre réalisme et utopie, entre réformes possibles et révolution nécessaire, entre ·m orale sociale et morale pratique, hésitant entre le pôle du réalisable et le pôle de l'exigible.
Mais reste-t-il en balance?
Pas du tout ! Il meurt ayant mis au point son tonneau de dynamite, mèche prête pour la mise à feu. Sa pensée qui ne peut se résoudre en système ouvre sur une dynamique révolutionnaire. Tant que, non seulement ses héritiers réactionnaires comme sa fille Angélique, son gendre V andeul, et les enfants et petits enfants de ceux-là, mais aussi ses plus proches amis et collaborateurs ne se résoudront pas à allumer la mèche, c'està-dire à révéler les inédits où Diderot se livrait tout entier, même - surtout - en plein cœur de la révolution qu'il avait si bien préparée (5).
Lui-même n'aurait-il pas été effrayé par la réalité de ce que, dans le silence du cabinet, assis à sa table de travail, s'exaltant seul dans la logique de son radicalisme le plus extrême, saoul d'indignation et de passion enthousiaste, il avait appelé en lettres de feu ? Il était sûrement trop humainement indulgent pour atteindre à l'inflexibilité d'un Robespierre dont il aurait, par ailleurs, trop bien vu la religiosité du fanatisme et une certaine tartufferie qui viennent tout droit de Jean-Jacques Rousseau, sont vieil ami-ennemi. Mais n'en est-il pas, par cela
1. Cf. notre article « Stendhal et Kafka ,, in « Critique communiste,, n° 24 de décembre 1983.
2. Une des plus remarquables de ces tentatives de « réduction , est l'article << Sten· dhal •• de "l'Encyclopaedia Universalis, consacré pour une large part à démontrer que Stendhal n'était pas athée. Un comble!
3. Sur ce révolutionnaire américain, voir Marx et Engels, << la Guerre civile aux Etats-Unis,, 10-18.
4. Yves Benot, <<Diderot, de l'athéisme à l'anticolonialisme "• éd. Maspero, toujours disponible à La Découverte. C'est à notre avis le meilleur livre et de loin sur Diderot, cité quasiment nulle part dans les études et travaux parus cette année.
5. Cf. ln Y. Benot, ,, Le destin d'une œuvre: Fric, pudibonderie et réaction,, La seule édition des œuvres complètes de Diderot •• qui ait pu, un moment au moins, mériter ce titre, celle d' Assezat-Tourneux, est de 1875-1876. Les ,, Lettres à Sophie Volland, et la ,, Correspondance Inédite, n'apparaissent qu'en 1930-1933.
même, plus proche de nous, qui avons si durement appris à quel point l'abstraction exaspérée peut se renverser en mécanique inhumaine?
Peut-on demander compte aux penseurs des excès et déviations de certains de ceux qui se proclament leurs disciples en s'emparant de leur pensée pour la durcir en instrument de guerre? Ce n'est pas plaider l'irresponsabilité intellectuelle que de refuser la logique, non seulement de l'extrapolation, mais même de la réduction à quelques éléments arbitrairement choisis comme essentiels. Le cadavre n'est plus l'être humain. Comme celle de Marx (mais pourquoi pas aussi celle de Nietzsche), la pensée de Diderot est ouverte et ne peut se figer en système.
Le mouvement de la pensée de Diderot, comme un balancier, le ramène toujours au point d'équilibre qui lui permet de poursuivre son chemin, pas à pas, et de disparaître en nous laissant son cheminement dans les contradictions comme une méthode implicite. Aux moments les plus heureux chez lui -comme l'a montré Henri Lefebvre (6)- ce mouvement de la thèse à l'antithèse l'amène à la résolution dialectique. Mais les moyens lui en manquent le plus souvent, non seulement au plan de la philosophie matérialiste, mais aussi à celui de la politique -comme ce sera encore le cas de Stendhal- voire d'un certain nombre de problèmes esthétiques, la base matérielle lui faisant défaut.
A tout prendre, ce suspens et cette remise en cause constante qu'il entraîne le met en avant de l'arrêt sur des positions apparemment plus radicales, telles celles de J .-J. Rousseau.
La pensée de Diderot ne cesse de relancer la balle en un dialogue perpétuel avec lui-même. Qu'à l'infini il en varie les personnages, ses dialogues, où son art culmine. est un perpétuel dialogue intérieur. Au témoignage unanime de ses contemporains, Diderot était un causeur éblouissant. Mais à l'écouter rapporter l'écho de ses mille controverses, s'impose l'évidence que ses interlocuteurs n'étaient souvent qu'un chœur pour monologue à miroir où il provoquait la réplique désirée. tenait le cas échéant plusieurs rôles, enfin les reconstruisait par écrit, voire les inventait.
Ce caractère de la pensée de Diderot fait qu'on peut prendre -qu'on devrait orendre- son œuvre complète, correspondance comprise (7), comme une seule œuvre, un seul discours continu dont les thèmes s'esquissent (souvent dans la coïrespondance), se développent, se reprennent. voire se transforment. La correspondance, fil conducteur de la vie et de l'œuvre
Malgré Mme de Sévigné, c'est sans doute au xvm• siècle que l'on doit dater la correspondance comme genre littéraire. Celle de Diderot qui, pour l'essentiel, n'est publiée qu'en notre siècle, est peut-être la partie la plus passionnante de son œuvre. On l'a dit aussi de celle de Voltaire, et c'est vrai, mais celle-ci est sans cesse en représentation, leur scripteur sait que ses lettres passeront de main en main et iront à la postérité. Celles de Diderot ne sont écrites que pour leurs destinataires, surtout celles à Sophil! Volland (8), le grand amour de sa vie. Là, il se livre tout entier. Aucu ne lettre de sa correspondante ne subsiste. On a donc encore une fois, par accident, affaire à un monologue, encore souvent dialogué de cent manières. Les deux amants étant fréquemment éloignés, c'est aussi, en continu (on souffre des trou s, dus probablement à la censure familiale), un des plus châtoyants tableaux de la vie quotidienne du temps, car les lettres de Diderot sont volontairement un journal minutieux de ses faits et gestes, travaux, maladies, scènes de ménage, événements, de la vie publique, littéraire, artistique, scandaleuse ; de la vie aussi des salons de Mme d'Epinay et de d'Holbach et des discussions qui s'y tiennent, des luttes enfin avec s es c ol è res et ses découragements, ses malentendus et son acharnement. 11 Mes lettres sont une histoire assez fidèle de ma vie )), écrit-ille 14 juillet 1762, et, le 26 octobre 1760, faisant parler Sophie : 11 Ces riens mis bout à bout .forment de toutes les histoires la plus importante : celle de l'ami de notre cœur. )) Dans ses lettres, Diderot est libre, il peut même s'abandonner et, ainsi, éclairer ses contradictions.
Quelques exemples sur des questions cruciales : son acharnement à cèlébrer l'idylle utopiste du bonheur familial que peint Greuze -et qui sera encore celle de Restif de La Bretonne - se heurte au petit enfer de son foyer où il voit sa femme, épousée dans la fièvre de sa jeunesse, gâter par bigoterie et étroitesse d'esp rit l'éducation de son unique enfant, sa fille Angélique, ce qui ne peut que l'amener à la dénonciation du mariage -ainsi dans le Supplément au Voyage de Bougainville : 11 Rien en ef et te paraît-il plus insensé qu'un précep te qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande une constance qui n'y peut être, et qui viole la nature et la liberté du mâle et de la .femelle en les enchaînant pour jamais l'un à l'autre ; qu 'une fidélité qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu ; qu 'un serment d 'immutabilité de deux êtres de chair, à la .face d'un ciel qui n'est pas un instant le même, sous des antres qui menacent ruine, au bas d 'une roche qui tombe en poudre, au pied d 'un arbre qui se gerce, sur une pierre qui s'ébranle ? )) L'amour, le sexe
Son natalisme, aussi naïf, où il voit la condition même de la richesse des nations, vacille un .iour de 1 7 60 où il écrit à Sophie : 11 Sa vez -vous que si tous les empires étaient aussi bien gouvernés que la Chine, la pays le plus .fécond de la terre, il y aurait trois .fois plus d'hommes qu'ifs n'en pourraient nourrir ? ))
Mais c'est bien sur la contradiction entre liberté sexuelle et amour, passion ou sage mais «socialisé», que Diderot hésite et vacille surtout. On le verra, dans ses Salons, tantôt regretter que les sujets chrétiens nous privent de beautés nues, tantôt tempêter contre Boucher qui multiplie les « culs et les tétons ». Sa position de classe qui lui fait bien percevoir la décomposition sociale dans l'esprit de libertinage est là en conflit avec la dimension sexuelle de sa lutte pour la liberté. C'est encore, dans une lettre d'octobre 1760, qu'il avance une théorie socio-naturaliste qui concilie la contradiction : 11 L 'esprit de galanterie étant général, s'il y a aujourd'hui plus de .fourberies , plus de .faussetés, plus de dissolution que jamais, il y a aussi plus de sincérité, plus de droiture, plus de véritable attachement, plus de sentiments, plus de délicatesse, plus de passion durable qu'aux temps précédents C..) Plus il y aura de gens qui s'en mêleront, plus il y en aura qui la .feront mal, et plus aussi qui la .feront bien . ))
Mais dans la vie comme dans sa théorie, il flotte et, comme écrivain, il est, à un pôle, érotique et, à l'autre, moraliste, semblable à son peintre chéri, Greuze, dont il déchiffre si bien les sous-entendus grivois (cf. dans le Salon de 17 65, le déchiffrement de la Jeune fille qui pleure son oiseau mort). La paisible vie vertueusement patriarcale qu'il chante et appelle de ses vœux n'est pas ascétique mais combine pudeur et sensualité.
Les lettres à Sophie Volland manifestent l'idéal rencontré dans la réalité : sa maîtresse dont il s'enchante qu'elle soit « homme et femme à la fois» est autant une complice sensuelle, avec laquelle il lui arrive de badiner gaillardement et à qui il fait maintes confidences scabreuses, que l'amie à qui il confie toutes ses pensées et jusqu'aux plus profondes, des rêves qu'il interprète en pré-psychanalyste, aux propositions philosophiques et politiques les plus hardies. Elle est à l'unisson avec lui, avec lui s'indigne, à la lecture des documents qu'il lui communique, sur le scandale du meurtre légal de Calas (où il semble bien, d'ailleurs, que Diderot soit l'intermédiaire entre Voltaire et les imprimeurs, et pour lequel il trouve des arguments inédits que n'avait pas perçus le patriarche de Ferney). Leur relation « à niveau » se manifeste aussi dans des discussions qui se poursuivent de lettre en lettre, comme pour ce problème (d'école ou réel?) d' une femme qui demandait à un homme (Diderot lui-même?) de lui faire un enfant qu'elle entendait élever seule, ou à propos de Richardson que Sophie a beaucoup moins goûté que son amant, en appréciant sans doute peu la sensiblerie et la pleurnicherie, mais dont elle a aussi mal perçu l'enjeu profond des intrigues, discussion qui amène finalement Diderot à lui concéder, à l'encontre de toute son
esthétique proclamée « que presque toujours ce qui nuit à la beauté morale redouble la beauté poétique. On ne fait guére que des tableaux tranquilles et froids avec la vertu ; c'est la passion et le vice qui animent les compositions du peintre, du poéte et du musicien » (le 18 juillet 1762) et (le 31 du même mois): « S'il faut opter entre Racine, méchant époux, méchant pére, ami faux et poéte sublime, et Racine bon pére, bon époux, bon ami et plat honnête homme, je m'en tiens au premier. »
L'attitude devant l'amour, c'est l'attitude devant la condition féminine. Il faut lire, sur ce thème, les chapitres qu'y consacre Elisabeth de Fontenay dans son beau livre Diderot. ou le matérialisme enchanté (9), c'est le point de vue du féminisme sur Diderot, qui ne cache pas l'« ombre au tableau » ( 1 0) - les ombres mêmes- mais finit par un acquittement plénier, et d'autant plus qu'il est obtenu dans la confrontation à la noire misogynie de Jean-Jacques Rousseau qui, là, fonde théoriquement l'aliénation féminine proprement bourgeoise. Diderot, lui, au contraire, laisse tous les vieux préjugés bouleversés, toutes les certitudes phallocratiques interrogées à sa manière, c'est-à-dire mises à nu en pleine lumière, déséquilibrées et confondues. Autre chose qu'il soit toujours d'accord avec lui-même.
En matérialiste, c'est dans la physiologie qu'il va chercher ce qui distingue les femmes des hommes Mais, là encore, il hésite : les organes sexuels féminins et masculins sont-ils les mêmes, inversés, les uns extérieurs, les autres intérieurs? Il penche à le croire. Mais au contraire, n'ya-t-il pas une spécificit·. organique féminine qui explique la féminité ? Quand il penche inversement pour cette version, ce n'est toutefois pas -et cela est déjà remarquable en ce temps- pour trouver là une cause d'infériorité, mais une différence où désavantages et avantages s'équilibrent.
Dans ses deux courts essais Sur les femmes, de 1772, toutes ses contradictions se concentrent. Les différences de comportement entre hommes et femmes, il recherche leur fondement en nature et rassemble les données qui manifestent que les femmes sont plus naturelles. Pourtant, il perçoit bien qu'elles ne le sont que du fait même de leur situation dans une société qui est masculine et où la condition qui leur est faite est indigne, de leur éducation à la fois « contrainte et négligée » à leur réduction au silence dans l'âge adulte : « Le moment qui la délivrera du despotisme est venu. Son cœur nage dans la joie. Réjouis-toi bien, malheureuse créature ! Le temps aurait affaibli la tyrannie que tu quittes, et le temps accroîtra au contraire la tyrannie sous laquelle tu vas passer, celle d'un époux (...) L'âge avance. La beauté passe. C..) Qu'est-ce alors qu'une femme? Négligée de son époux, délaissée de ses enfants, nulle dans la société, la dévotion est sa dernière ressource. La cruauté des lois civiles s'est réunie contre elles dans presque toutes les contrées à la cruauté de la nature. Elles ont été traitées comme des enfants imbéciles. Nulle sorte de vexations et chez le sauvage et chez les peuples policés que l'homme ne puisse exercer contre la femme. C..) La seule chose qu'on leur ait apprise, c'est à bien porter la feuille de figuier qu'elles ont reçue de leur première aïeule. Tout ce qu'on leur a dit et répété dix-huit à dix-neuf ans de suite, se réduit à ceci : "Ma fille, prenez bien garde à votre feuille de figuier ; votre feuille de figuier va bien, votre feuille de figuier va mal." (...) La soumission à un maître qui lui déplaît est pour elle un supplice. J'ai vu une femme honnête frissonner d'horreur à l'approche de son époux ; je l'ai vue se plonger dans le bain, et ne se croire jamais assez lavée de la souillure du devoir. >>
Cela devrait mener droit à la revendication du divorce : « Le vœu du mariage indissoluble fait et doit faire presque autant de malheureux que d'époux» (lettre du 6 octobre 1765), mais il n'en parle pas ici. C'est que Diderot croit au progrès. Il parcourt l'histoire : « Les femmes sont moins malheureuses parmi des peuples pasteurs à qui une existence plus assurée permet de s'occuper un peu davantage du soin de la rendre agréable. (...) Les relations des deux sexes se perfectionnent encore aussitôt que les terres commencent à être cultivées. C .. ) L'inégalité qui ne tarde pas à s'introduire dans les fortunes en doit occasionner la considération. (... ) Elles reçoivent une nouvelle importance de la création des arts et du commerce. » De là son réformisme. La liberté sexuelle lui paraît pire que le mal qu'il vient de dénoncer. Il ne voit pas le moyen de bouleverser les mœurs ... des hommes. Il n'engage pas le combat contre l'hypocrisie sociale. Il propose aux femmes la morale de Richardson : le droit à l'amour, certes, mais sanctionné par la loi et maintenu ensuite dans la fidélité conjuguale et la pudeur. Il convient de ne pas oublier ici que ce siècle du libertinage est sans doute le grand siècle de la mort des femmes au travers de la prostitution, de la déportation, des couches fatales , de la syphilis ( I l). La timidité de Diderot, en ce domaine, est moins réactionnaire que nous pourrions le penser par une vue anachronique. Et ne va-t-il pas conclure son second essai, comme pour se racheter df' ses pauvres solutions, par un éloge qui s'achève ainsi : « Quand elles ont du génie, je leur en crois l'empreinte plus originale qu'en nous. »
Notons enfin que lorsqu'en 1769 paraît le Pornog raphe de Restif de la Bretonne ( 12), Diderot, qui a toujours dit son horreur de la prostitution, a même raconté tout au long à Sophie ses fuites devant les prostituées rencontrées au long de sa vie, et dont la sévérité est grande à l'égard des célèbres courtisanes du temps, tout en prenant à la légère le projet d'Eros Centers de Restif, qu'il taxe d'extravagance, ne l'en condamne pas moins, non pas, il est vrai, au nom de l'esclavage
6. Le " Diderot,. d'Henri Lefebvre n'a pas été réédité en cette année Diderot. Ses éditeurs étalent les Editeurs français réunis, éditions du PCF.
7. Une édition des " Oeuvres complètes ,. de Diderot est actuellement en cours aux éditions Hermann. Elle comprendra 33 volumes. Une édition" club,. en 15 volumes était parue de 1969 à 1973, sous la direction de Roger Lewinter. C'est cette édition dont nous nous sommes servis pour ce travail. Elle n'a malheureusement pas été rééditée (nous croyons savoir qu'elle s'était fort mal vendue), c'est pourquoi nous n'avons pas donné de références de pages ou de tomaison, mals seulement d'œuvres et de dates, l'édition étant chronologique ce que n'est pas l'édition Hartmann.
8. Une édition d'un choix des" Lettres à Sophie Volland,. est parue dans la collection de poche « Folio,. ; l'édition Babelon est rééditée dans la collection "Les Introuvables "• éd. Aujourd'hui.
9. Elisabeth de Fontenay, «Diderot ou le matérialisme enchanté "• coll. " Essais ,. du Livre de poche. C'est un des meilleurs livres sur Diderot.
10. Cette " ombre au tableau "• ce sont les lettres de Diderot à Marle-Madeleine Jodin, odieuses en effet, en ce qu'elles traitent de haut cette jeune femme, que sa mère avait prostituée, dont Diderot s'était fait le tuteur pour la sortir de la Salpétrlère, qui s'était faite actrice, donc " femme sans mœurs "• s'en était sortie, grâce à son sale caractère, sans éviter d'être« entretenue "• et qui, sans rancune pour son tuteur et la rude discipline cynique qu'il lui avait imposée, devint, sous la Révolution, une courageuse amazone féministe menant une lutte ferme contre la prostitution, hélas! perdue d'avance.
Il. Cf. notre essai" Hommes masqués en femme ,. ln " Marxisme et esthétique"· Ed La Brèche.
12. Restif de La Bretonne, << Le Pornographe,., éd. Régine Deforges, 1977.
des pensionnaires de telles institutions, mais de l'effet dissolvant qu'ils auraient sur la société, creusant encore plus le fossé entre hommes et femmes, supprimant le raffinement des mœurs, voire entraînant un nouveau renfermement des femmes au gynécée.
La dénonciation de l'indignité de la condition féminine sera reprise par Stendhal, dans De l'amour. avec la visée explicite d'interroger les conditions du bonheur. comme fin que doit se fixer l'humanité. Cette idée nouvelle en Europe, comme dira Saint-Just, est aussi l'axe de la morale et de la politique de Diderot. Le bonheur matérialiste n'est ni l'ascétisme épicurien (comme l'a remarqué Elisabeth de Fontenay) ni, à l'inverse, accumulation de plaisirs matériels, mais est unité des joies de l'unité corpsesprit. L'amour et l'amitié, l'amouramitié même, sont la condition et l'achèvement de ce bonheur. Si Diderot en résume la voie par les termes de « vertu», aujourd'hui fort mal perçu, il faut l'entendre, à la lumière de l' r.:ntretien d'un philosophe avec la Maréchale de * * *, comme la conduite la plus intelligente qui mène au maximum de bien, la conduite « morale >> étant finalement la plus économiquement bénéfique. Le sens de la vie, la mort ...
Finalement, le thème le plus constant de l'œuvre de Diderot, et particulièrement de sa correspondance, c'est celui du sens de la vie, qui est au centre, aussi, naturellement, de ses œuvres majeures le Neveu de Rameau et Jacques le Fataliste et son maitre. Là encore, et surtout dans ces grandes œuvres, le credo de Diderot ne va pas sans doutes et interrogations sans cesse relancées. Mais si la grande affaire de la vie est, comme le pensait Stendhal, d'en faire un chef-d'œuvre, on peut penser que Diderot a réussi la sienne : bel équilibre de travail acharné de militant des « Lumières » et de plaisirs délicats pris en toute bonne conscience; d'affections fidéles et loyales (parfois jusqu'à l'aveuglement), de pas mal d'indulgences mais aussi de capacité de frapper ferme la canaille (« Sans quartier pour les superstitieux. pour les fanatiques, pour les ignorants. pour les fous, pour les méchants. pour les tyrans », écrit-il à Voltaire). de gourmandises littéraires. artistiques ou gastronomiques. Certes. il se plaint -et avait raison de se plaindrede sa « vie morcelée», de ses travaux harassants qui lui brûlaient les yeux et lui brisaient les reins .. et plus encore des trahisons, la pire étant sans doute celle de l'imprimeur Le Breton qui censura derrière son dos les dix derniers volumes de l'Encyclopédie. sabotant vingt années d'effort plus efficacement que ne l'avaient pu faire ses plus cruels ennemis.
On pourrait aussi compter ses travers. ses faiblesses comme l'a fait minutieusement Yves Benot. dans un souci de non-idéalisation. toutefois trop pointilleux. et que je crois qu'Elisabeth de
Fontenay a raison de lui reprocher, mais, au moment de la totalisation, il faut reconnaître que Diderot n'est pas seulement un grand lutteur courageux, un grand penseur intrépide, un révolutionnaire de l'esprit, mais aussi un honnête homme, sensible et généreux, un « brave type », dont Claude Manceron trace ainsi le beau portrait : « Sa longue gueule de jouisseur sobre s'est un peu empâtée, mais de beaux cheveux gris s'accrochent à son front haut, le grand nez busqué flaire toujours le vent, et sa lente montée vers la tolérance universelle lui a posé autour des grands yeux le réseau des dizaines et des dizaines de petites rides, qui ressemblent peut-être à celles de son père, mais qui sont les cicatrices de la bonté (13). »
Diderot est mort d'une mort paisible qu'il avait dépeinte vingt-deux ans auparavant, toujours à Sophie : « Il n'y a personne parmi nous qui, après avoir beaucoup fatigué, n'ait désiré son lit, n'ait vu approcher le moment de se coucher avec un plaisir extrême ; c'est que la vie n'est, pour certaines personnes, qu'un long jour de fatigue, et la mort qu'un long sommeil, et le cercueil qu'un lit de repos, et la terre qu'un oreiller où il est doux à la fin d'aller mettre sa tête pour ne la plus relever. Je vous avoue que la mort considérée sous ce point de vue, et après les longues traverses que j'ai essuyées, n'est on ne peut pas plus agréable. Je veux m'accoutumer de plus en plus à la voir ainsi. » Abord matérialiste de la mort chargé de plus qu'une pointe de panthéisme présente aussi dans les plus hardies de ses œuvres, et surtout dans le Rêve d 'Alembert. L'œuvre: monstre enchanteur 1. L'Encyclopédie: Diderot tâcheron et militant
Pour l'année Diderot, les dix-huit volumes de l'Encyclopédie ont été réédités en édition fac-similé, type même du luxueux objet de collection pour bibliothèque de cadre supérieur qui ne sera jamais lu. L 'Encyclopédie n'est, en effet, guère plus aujourd'hui qu'un objet de curiosité ou un document pour spécialistes. Somme confuse et contradictoire des idées avancées du siècle, l'Encyclopédie n'est en effet, guère plus aujourd'hui qu'un objet de curiosité ou un document pour spécialistes. Somme confuse et contradictoire des idées avancées du siècle, l'Encyclopédie a été louée et défendue comme œuvre de science. violemment attaquée comme brûlot de la pensée libertine et impie. Elle est effectivement les deux dont Diderot ne dissocie jamais l'unité. Il s'y acharne vingt ans comme à une œuvre militante, mais elle est aussi son gagne-pain. Cette œuvre qui le fait sortir de l'ombre et de la foule des polygraphes du temps et qui lui vaut l'admiration du roi Voltaire, c'est aussi une affaire commerciale dont. Diderot respectera le contrat, qui le lie aux libraires imprimeurs, jusqu'à refuser de le rompre quand l'ouvrage est interdit et que Voltaire propose qu'on aille l'imprimer en Hollande, voire en Russie, tandis que d'Alembert abandonne.
Avec l'Encyclopédie, Diderot devient à la fois le premier écrivain-militant professionnel et le premier grand prolétaire-tâcheron de la littérature. La trahison du libraire peut aussi être regardée comme le début d'un rapport entre auteur et éditeur marqué par le mépris bourgeois-capitaliste du second pour le premier, considéré comme simple fournisseur de matière première à vendre. Cette «trahison», qui passe d'ailleurs quasiment inaperçue des souscripteurs, accable d'abord Diderot, mais sans doute lui permet de se dégager de cette galère où il a si longtemps été rivé à son banc de rameur : a Je n'y viendrai plus guère dans ce maudit atelier où j'ai usé mes yeux pour des faquins qui ne me donneraient pas un bâton pour me conduire. ( ... ) Dans huit ou dix jours, je verrai donc la fin de cette entreprise qui m'occupe depuis vingt ans; qui n'a pas fait ma fortune, à beaucoup près ; qui rn 'a exposé plusieurs fois à quitter ma patrie et ma liberté, et qui m'a consumé une vie que j 'aurais pu rendre plus utile et plus glorieuse.>> 2. Le théâtre : longue erreur d'aiguillage
L 'Encyclopédie finie, voilà Diderot délivré. Il est encore plus libre quand, sa bibliothèque vendue à Catherine II - qui lui en laisse la jouissance viagère-, il n'a plus à « gagner sa vie ». Il va enfin pouvoir s'abandonner à son génie. Mais ce « génie», le connaît-il? Yves Benot a bien montré le sentiment qu'avait Diderot de son échec littéraire, et cela jusqu'aux portes de la mort, en 1782, où il écrit: 11 Et j'ajouterai que je sais, à la vérité, un assez grand nombre de choses, mais qu'il n'y a presque pas un homme qui ne sache sa chose beaucoup mieux que moi ! Cette médiocrité dans tous les genres est la suite d'une curiosité effrénée et d'une fortune si modique qu'il ne m'ajamais été permis de me livrer tout entier à une seule branche de la connaissance humaine. J'ai été forcé toute ma vie de suivre des occupations auxquelles je n'étais pas propre, et de laisser de côté celles où j'étais appelé par mon goût, mon talent et quelque espérance de succès. n
L'art auquel Diderot se croit le plus destiné, c'est le « dramatique ». Et c'est là qu'il a commencé par s'égarer avec ses deux célèbres « drames bourgeois » larmoyants , célèbres commes illisibles et injouables, et qui sont, de 1757 et 1758 : le Fils naturel et le Père de famille. Il est curieux que cet échec sera reproduit par Stendhal. La cause en est la même : le théâtre apparaît alors comme le meilleur moyen de toucher un large public, d'une part ; et de l'autre, les modèles à dépasser les gênent et les dévient de leur véritable
voie. Chez Diderot, en plus, la volonté de didactisme moral fige sa volonté contraire de réalisme. Mais, sans en convenir, l'échec va l'instruire. Ses pièces sont accompagnées d'essais, riches en idées nouvelles. Ils critiquent avec justesse des pratiques théâtrales devenues impossibles, plaide pour le jeu de scène qu'il appelle« pantomime », contre la diction face au public (polémique continuée avec Mme Riccoboni, alors actrice), et obtiendra d'ailleurs que la scène soit évacuée par le public « de qualité » qui l'encombrait. Si ses drames bourgeois sont mauvais, ce n'est pas que ce genre est impossible, c'est que son didactisme lui fait créer des personnages faux, aux gestes faux comme leurs sentiments. Ce sont d'autres, et ailleurs, qui vont faire les bons drames bourgeois : en. Allemagne, le grand Lessing, qui se veut son disciple, modestement, et Lenz, plus tard, et plus radical (14). Mais lui-même, dédaignant la transition que représente superbement Goldoni, se détournant de la route classique qui donnera encore la haute flamme de Beaumarchais, il regarde au-delà, vers ce qui sera le théâtre romantique, vers les Anglais qui en sont la racine. Shakespeare le trouble dont il écrit: 11 Convenez que c'est un homme bien extraordinaire que Shakespeare. Il n'y a pas une de ses scènes dont, avec un peu de talent, on ne fit une grande chose. Est-ce qu'une tragédie ne commencerait pas bien par deux sénateurs qui reprocheraient à un peuple avili les applaudissements qu'if vient de prodiguer à son tyran? [Coriolan] Et puis, quelle rapidité, quel sombre ! >> (A Voltaire, le 29 septembre 1762).
En 1773, dans le Paradoxe du comédien, il développera encore ses éloges, gênés aux entournures par la barbarie du colosse. Mais déjà, en 1753, il est revenu au théâtre en traduisant - adaptant- le Joueur d'Edward Moore, et c'est un travail de loin supérieur à ses deux pièces, quoiqu'il n'ait pas su se résoudre à ne pas affadir l'œuvre. Faute de temps, mais sans doute aussi et surtout, faute de hardiesse en ce domaine, Diderot n'a pas développé des scénarios qui allaient beaucoup plus loin, et d'abord celui du Shérif, dont le sujet, une répression politique vengée, est proche du Fuente Ovejuna de Lope de Vega. Après 1760, Diderot abandonne ces projets. Lui-même avait senti les conditions sociales du nouvel art dramatique à venir, en écrivant, dans son Discours sur la poésie dramatique de 1758 : 11 Quand verra-t-on naître des poètes ? Ce sera après les temps de désastres et de grands malheurs: lorsque les peuples harassés commenceront à respirer. Alors les imaginations ébranlées par des spectacles terribles, peindront .des choses inconnues à ceux qui n'en ont pas été les témoins. >> Peut-on mieux pressentir les orages de la Révolution et leur reflet dans le romantisme ?
Se détournant de cette voie, pas encore ouverte par les larmes et le sang, Diderot reviendra au théâtre en 1781 pour un coup de maître longuement mûri : ce sera Est-il bon? Est-ii méchant?, comédie unique en son genre, chef-d'œuvre d'humour incisif, loin de tous les principes du drame bourgeois, éloge de l'immoralisme social fondant une morale humaniste qui a été la morale pratique de Diderot lui-même. Avec cette unique pièce, Diderot prend place parmi les grands du théâtre de son temps. Mais l'a-t-il su ?
En tout cas, il a su que la tragédie, telle que Voltaire l'écrivait, était finie. Et il y a un joli jeu de dupes dans la correspondance quand Voltaire finit par obtenir un éloge mesuré de Tancrède que Diderot avait auparavant exécuté dans une lettre à Sophie.
13. Claude Manceron, << les Hommes de la liberté ''• t. 3 " le Bon Plaisir , chap. <<Nous avons servi l'humanité: D'Alembert et Diderot s'en vont"·
14. Cf. in Lenz, " le Précepteur,, éd. 1\ubler-Montaigne, le rapport à Lessing et Diderot, dans l'introduction.
La suite de cet article paraîtra dans notre numéro de janvier.
Elle traite en particulier de Diderot critique d'art, philosophe et politique révolutionnaire.
Signalons à nos lecteurs, il est encore temps, la magnifique exposition sur le thème de
« Diderot et l'art de Boucher à
David », organisée à Paris, à l'Hôtel de la Monnaie, jusqu'au
6 janvier 1985 .