La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Remobilisation ouvrière en Espagne

· Critique communiste, n° 44, septembre 1985 · p. 24-26 · 2 625 mots

1. Mouvement communiste (MC): organisation révolutionnaire d'ori!(ine maoïste avec laquelle la LCR réalise une certaine unité d'action. Commission ouvrière (CCOO): centrale syndicale liée au PCE dans laquelle on retrouve les différentes fractions de ce parti, les organisations issues de ses differentes scissions et de nombreux groupes d'extrême gauche. EMK: nom du MC en Euskadi. 2. UGT: Union générale du travail. Confédération syndicale liée au PSOE. 3. Pacte de la Moncloa : pacte social si!(né en 1976 par lequel/es organisations du mouvement ouvrier apportaient leur appui à la transition du franquisme vers la démocratie bourgeoise et renonçaient à la lutte pour la défense des intérêts ouvriers. 4. PSOE: Parti socialiste ouvrier espagnol. Aujourd'hui au gouvernement.

Remobilisation ouvrière

en Espagne

Entretien avec Miguel ROMERO, dirigeant de la LIGA COMUNISTA REVOLUCIONARIA

Le vn• Congrès de la Liga comunista revolucionaria (section de la 1v• Internationale de l'Etat espagnol, s'est tenu du 25 au 28 juillet à Madrid. Il a réuni plus de deux cents délégués et observateurs : de nombreuses organisations de l'Etat espagnol, comme le Mouvement communiste (MC), les Commissions ouvrières (CCOO), le mouvement anti-OTAN (CAO), l'EMK 1 et bien sûr des camarades du POUM, quelques délégations de l'Internationale, du PRT mexicain, du PSR du Portugal, de la LCR de France et du Secrétariat unifié.

Sous le slogan « La solucion : la revolucion >>, les délégués ont débattu de la situation politique, de la stratégie révolutionnaire, du travail et des tâches de l'organisation pour les prochaines années dans les différents secteurs, mouvement ouvrier, mouvement pour la paix, mouvement femmes et la jeunesse. Ces débats eurent lieu après deux succès incontestables du mouvement de masse : le 5 mai dernier, des centaines de milliers de personnes manifestaient contre l'OTAN et les bases américaines ; le 20 juin voyait la réussite de la grève générale appelée par les syndicats (moins I'UGT 2 bien sûr !) contre la politique gouvernementale d'attaque de la protection sociale. Dans ces deux échéances, nos camarades ont joué un rôle important. La LCR est implantée dans l'Etat, elle représente une force organisée dans trente villes et ses trois fédérations les plus fortes sont en Euskadi, en Catalogne et dans la province de Madrid. 30% des militants sont dans la production et elle a une petite expérience de travail paysan en Andalousie. Elle compte 25 % de camarades femmes et 250 camarades dans la JCR.

A l'issue de ces quatre jours de débats, nous avons demandé à Miguel Romero, membre du BP de la LCR, de faire le point sur la situation et celle de son organisation. e Depuis le pacte de la Moncloa 3, le Cela s'est combiné avec la victoire mouvement ouvrier a connu un recul électorale du PSOE 4 qui créa certaines assez fort. Dans ces conditions, com- illusions. Les gens n'espéraient pas ment/ut possible la grève générale du 20 beaucoup du PSOE mais attendaient juin, comment s 'est-elle déroulée, quels quand même une situation meilleure, en sont les fruits ? avant tout pour les problèmes du chô-

Image et de la reconversion industrielle. Du pacte de la Moncloa à l'année Mais il apparut vite que le PSOE faisait 1981, on a connu une destruction une politique sociale beaucoup plus massive de l'avant-garde du mouvement dure que n'importe quel gouvernement ouvrier. Une majorité des cadres de la de droite. Dans cette situation, des lutte antifranquiste se sont retirés de secteurs ouvriers comme les sidérurgisl'activité. Mais une minorité a résisté et tes ou les travailleurs de la construction est restée organisée dans les usines. navale, où les révolutionnaires ont un

L'année 1981 a vu la naissance d'un poids réel, sont passés à l'action et ont mouvement différent, le mouvement rencontré un appui social très imporanti-OTAN, composé de jeunes, de tant. Ce furent les mobilisations les plus militants, avec peu d'ouvriers mais un importantes depuis 1978. Les révoluimpact très grand dans la société. Ce tionnaires, bien qu'isolés dans les mouvement a démontré qu'il fallait lut- Commissions ouvrières durant le pacte ter et a animé la vie politique du pays. social, avaient commencé à rencontrer

Page 25

un écho, ce qui modifia les rapports de force à l'intérieur des CCOO. La crise du PC se manifesta ouvertement lors du congrès de cette centrale, et la ligne de résistance gagna en influence sur les syndicats.

Nous nous servions de cette situation pour faire pression sur la direction. Un thème principal de notre agitation a été la grève générale de solidarité. Nous n'arrivions pas à l'imposer mais cette idée prit de l'importance. Et quand apparaît la grande attaque contre la Sécurité sociale, cette idée s'impose. La direction même, soumise à une forte pression de la base, s'est décidée à convoquer la grève générale.

Ce fut un énorme succès, avec la participation la plus importante chez les travailleurs de l'industrie: 90% dans la métallurgie, 80 % dans le bâtiment, 30 % dans les services. Les cadres syndicaux ont cru à cette grève, qui a été convoquée de manière unitaire par les syndicats sauf l'UGT. L'expérience la plus importante pour l'avenir fut celle des piquets de grèves. A zéro heure, cent mille travailleurs étaient là organisés unitairement. Il y eut des manifestations et, souvent, des affrontements avec la police.

Avant la grève, il y eut un travail important de préparation des syndicats combatifs avec la gauche révolutionnaire. L'envie de lutter était très importante et nous avions décidé que 100 % de notre organisation (la LCR) serait dans les piquets. Ce fut une expérience inoubliable.

Une grande partie des cadres qui ont fait les piquets essayaient encore, il y a deux ans, de justifier le pacte social. C'est dire l'importance de cette grève générale pour le futur. Nous avons fait la démonstration qu'il était possible d'organiser la grève générale, malgré ce que disaient les directions syndicales. Le vrai changement dans la situation du mouvement ouvrier est que beaucoup de gens, à un niveau de masse, ont compris qu'il fallait lutter, même si les chances de vaincre étaient limitées. C'est une volonté de résistance, contrairement à la démoralisation qui sévissait il y a quatre ou cinq ans après chaque échec d'une lutte. e L'UGT n'a pas appelé à cette grève générale. Quels sont les rapports du PSOE, qui dirige ce syndicat, avec le mouvement ouvrier ? Y a-t-il des possibilités de divergence au sein du PSOE?

Le PSOE a des relations organiques très faibles avec le mouvement ouvrier. Un exemple : au congrès du PSOE l'an dernier, il n'y avait pas un seul ouvrier de la production. 70% de ses membres sont des fonctionnaires de l'appareil d'Etat. Le PSOE s'appuie sur l'UGT qui est un syndicat avec une force considérable, mais peu de capacités de mobilisation et qui repose sur les couches les plus conservatrices du mouvement ouvrier. Ce syndicat rencontre une difficulté à jouer les courroies de transmission - on appelle ses cadres les « contremaîtres du PSOE » - parce que le gouvernement socialiste ne peut pratiquement faire aucune concession sur le terrain social.

La crédibilité de ce gouvernement auprès des travailleurs est aujourd'hui très faible, ce qui n'exclut pas, bien sûr, un appui électoral. Mais du point de vue de la confiance politique envers le PSOE, il y a peu d'illusions. Le slogan principal du PSOE, «Moderniser », montre qu'il n'a rien à offrir, que c'est un projet abstrait, peu convainquant quand il s'agit de faire des sacrifices.

Du fait de cette faiblesse des relations organiques du PSOE avec le mouvement ouvrier, les luttes importantes ne produisent pas de grandes différenciations en son sein. Le seul événement qui pourrait produire ces différenciations serait un échec électoral. Les conflits entre le gouvernement et I'UGT lors de la grève du 20 juin, - car le syndicat ne pouvait appuyer directement le pouvoir - apparaissent comme des divergences au sein de la même famille ! e L'autre partie de la gauche réformiste, le PCE, cannait une crise très grave. Après l'exclusion de l'aile la plus droitière et du courant ((pro-soviétique >> autour de Cal/ego, la dernière rupture provient de Carrillo avec son successeur lglesias. Quelle est la situation du PCE et les raisons de ces ruptures ?

La lutte de Carrillo dans le PC est une lutte d'appareil, deux tendances d'appareil s'affrontent. Elle a cependant un certain contenu politique. L'idée la plus importante de Carrillo est que le PC doit se différencier de manière très claire du PSOE, comme une opposition plutôt dure au gouvernement, afin de récupérer la gauche du mouvement ouvrier et renforcer son identité. Cela ne vaut d'ailleurs pas que pour le PC. Un parti de gauche aujourd'hui, dans l'Etat espagnol, doit se présenter comme une opposition dure au gouvernement pour rencontrer un écho favorable.

Santiago Carrillo craint la concurrence des «pro-soviétiques». C'est pour cela qu'il recommence à parler de la Révolution d'Octobre et ne critique plus l'URSS. Il veut affirmer l'image du parti et ses traditions. Il est pourtant mal placé pour donner cette image gauche, lui qui a dirigé le parti avec la politique la plus droitière. De plus, dans la pratique, les carrillistes ne font pas cette politique de gauche, radicale, par exemple dans les CCOO. L'unique espoir du courant Carrillo est que le PC subisse un échec électoral très important, de manière à ce qu'il puisse revenir à la direction. Il prendrait alors en main un parti très affaibli. Si ce scénario ne se réalise pas, il est possible que la majorité des militants du courant Carrillo rejoignent le parti « pro-soviétique » ou rentrent tout simplement chez eux.

Le projet Iglesias est de refaire l'expérience du PSOE - du PSOE de la victoire électorale - sous sa propre direction. Leur hypothèse est qu'il existe un bloc social à gauche qui a voté PSOE en 1982, qui est déçu aujourd'hui et qu'ils peuvent récupérer en reprenant plus ou moins les mêmes propositions que le PSOE d'alors. Avec un parti très affaibli, Iglesias a dû envisager une politique de convergence parce qu'il savait que, seul, le PC n'était pas capable d'attirer ce bloc social. Il a donc essayé de donner une image nouvelle du PCE avec la politique de convergence : en théorie, une volonté de construire une unité à la gauche du PSOE ; en pratique récupérer l'image de marque du PSOE de 1984 pour éviter une déroute.

Cette politique ne rencontrera pas de succès important, même si les scores électoraux peuvent augmenter un peu (passer de 5 % à 8 ou 9 %), ce qui peut apparaître comme une petite victoire.

En aucun cas le parti ne recouvrera son poids politique. Car cette ligne est impossible. Dans les deux mouvements de masse les plus importants, il n'a pas de forces suffisantes. Dans le mouvement anti-OTAN, ses forces sont importantes, mais il n'a pas l'hégémonie. Il contrôle les CCOO, mais de manière très affaiblie, laissant la direction de nombreux secteurs à d'autres courants, par exemple la métallurgie à Carrillo et Barcelone aux «pro-soviétiques». e Six semaines avant la grève générale, il y avait des manifestations contre l'OTAN et Reagan. Quelles sont les relations entre ces deux importants mouvements ?

Ces relations sont peut-être le facteur le plus important de la situation politique pour l'avenir. Les choses ont beaucoup progressé depuis deux ans. Le mouvement ouvrier a commencé à avancer les revendications pacifistes. Nous, LCR, avons commencé à faire des référendums sur l'OTAN dans les usines ; aujourd'hui, c'est une politique généralisée des CCOO. Le mouvement ouvrier a joué un rôle important dans

Page 26

les mobilisations du 5 mai et ça va continuer.

L'avancée existe aussi dans l'autre sens, les principales organisations pacifistes ayant appelé à la grève générale. Elles n'ont cependant pas joué un rôle important ce jour-là. Elles avaient des difficultés pour être opérantes, pour savoir que faire. Nous avions proposé aux organisations pacifistes de s'occuper des piquets de grève devant les grands magasins. Elles n'ont pas pu le faire. Mais ces relations vont encore progresser et c'est notre travail que de les faire avancer. e Le prochain référendum semble déterminant pour l'avenir du mouvement anti-OTAN Quelles sont les perspectives ?

Le référendum est une bataille politique décisive. La campagne débute en septembre. L'organisation unitaire, CEOP (Coordinacion estatal de organizaciones pacifistas) pose d'autres problèmes, au-delà du référendum : comme la neutralité de l'Etat espagnol (neutralité conçue comme politique active de solidarité avec les pays dominés), le départ des bases américaines et les revendications antimilitaristes.

Nous préparons donc la continuité d'un mouvement qui, après le référendum, rentrera dans une phase d'agitation nouvelle qui pourra être plus difficile. Il n'y a cependant pas de raisons de croire que le mouvement perdra de l'impact. Même si les conditions sont plus dures, le mouvement devra être plus fort, plus radical. e Le VII• Congrès de la LCR a beaucoup traité la question de la constntction du parti et de l'organisation aujourd'hui. Quels étaient les termes du débat?

Le plus important pour ce congrès fut de faire du parti un centre d'initiatives, d'actions dans les mouvements de masse, mouvement ouvrier, mouvement anti-OTAN, et aussi dans le mouvement féministe et la lutte contre l'oppression nationale. Dans chaque mouvement, nous développons une politique unitaire avec les secteurs les plus combatifs et avec les organisations de la gauche révolutionnaire. Notre ligne fondamentale est la politique d'unité des révolutionnaires dans les mouvements de masses. Nous voulons avoir une image de parti d'agitation politique et sociale. Notre société, qui est d'une passivité assez grande, est cependant très sensible aux mouvements de masse. L'important aujourd'hui, c'est donc une agitation, une agitation radicale. 5. He"i Batasuna : organisation politique basque liée a ETA. H B recueille 15 % des voix aux Nous allons réaliser cela sur trois élections en Euskadi et a des députés. thèmes : le syndicalisme de résistance, la bataille pour le référendum et la préparation de l'après-référendum pour le mouvement anti-OTAN; enfin, la bataille démocratique : dénonciation de la torture, dénonciation du climat anti-terroriste et solidarité avec Euskadi.

Nous allons faire un effort énorme pour renforcer notre parti. Nous en avons beaucoup discuté dans ce congrès. Des camarades craignaient que notre effort pour renforcer le parti signifie un recul de notre politique unitaire traditionnelle et un recul dans la construction du parti révolutionnaire. Je ne le crois pas. Nous allons avoir une politique très unitaire dans la pratique et la meilleure aide qui puisse exister à notre projet d'un parti révolutionnaire serait que notre parti soit plus fort.

La Ligue veut être un parti présent partout où cela bouge et je pense que, dans les temps à venir, nous allons croître. Nous savons bien qu'un parti ne sort jamais d'une crise par le seul fait de la situation objective. Il faut se battre pour en sortir. Nous sommes en train de gagner cette bataille et ce VII" Congrès en est une preuve. e La question nationale est primordiale dans l'analyse de l'Etat espagnol. Quels sont les rapports de la LCR avec les mouvements nationalistes ?

Les relations avec les mouvements nationalistes sont importants dans l'action. Mais l'unique mouvement nationaliste est le basque et, dans une certaine mesure, le mouvement galicien.

A propos d'ETA, nous reconnaissons que c'est la direction politique totalement hégémonique du mouvement nationaliste révolutionnaire. Nous sommes inconditionnellement solidaires d'ETA contre toute répression et nous prenons part aux actions du mouvement de libération nationale basque, dans la lutte politique, culturelle, antirépressive ...

Mais les relations quotidiennes avec HB (Herri Batasuna) 5 sont très difficiles, parce que c'est une organisation très sectaire. De plus, nous avons des désaccords très importants avec HB. Nous prenons part en effet, logiquement, à la lutte contre l'oppression nationale, comme communistes. Et eux sont nationalistes révolutionnaires.

Malgré toutes ces difficultés, nous continuerons à chercher les relations politiques les plus unitaires avec HB et avec ETA, qui sont une composante indispensable de la lutte populaire en Euskadi.

Propos recueillis par Alain Matos

Une erreur sur cette page ?