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THÉORIE MARXISTE

Les crises et les dépressions économiques

· Critique communiste, n° 39, mars 1985 · p. 21-26 · 4 170 mots

Les crises et les dépressions éconoiDiques

Ernest MANDEL

Alors que la,, presse économique,, pavoise face à la reprise conjoncturelle de l'économie impérialiste, les analystes les plus sérieux du camp bourgeois ne manquent pas de souligner l'accumulation de contradictions profondes (entre autres la crise d'endettement dans les pays impérialistes et dans le « tiers monde ,,). Ils indiquent aussi la probabilité très grande -si ce n'est la certitude- d'une nouvelle récession en 1986-1987.

Nous l'avons expliqué à plusieurs reprises: nous

M

ARX n'a pas eu le temps d'élaborer de manière systématique une théorie des crises. Il avait réservé cette élaboration pour un des tomes du Capital non rédigé, le tome consacré au marché mondial. Mais dans le tome III du Capital, dans les théories de la plus-value, et dans différentes contributions journalistiques descriptives, ainsi que dans leur correspondance, Marx et Engels ont inclu suffisamment de passages traitant du cycle industriel et de la crise pour qu'on puisse parler d'une véritable théorie marxiste des crises, sans solliciter les textes ou falsifier leur pensée. L'explication marxiste des crises

La théorie marxiste des crises rejette toute conception mono-causale. Les crises ne sont pas dues exclusivement à l'excès de capitaux (suraccumulation) ou, ce qui revient au même, à l'insuffisance de la masse de plus-value produite couramment. Elles ne sont pas dues exclusivement à l'insuffisance de pouvoir d'achat de la part des masses. Elles ne sont pas dues non plus exclusivement à la disproportionalité entre les deux départements fondamentaux de la production, le département des biens de production et le département des biens de consommation. Toutes ces causes jouent un rôle dans le déclenchement des crises et dans leur reproduction cyclique, mais aucune d'elles ne détermine, à elle seule, l'éclatement régulier des crises.

La raison pour laquelle Marx rejette toute explication mono-causale des cri~s, c'est qu'il consid~re le cycle industriel et les cnses de surp~od~ctlon auxquelles il aboutit régulièrement comme mherents au mode de production capitaliste lui-même. Ce mode sommes entrés dans une longue phase de crise de l'économie capitaliste internationale. Pour le mouvement ouvrier, en comprendre les origines et les implications est vital. C'est dans ce but que nous publions le texte de cette conférence que notre camarade Ernest Mandel a prononcée au printemps 1983.

Texte et introduction sont empruntés à un numéro récent de« la Brèèhe ''• hebdomadaire de nos camarades suisses. de production est fondé sur la production marchande généralisée. C'est du fait que les moyens de production (y compris la terre) et la force de travail sont devenus des marchandises que découle le rapport capital/ travail salarié, c'est-à-dire le mode de production capitaliste.

Or, production marchande généralisée implique le travail non immédiatement social, implique contradiction entre travail privé et travail social, disposition fragmentée des moyens de production (c'est-à-dire propriété privée au sens économique et non purement juridique du terme), fluctuations des investissements dans le temps, contradiction entre valeur d'usage et valeur d'échange, contradiction entre marchandise et argent. De là découle l'opposition fondamentale de Marx à la « loi des débouchés » de J.-B. Say et à des erreurs parallèles de Ricardo. Pour Marx, la production ne crée pas automatiquement sa propre demande, rejet des thèses qui sont reprises par les monétaristes et les « supply-side » économistes aujourd'hui. De même, la demande ne crée pas automatiquement sa propre production, rejet des thèses qui sont reprises par les néo-keynésiens d'aujourd'hui.

La crise prend ses racines dans le fait que les conditions de production de la plus-value n'impliquent pas automatiquement les conditions de sa réalisation (ne coïncident pas automatiquement avec elles).

Dans ce sens, dans le cadre de la· théorie marxiste des crises, la crise est à la fois une crise de surproduction de capitaux et une crise de surproduction de marchandises. Dans sa préparation et son éclatement interviennent toutes les contradictions internes du mode de production capitaliste. On peut représenter la crise comme fondamentalement déterminée par la baisse tendancielle du taux moyen de

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profit dans la mesure où les fluctuations du taux de profit résument l'ensemble de ces contradictions.

Par son essence même, la crise capitaliste est donc une crise de surproduction de valeurs d'échange. En cela, elle s'oppose aux crises des sociétés précapitalistes et aux crises dans les sociétés postcapitalistes, qui sont essentiellement des crises de sous-production de valeurs d'usage. Ces crises y sont combinées, à des degrés divers, avec des phénomènes liés au marché, dans la mesure où la production marchande se développe ou survit dans ces sociétés. En revanche, aussi longtemps que subsiste le mode de production capitaliste, que l'économie continue à être régie par la loi de valeur, les crises de surproduction sont inévitables. L'explication marxiste de la dépression actuelle

La récession de 1980-1982 a été la vingt et unième crise de surproduction depuis la « naissance du marché mondial pour marchandises industrielles », comme le dit Marx, naissance qui se situe vers 1825. Cela donne une moyenne de durée du cycle industriel de cent cinquante années divisées par vingt et un, c'est-à-dire de sept années et demie, confirmation éclatante d'une hypothèse de Marx. La nature même du cycle industriel implique qu'il n'y a pas de « crise permanente ». Après la récession vient la reprise, même si elle est hésitante, peu profonde, de nature relativement limitée et non-synchronisée. Nous croyons qu'une reprise a déjà commencé en 1983, du moins aux Etats-Unis, en RFA, en Grande-Bretagne, au Canada, de même qu'il y a eu une reprise entre la récession de 197 4-197 5 et la récession de 1980-1982.

Nous définissons les crises après la Seconde Guerre mondiale- à l'époque du «capitalisme tardif» (Spatkapitalismus)- comme des récessions parce que ce sont des crises combinées avec une inflation permanente qui en atténue partiellement les effets. L'inflation du crédit, c'est-à-dire de la monnaie scripturale, de la « monnaie bancaire», permet de vendre plus de marchandises qu'avec le pouvoir d'achat effectivement créé au cours du processus de production. Elle permet d'accumuler plus de capitaux qu'avec la plus-value effectivement produite au cours du processus de production, et réalisée au couïs du processus de circulation. Malgré toute la démagogie des (( monétaristes » et toutes les mesures déflationnistes prises par les gouvernements bourgeois (tant « de droite » que « de gauche »), l'inflation subsiste au cours de l'actuel cycle industriel, même si elle a été réduite par rapport aux années soixante-dix (mais pas par rapport aux années cinquante et soixante).

Mais le « capitalisme tardif>> ne peut atténuer pendant une période limitée ses contradictions internes au moyen de l'inflation permanente sans payer un prix élevé - à la longue insupportable- pour cette tendance : la désorganisation croissante de son système monétaire international, les risques croissants d'effondrement de tout le système bancaire et de tout le système de crédit internationaux.

Hypocritement, les capitalistes et leurs idéologues concentrent à ce sujet leur feu sur les dettes des pays dit « du tiers monde » et des Etats dits socialistes que nous préférons appeler Etats ouvriers bureaucratisés ou Etats postcapitalistes. Mais en réalité, le capitalisme a connu son essor économique imprévu après la Seconde Guerre mondiale en flottant sur un océan de dettes débordant vers quatre rivages : les firmes capitalistes . privées, y compris les firmes multinationales ; les pays dits du tiers monde ; les gouvernements impérialistes ; les gouvernements des Etats ouvriers bureaucratisés. De ces quatre masses de dettes, c'est la première ·et non la seconde qui est la plus importante. La troisième a déjà dépassé la quatrième et peut dépasser la seconde.

Les détonateurs des récessions de 197 4-197 5 et de 198 0- 1982 ont été les détonateurs classiques, leur déroulement a été un déroulement classique : surproduction dans les secteurs clés de l'expansion précédente (automobile, construction immobilière acier, pétro-chimie, etc.), baisse du taux moyen d~ profit, aggravation des tendances spéculatives et inflationnistes, obligation pour la bourgeoisie d'initier une politique déflationniste, chômage en montée rapide et, de ce fait, contraction du marché intérieur concurrence interimpérialiste et intercapitaliste, ave~ montée du protectionnisme et contraction du marché mondial. Cycle industriel et ondes longues

Le fait que Marx ait mis à nu les mécanismes fondamentaux, structurels, des crises de surproduction

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pas tous ceux et toutes celles qui, comme le disent si . la collaboration de classe et tous les partisans irréduccapitaliste implique qu'il y a des traits fondamentaux, structurels, communs entre toutes ces crises. Mais il n'implique pas que toutes les crises sont strictement identiques. Chaque crise représente en fait une combinaison de traits généraux et de traits particuliers. Marx lui-même a analysé en détail les traits particuliers d'une série de crises qu'il a vécues comme la crise de 1857-1858 et son aspect monétaire, et celle de 1861, liée aux conséquences de la guerre de Sécession aux Etats-Unis.

Je ne peux pas analyser en détail tous les traits particuliers des crises de 1970-1971 , de 1974-1 97 5 et de 1980-1982. Mais je veux insister sur un aspect essentiel de cette combinaison entre traits particuliers et traits généraux des crises courantes : la combinaison entre le cycle industriel septennal ou sextennal, et l'onde longue à tendance dépressive qui a manifestement commencé à la fin des années soixante. Elle a succédé à une onde longue expansive qui s'échelonne de 1948-1949 à 1968 (sauf dans les pays anglo-saxons, où elle a sans doute commencé vers 1940).

Cette combinaison entre le cycle industriel classique et l'onde longue dépressive a des conséquences considérables sur l'évolution économique à moyen et long terme. Elle a des conséquences tout aussi importantes sur le plan social et politique.

L'onde longue dépressive actuellement en cours est caractérisée par la « vulgarisation » des innovations technologiques initiées pendant l'onde longue expansive précédente ; c'est d'ailleurs une caractéristique générale d'ondes longues de ces deux tonalités fondamentales différentes.

Cela veut dire en pratique trois choses : maintien d'un taux de croissance annuel assez élevé de la productivité, baisse sinon disparition de « rentes technologiques », des profits monopolistiques des grands trusts, y compris « multinationaux », ce qui contribue à déprimer le taux moyen de profit, baisse considérable du taux moyen de croissance de croissance de la production, qui reste longtemps inférieur au taux de croissance de la productivité. Le résultat est clair: à la fois l'augmentation du chômage et l'offensive d'austérité de la bourgeoisie se maintiendront pendant une longue période, indépendamment des fluctuations cycliques de la production annuelle.

Pour ne parler que du chômage dans les pays impérialistes : il est monté de 10 millions en 1970 à 15 millions en 1975, à 20 millions en 1978, à 30 millions en 1980, à 35 millions en 1983, et il va atteindre 40 millions en 1985, indépendamment de la reprise en cours. Il s'agit d'ailleurs de statistiques qui sous-évaluent fortement la réalité car elles n'incluent élégamment les idéologues bourgeois et petits-bourgeois, « ont quitté le marché du travail » ayant perdu tout espoir de retrouver un emploi. Il s'agit avant tout des femmes refoulées vers les foyers, et des travailleurs immigrés refoulés dans leurs pays d'origine.

Dans le cadre de l'onde longue dépressive, il y a eu désynchronisation cyclique entre la crise frappant les pays impérialistes et la crise frappant les pays semi-coloniaux et les pays dépendants semi-industrialisés. Ces deux derniers notamment ont pu maintenir un taux de croissance relativement élevé, surtout au Mexique, au Brésil, en Corée du Sud, en Inde, à Taïwan et dans une série des pays de l'OPEP. Mais depuis 1980, la situation s'est radicalement retournée. Aujourd'hui, les pays dits « du tiers monde » sont frappés de plein fouet par la crise.

Pour les moins sous-développés d'entre eux, cela signifie un changement de climat socio-économique et politique complet par rapport aux dix années précédentes, une perte de crédibilité des projets d'industrialisation (de développement) dans le cadre du capitalisme international, des projets nationalistespopulistes, etc., avec une chute brutale du niveau de vie des masses. Pour les plus pauvres d'entre eux, c'est une tragédie à dimension historique qui est en train de se dérouler dont pour notre honte à nous tous, l'avant-garde révolutionnaire internationale, pour ne pas dire le mouvement ouvrier international, n'ont absolument pas pris conscience. On peut résumer cette tragédie en une formule: l'onde longue dépressive entraîne une paupérisation absolue dans les pays serni-coloniaux les plus pauvres qui amène le pouvoir d'achat des salaires moyens vers le niveau des rations de nourriture des camps d~ concentration nazis. La fonction politique et sociale des différentes interprétations de la crise

La défense de la théorie marxiste des crises n'est pas seulement un devoir d'honnêteté scientifique, de capacité de comprendre, d'expliquer et de prévoir la marche de l'économie mondiale. Elle joue aussi un rôle précis dans la lutte idéologique qui se déroule maintenant au sein de l'opinion publique, c'est-à-dire de la lutte de classe politique, de la lutte de classe tout court. Elle joue encore davantage un rôle précis dans le clivage au sein du mouvement ouvrier international, entre ceux qui, sous les formes les plus diverses et avec les excuses les plus contradictoires, acceptent la crise comme inévitable et se contentent de proposer des recettes pour gérer cette crise avec des doses graduées d'austérité, et ceux qui veulent organiser, élargir et généraliser le refus de toute politique d'austérité, la résistance militante et active contre l'offensive du capital, la lutte contre le chômage par l'introduction immédiate de la semaine de trente-cinq heures sans réduction de salaire, avec embauches obligatoires, la lutte pour une alternative anticapitaliste d'ensemble à la politique d'austérité. Ce clivage oppose en dernière analyse tous les tenants de tibles de l'indépendance politique de classe du prolétariat, pour laquelle Marx s'est battu toute sa vie à partir de 1850.

Sans pouvoir dresser une liste exhaustive de toutes « explications » de rechange de la crise par rapport à l'explication marxiste, nous mentionnerons les schémas idéologiques suivants : -La crise serait le résultat inévitable de la hausse excessive des salaires directs et indirects pendant la phase d'essor précédente. Il y a une version droitière à cette « explication» (l'explication néo-classique, monétariste : <<Les travailleurs , vu les hauts salaires,

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se mettent hors du marché du travail. ))). Il y a aussi une version « de gauche » de cette explication : la théorie de « l'écrasement du profit >> qui, retournant de Marx à Ricardo, réduit la baisse du taux de profit à la baisse du taux de la plus-value, c'est-à-dire qui explique la crise par la hausse des salaires. - La crise serait le résultat inévitable de l'inflation, considérablement gonflée par les hausses du prix du pétrole en 1973 et 1975. - La crise serait le résultat d'une conspiration des « multinationales », ou d'une conspiration de l'impérialisme américain, pour restaurer (on consolider) leur hégémonie sur l'économie capitaliste internationale, voire sur l'économie mondiale. - La crise ne serait qu'un mécanisme normal de relance et de redéploiement international de l'accumulation du capital, que le capitalisme serait capable de réaliser et qu'il serait d'ailleurs en train de réaliser.

La fonction de ces « explications » est politique et sociale, non scientifique. Quelquefois, leur aspect irrationnel prend une dimension grotesque : ainsi, selon d'aucuns en France (et pas seulement en France !), ce serait successivement la hausse du prix du pétrole et sa baisse qui auraient causé -ou aggravé considérablement- la crise ! Mais une fois écartée la prétention scientifique de ces « explications», qui est nulle, nous ne devons point en tirer la conclusion qu'elles sont sans importance. Elles ont une importante extrême, car elles sont des instruments de la bourgeoisie pour obtenir des résultats socio-politiques précis : - culpabiliser la classe ouvrière et le mouvement ouvrier comme responsables de la crise, - « culpabiliser » les « sheiks du pétrole » ou, plus généralement, les pays du tiers monde, comme responsables de la crise, - présenter la crise comme une fatalité à laquelle personne ne peut se soustraire, -justifier les concessions dites inévitables aux impératifs de l'austérité, c'est-à-dire aux impératifs du profit.

Tous ces résultats poursuivis ont un but central : exercer une énorme pression sur la classe ouvrière pour qu'elle ne reconnaisse pas que le capitalisme, et seulement le capitalisme, est responsable de la crise, et que toute lutte réelle et efficace contre les conséquences désastreuses de la crise pou r les masses laborieuses doit être une lutte contre le capital isme, une lutte anticapitaliste. C'est une pression pour empêcher une lutte résolue et conséquente contre l'offe ns iv e in t e r nationale d'austérité et de remilitarisation. C'est une pression pour empêcher l'émergence d'une alternative anticapitaliste, socialiste à la crise, pour laquelle de larges masses seraient prêtes à combattre. La crise et l'avenir de l'humanité

Nous sommes convaincus que la dépression est très grave, qu'elle est en fait, dans le contexte de la crise du système impérialiste et de la crise sociale, la crise la plus profonde que le capitalisme ait connu depuis sa naissance. C'est dans la crise que s'exprime, pour rappeler une formule de Marx, la tendance du capitalisme à transformer périodiquement les forces productives en forces destructives. Or, l'ampleur de la crise détermine l'ampleur du potentiel destructeur dégagé par la « solution » capitaliste de la crise. Pour sortir de la crise des années trente sans sortir du capitalisme, l'humanité a payé le prix de cent millions de morts, le prix d'Auschwitz et de Hiroshima.

Avec le niveau actuellement atteint par l'armement -avant tout mais pas seulement, de l'armement nucléaire-, avec les processus de destruction de l'environnement en cours, avec la montée de la faim dans le monde, ce potentiel destructeur devrait aujourd'hui être multiplié au moins par cinq. Il implique le risque réel de destruction de l'infrastructure matérielle et humaine sur terre.

Depuis 1914, l'humanité est confrontée avec le dilemme : socialisme ou barbarie. Deux guerres mondiales, d'innombrables guerres locales, la montée périodique de dictatures sanguinaires fascistes, semi-fascistes, militaires, l'extension de la torture dans plus de soixante pays : tout cela prouve que la notion de « barbarie » n'est ni propagandiste, ni mystificatrice, ni abstraite,mais chargée d'un contenu réel de plus en plus dramatique. Mais aujourd'hui, avec l'armement et le surarmement nucléaire, le dilemme « socialisme ou barbarie » prend une dimension nouvelle plus précise encore. Aujourd'hui, la victoire mondiale du socialisme est devenue une question de survie physique du genre humain. Aujourd'hui, à long terme, le dilemme est «socialisme ou destruction du genre humain ».

Je dis : « à long terme». A court terme, et à moyen terme, le capital international se heurte à des obstacles et à des résistances immenses pour appliquer un cours vers la reconquête des marchés perdus, c'est-à-dire un cours vers la troisième guerre mondiale. Parmi ces obstacles et ces résistances, il y a avant tout la force du mouvement ouvrier et du mouvement antiguerre dans les pays impérialistes, et la force du mouvement anti-impérialiste dans les pays semi-coloniaux et dans les pays dépendants. Aujourd'hui, ce que la remilitarisation met à l'ordre du jour dans l'immédiat, ce sont des guerres contre-révolutionnaires locales, comme l'agression au Liban contre la révolution palestinienne, l'agression contre la révolution centre-américaine, l'agression contre la révolution en Afrique australe. Avant que les défaites très sévères ne soient infligées au mouvement ouvrier et au mouvement de masse des principaux pays du

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1 monde capitaliste, la troisième guerre mondiale n'est pas à l'ordre du jour.

Mais justement en fonction de la gravité et de la durée de la dépression, le risque de troisième guerre mondiale aura tendance à augmenter dans la mesure où l'offensive d'austérité et de remilitarisation réussit à affaiblir ou à désarticuler le mouvement de masse et les organisations de masse dans les principaux pays capitalistes du monde.

Pour nous, ce n'est pas quelque chose de tranché d'ores et déjà, les batailles décisives sont devant nous, non derrière. Pour prendre, avec tous les risques inhérents aux analogies historiques, les étapes préparatoires à la Seconde Guerre mondiale, nous sommes aujourd'hui en 1929 et non en 1933 ou en 1938. La marche vers la Seconde Guerre mondiale aurait pu être renversée si Hitler n'avait pas pu prendre le pouvoir, si Franco avait été battu, si la montée révolutionnaire en France n'avait pas été étouffée par le Front populaire. Les grandes batailles de classe à venir en Europe occidentale, au Brésil, au Mexique, en Argentine, en Inde, au Canada, en Afrique du Sud, au Japon et sans doute finalement aux Etats-Unis, décideront de la marche vers la troisième guerre mondiale, donc du sort de l'humanité.

On peut se poser la question : est-il rationnel pour le capitalisme, même chapeauté par un personnel politique de droite et d'extrême droite, d'envisager une « solution » à la crise par la guerre nucléaire mondiale? La question elle-même est mal posée. La société bourgeoise dans son ensemble est caractérisée par une combinaison sui generis de rationnalité partielle et d'irrationnalité globale. La même caractéristique s'applique aux armements.

Mais dans la mesure où il y a effectivement un fond irrationnel dans le projet de guerre nucléaire, cela n'implique nullement que ce projet soit irréalisable. Auschwitz aussi était irrationnel du point de vue des intérêts d'ensemble de l'impérialisme allemand, y compris du point de vue d'une guerre impérialiste cherchant à obtenir la victoire. Néanmoins, Auschwitz a été réalisé. C'est la préparation de ·l'accoutumance politique et idéologique des masses à l'irrationnel et au monstrueux qui est décisive à l'étape actuelle pour l'impérialisme dans la perspective de la préparation de guerre.

Voilà le but central de l'offensive non seulement anticommuniste, antimarxiste, antisocialiste dans les mass media et dans les universités bourgeoises, mais d'une campagne contre la science, contre la raison, contre les idéaux de la révolution bourgeoise et du siècle des Lumières, voire contre les idées égalitaristes élémentaires présentes dans la tradition religieuse judéo-chrétienne. La barbarie des idées précède la barbarie des faits. C'est pourquoi une contre-offensive théorique vigoureuse doit être déclenchée pour défendre contre la bêtise au front de taureau, mais dotée de formidables moyens matériels de diffusion et de pression, le marxisme, le socialisme, la science, la raison, les droits égaux de tous les hommes et de toutes les femmes qui habitent notre planète.

Cette contre-offensive est hypothéquée par une réalité objective : la situation réelle, économique, sociale, politique, idéologique, culturelle, morale dans les pays de l'Est, les sociétés bureaucratisées de transition entre le capitalisme et le socialisme, les Etats ouvriers bureaucratisés. Nous rejetons évidemment toute notion d'un « socialisme réellement existant » où que ce soit dans le monde. Nous rejetons de même toute notion selon laquelle Marx serait responsable des pratiques de la bureaucratie soviétique, ou des pratiques de la bureaucratie social-démocrate réformiste. En revanche, nous enregistrons un fait qui pèse sur nous tous. Lors de la crise des années trente, il y avait une quasi-unanimité dans le mouvement ouvrier mondial autour d'une idée centrale : le capitalisme est en crise ; la solution, c'est la planification socialiste. Aujourd'hui, il y a une part importante du prolétariat mondial, y compris des membres des partis communistes, qui ne trouvent plus cette réponse suffisante.

La raison fondamentale qui explique ce changement, ce n'est pas la propagande impérialiste, ni la pression de milieux petits-bourgeois démoralisés et sceptiques, bien qu'il ne faille pas sous-estimer l'importance de ces facteurs. La raison fondamentale, c'est l'appréhension, tardive· mais salutaire, par le prolétariat international, de la réalité économique et sociale dans les pays de l'Est, telle qu'elle a été révélée de manière éclatante par la montée de la révolution et de la contre-révolution politiques en Pologne. La crise économique et sociale à l'Est est un facteur constitutif de la crise mondiale. Elle n'est pas identique à la crise capitaliste, bien qu'elle soit influencée par elle. Elle est spécifique à ces sociétés. Elle pèse lourdement sur la conscience moyenne du prolétariat international. Elle doit être prise en charge franchement, en théorie et en pratique, par les marxistes du monde entier.

Il est certain qu'une réponse purement théorique et propagandiste ne donnera jamais satisfaction suffisante aux larges masses. Aussi longtemps que n'existera pas, dans les faits, un« modèle» de société de transition qui transcende de manière décisive les abus, aberrations, gâchis, inégalités, oppressions qui existent aujourd'hui à l'Est, notre réponse ne convaincra pas tout le monde. Mais cela ne signifie pas qu'il faut attendre la victoire de la révolution socialiste à l'Ouest de la révolution politique à l'Est ; qu'il faut attendre cette révolution à l'Est pour défendre de manière résolue ce que la planification socialiste -c'est la réponse socialiste à la crise capitaliste - est réellement.

Nous disons que l'économie et la société fondées sur la science et la technique contemporaines sont devenues trop complexes et trop lourdes de catastrophes pour être gérées par de quelconques « experts » -d'ailleurs de moins en moins compétents-, par de quelconques minorités élitaires, qu'elles soient bourgeoises à l'Ouest ou bureaucratiques à l'Est. De la même manière, nous croyons que cette crise mondiale est trop grave pour être laissée à la merci de « lois objectives du marché » se réalisant derrière le dos de l'humanité.

Cette crise ne sera résolue que si les masses prennent en main elles-mêmes la gestion de leurs propres affaires, de l'économie, de l'Etat, de la société.

1er juin 1983

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Léon Sedov.

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