C'est sur le plan international que
Gorbatchev doit trouver la clé de ses réformes intérieures ...
L'URSS est entrée dans sa septième année de guerre en Afghanistan, et les buts de son invasion de 1979 ne sont toujours pas limpides, non seulement pour les observateurs extérieurs, mais y compris pour des dirigeants soviétiques de degré moyen. C'est du moins ce qui ressort de conversations qu'a eues Flora Lewis, du New- York Times, qui les a rapportées dans une interview accordée à Défis afghans 1 • Un officiel de Moscou, qu'elle décrit comme " pr.1s très haut placé, mais très bien informé ", reconnaissait que l'URSS avait mal calculé son coup en Afghanistan et avait intérêt à se retirer, tandis qu'un autre, évoquant le Kazakhstan, disait : " Ça nous a pris vingt-cinq ans pour le pacifier, mais on y est arrivé : si on ne nous aide pas à résoudre le problème afghan, nous y mettrons vingt-cinq ans, mais nous y arriverons. " Quoi qu'il en soit : engrenage à partir d'une " aide ", initialement conçue comme devant être rapide, ou exécution d'un plan d'absorption, l'affaire d'Afghanistan ne peut pas être considérée comme ·un cas " à part ", une exception de la politique extérieure soviétique que l'on pourrait extraire de l'ensemble et traiter isolément. Si elle est effectivement le " monstre " de cette politique, c'est dans le sens de l'apparition de ses caractères poussés à leur point extrême, mais qui en révèlent l'essence. De ce fait, l'examen de l'avenir de cette sale guerre ne peut pas être traité hors du cadre de la politique générale du Kremlin, qu'il faut donc examiner à la lumière de ce que le règne de Gorbatchev peut apporter de nouveau.
Quoi de neuf
avec Gorbatchev ?
L'avènement de Gorbatchev suscite des illusions en quelque chose comparables à celles du règne de Khrouchtchev. Contre toute expérience, il ne manque jamais d'optimistes pour, à chaque annonce de réformes, saluer la remise en marche dans la voie du socialisme, additionner les progrès et faire confiance à l'évolution.
Certes, Gorbatchev n'égale pas Brejnev-Tchernenko. Pour la première fois, c'est un " jeune " bureaucrate-technocrate qui vient d'accéder au pouvoir. Et il est, à n'en pas douter, un réformiste, mais un réformiste bureaucratique. Ses ambitions rénovatrices ne vont pas dans le sens de plus de socialisme mais au contraire, sont déterminées, comme l'écrivait Trotsky: " par les intérêts de la classe dirigeante qui a abandonné tous les principes sauf celui de l'autopréservation 2 ". Il s'agit pour lui de tenter de rationaliser le système en accentuant la centralisation, réduisant les organismes administratifs intermédiaires, et en mettant ainsi en contact direct le pouvoir central et les technocrates du secteur productif. La lutte contre les " abus " et la corruption est dans la même logique de tentative de liquidation d'un bureaucratisme grossier et primitif au profit d'un technocratisme moderniste, contre la logique de l'absurdité russe archaïque et ses gâchis, vers une efficacité américaine. Pas le moindre signe de démocratisation du système dans ses projets. L'insistance mise sur la discipline et les esquisses d'un nouveau " stakhanovisme " vont même en sens contraire, avec tout juste quelques soupapes bien contrôlées ouvertes de façon paternaliste.
La victoire longue et difficile de ce courant " moderniste " de la bureaucratie n'a pas été permise seulement par l'épuisement des septua-octogénaires néandertaliens élevés dans l'ombre de Staline, mais certainement surtout par les risques que fait planer la cc stagnation " sur la société, pour reprendre le mot dont le nouveau dictateur de Moscou, Yeltsine, a relevé l'cc apparition " dans le cc vocabulaire du parti 3 ".
Cette stagnation, mot plus propre que celui d'u immobilisme" (qui laisse l'idée d'une pure absence de changement), résulte du retard de plus en plus criant entre la croissance économique - dont le taux d'ailleurs baisse - et celle des besoins sociaux, du retard, non pas diminuant mais croissant, par rapport au développement des sociétés capitalistes, enfin de l'encrassement cumulatif de l'appareil économique par le gaspillage des investissements plus encore que par le pillage bureaucratique direct.
L'effet de cette stagnation sur l'économie militaire, essentielle à la bureaucratie, dont l'égalité d'armement avec les Etats-Unis est devenue l'unique moyen de défense de son système, oblige à donner à celle-ci une priorité absolue qui ne peut s'effectuer qu'aux dépens des masses travailleuses.
Là se trouve l'axe de la politique nouvelle de Gorbatchev. C'est sur le plan international qu'il doit trouver la clef de ses réformes intérieures. Il est donc stupide de croire purement propagandistes ses offres de limitation d'armements et de règlement pacifique des conflits Est-Ouest. Sans allégement de la course aux armements, toutes les réformes buraucratiques sont vouées d'avance à l'échec.
Mais là, précisément, on a avec Reagan un refus de toute amorce de négociation pour une désescalade. Pour réactionnaire qu'elle soit, cette attitude est sans doute, du point de vue de l'impérialisme, marquée de plus de clairvoyance qu'on le croit. En effet, la stratégie de l'impérialisme américain ne peut prétendre, sans prendre de trop hauts risques, régler l'incompatibilité des deux systèmes par une guerre atomique, toutes choses restant égales, alors qu'au contraire le pari de la déstabilisation de l'URSS à terme vaut les faux frais qu'elle entraîne.
C'est dans ce cadre que le devenir de la guerre d'Afghanistan se situe, mais compliqué de problèmes particuliers.
Au cours des derniers mois, la guerre s'est vue
Chaque jour, des tonnes de matériel militaire transitent par la route qui mène de la frontière russe à Kaboul.
portée à un niveau supérieur. Certains n'ont pas manqué d'en conclure que cela signifiait que les propositions de négociation et l'évocation d'un plan de retrait des troupes d'invasion n'étaient que ruses grossières. Cela n'est pas évident si l'on en juge par ce que l'on a vu dans le passé en Algérie et au Vietnam, où la volonté de se retirer et les premières offres de paix ont été précédées et accompagnées de tentatives d'améliorer les positions stratégiques et politiques par des coups de boutoir sanglants.
Ceux des derniers temps ont été terriblement durs et parmi les plus coûteux en victimes des deux côtés, et surtout en civils.
Mais le fait est là : ils se sont soldés par des échecs. Et cela en dépit des forces et des moyens mis en œuvre : un corps expéditionnaire élevé à 160 000 hommes ; des opérations montées avec des corps de 1 0 à 15 000 hommes ; un armement écrasant, en particulier en artillerie lourde dont le feu rase le champ de chaque offensive ; une adaptation acquise à la guerre contre la guérilla, allant de l'utilisation des unités spéciales du SPETSNAZ qui relève des services secrets militaires et dont les hommes sont parfois largués en vêtements civils afin de surprendre les moujahidin, et jusqu'aux leurres, largués par hélicoptère, destinés à dévier les missiles SAM 7 à guidage thermique utilisés par la résistance, et aux appareillages électroniques (sismographes équipés d'appareils radio) signalant les mouvements des moudjahidin, c'est-à-dire un appareillage sophistiqué que les Américains utilisèrent les premiers dans la lutte antiguérilla en Amérique latine et au Vietnam 4 •
Chaque offensive a, certes, vu la résistance obligée de céder du terrain mais, après chaque retraite, elle a en général réoccupé les positions dont elle avait été chassée. Ainsi au Paktia, et en particulier après les offensives pour le contrôle de la route de Gardez à Khost, ville clef pour le passage de la frontière, qui n'ont pas abouti à une occupation continue. Pareillement à Kandahar où, malgré la vulnérabilité des positions des moudjahidin, ils n'ont toujours pas été délogés après la plus massive des attaques. La guerre des passages à la frontière, objectif le plus décisif des Russes, n'a toujours pas abouti.
Ce sont ces échecs militaires qui ont entraîné - et là encore, on pense aux précédents du Vietnam - la terrible pratique de la terre brûlée, destinée à couper la résistance de sa base vivrière. Systématiquement, les villages des zones stratégiques sont bombardés et détruits de fond en comble, les récoltes et les troupeaux anéantis, les systèmes d'irrigation séculaires qui acheminent l'eau des montagnes vers les champs -et sans lesquels il n'y a pas d'agriculture possible dans ce pays de terres ingrates - sont saccagés. C'est à une telle tactique qui relève de ce que le droit international - en principe reconnu par l'URSS - considère comme des crimes de guerre que la célèbre vallée du Panshir doit de devenir un désert.
De telles pratiques trahissent la faillite politique. Et c'est cette faillite politique qui s'est
répercutée à Kaboul dans le remplacement de Babrak Karma!, comme chef du PDPA, par Mohamed Najiboullah, le chef du Khad, le KGB afghan, donc homme du KGB même, et dont l'ascension manifeste la fin des dernières miettes d'autonomie du parti afghan et le contrôle direct de la bureaucratie du Kremlin sur la politique intérieure afghane, réduite maintenant à des opérations de type colonial classique, combinant la terreur avec la corruption des vieux notables réactionnaires auxquels sont faites toutes les concessions idéologiques qu'ils peuvent désirer, et avec la culture savante des haines ethniques, en particulier au sein des tribus pakistanaises de la frontière. « Mongolisation )) ?
Cependant cette politique a-t-elle le temps pour elle? L'URSS pourra-t-elle opérer ce qu'on appelle la " mongolisation ., de l'Afghanistan?
Ceux qui croient à la possibilité d'une " assimilation structurelle ., réussie grâce au temps - qu'ils la souhaitent ou qu'ils la réprouvent -oublient en général une chose: c'est que les précédentes " assimilations structurelles ., , intérieures -comme en Asie centrale, ou en Mongolie - ou extérieures - comme en Europe de l'Est-, ont toutes connu un plus ou moins grand soutien de masse, approuvant la collectivisation et l'abolition du régime antérieur, alors que même les quelques mesures " progressives " prises avant l'invasion russe sous le gouvernement Taraki, par l'absurdité bureaucratique de leur application, avaient entraîné une opposition générale des populations, entraînant les premiers soulèvements, et que loin de les corriger tout en gardant une orientation " socialiste ., , le régime Karma! a fait machine arrière, donnant des gages aux représentants du passéisme social. Sous Najiboullah, c'est cette voie cynique qui est poursuivie. Qu'importent les structures sociales d'un pays dont le gouvernement ne contrôle pas 20 % du territoire ! Les concessions formelles à la tradition se substituent à l'utopie du socialisme de caserne de 1978. L'important, c'est le couvercle militaro-policier protégé par les chars, les mitraillettes et les hélicoptères de l'armée d'occupation.
Certes, la population se fatigue de cette guerre qui l'accable, mais cela ne peut fournir une base de masse au régime avec un tiers de la population globale en exil, plus d'un million de morts, des personnes déplacées par dizaines de milliers autour des villes et surtout de Kaboul, et la jeunesse recrutée pour l'armée dès l'âge de quinze ans. En dépit de quoi, d'ailleurs, l'armée afghane a diminué de moitié, passant de 80 000 en 1979 à 40 000 en 1985.
Même l'" élite ., des jeunes sélectionnés et envoyés en URSS pour " soviétisation ., en
J d:J· ~ c!l (1, (1:) ~ "
Of::p f!P ab VJct, QI, c:b f3P ~~ ~~~ Cb qo ()o ~ :, ... ·
• Aïe! • • •> reviennent antirusses, en particulier du fait du racisme qu'ils y affrontent.
La " mongolisation " n'aurait donc quelque chance de s'esquisser que si la résistance était complètement étouffée par un renversement de l'attitude du Pakistan, sa base arrière et l'unique voie de son ravitaillement en armes.
Et on ne peut nier qu'il y a là une terrible inconnue. Menacé à l'intérieur par son opposition " démocratique ., favorable sinon à un renversement d'alliances, du moins à un accord avec l'URSS, menacé de l'extérieur par l'URSS qui multiplie les coups de semonce sous forme de raids aériens accompagnés de bombardements, 1~ régime du général Zia est fragile, et fragile egalement son aide à la résistance afghane qu'il s'est toujours efforcé de contrôler, de marginaliser, canalisant son armement dans une limite qui ne " provoque ., pas l'URSS.
Est-ce de son propre chef que sont, par exemple, retenues les fusées Stinger, venues des Etats-Unis, et qui permettraient aux moudjahidin d'abattre les hélicoptères d'assaut, ou le fait-il avec l'accord du Département d'Etat, qui garderait ainsi le doigt sur la détente de l'escalade?
Quoi qu'il en soit, le devenir du Pakistan demeure la plus sérieuse des épées de Damoclès suspendue au-dessus de la lutte de ce peuple torturé. Les atouts de la résistance
Pour l'instant, en tout cas, rien n'apparaît comme joué, et encore moins comme perdu. _ Non seulement les Russes ne parviennent pas a remporter de victoires stratégiques, mais Kaboul même, leur réduit bourré de troupes, de police et de tout ce que l'URSS peut compter comme d'à peu près sûr comme Afghans, est l'objet d'attentats constants et est bombardé la nuit de missiles légers par les moudjahidin qui
descendent des montagnes voisines. Il est significatif que les lzvestia ait dû avouer que le lieutenant-colonel Ivan Pianzine avait été abattu dans son hélicoptère, au-dessus de Kaboul, le 10 juin dernier. Même compte tenu de ce qu'il s'agit là d'une dénonciation de la présence d'armements américains, l'aveu indirect de la précarité des défenses de la capitale est de taille.
Le plus important pourtant est l'évolution interne de la résistance, politique autant que militaire.
Le temps est fini de la domination traditionnelle des notables, sages à barbe blanche. Désormais la scène est dominée par les jeunes commandants de trente ans qui ont découvert et qui suivent la politique mondiale en même temps qu'ils ont appris la stratégie de la guerre révolutionnaire.
Dans le Paktia, pourtant très morcelé ethniquement et militairement, les guérillas se sont coordonnées pour faire face aux dernières offensives russes, échangeant des informations et évitant de se neutraliser.
Même Golbudin Hekmakiar, célèbre par le sectarisme qu'il inculquait à son Hezb-e-islami, qui s'opposait les armes à la main à toutes les autres formations et joua un rôle sinistre dans le passé récent, désarmant les guérillas et les troupes de déserteurs qui ne lui étaient pas soumises, attaquant dans le dos des forces aux prises avec les Russes, même lui pratique maintenant une certaine collaboration avec les autres formations.
Parallèlement à la coopération sur le terrain, l'Alliance des sept partis de Peshawar, à l'inverse des précédentes tentatives, dure maintenant depuis plus d'un an et, de ce fait, a de bonnes chances de se voir reconnue par différents Etats européens, après le vote le 12 juin par le Parlement de Strasbourg d'une résolution demandant cette reconnaissance.
La bureaucratie soviétique a montré qu'elle n'était pas indifférente à une telle évolution politique en donnant un écho dans sa presse au Colloque de Paris, du 30 et 31 mai dernier, dans les locaux de l'Assemblée nationale, attaquant en particulier le Bureau international Afghanistan - qui, depuis six ans, centralise en France les efforts d'aide à la résistance -, l'accusant d'être l'organisme qui " aide les contre-révolutionnaires à passer la frontière du Pakistan ". Gorbatchev peut-il attendre ?
Au-delà de l'étape qu'il a marquée vers la reconnaissance de la résistance par les Etats européens, le Colloque de Paris a eu l'intérêt de voir les meilleurs spécialistes des questions qui permettent d'appréhender le développement du conflit afghan confronter leurs vues et conclusions. Les plus intéressants ont peut-être été les plus opposés, en cela qu'ils soulignaient des aspects extrêmes, à savoir ceux de Gérard
Chaliand, d'une part, et ceux du professeur Alexandre Benningsen, d'autre part.
Les conclusions de Gérard Chaliand sont parfaitement pessimistes. Selon lui, l'Afghanistan ne représente pas un gage probable que Gorbatchev pourrait sacrifier dans sa recherche globale d'une solution d'arrêt à la course aux armements. " Pourquoi serait-ce l'Afghanistan ? argumentet-il. C'est un pays de la périphérie soviétique, de tous les conflits locaux, c'est le moins important pour les Etats-Unis si on le compare à l'Angola ou à l'Amérique centrale ( ... ) l'Afghanistan ne semble pas constituer un enjeu central des relations entre les USA et l'URSS. "
En second lieu, Chaliand insiste sur le caractère limité de l'effort de guerre que représente l'Afghanistan pour l'URSS : " Dans l'ensemble, les pertes restent relativement limitées : quelques milliers d'hommes par an ; pour un pays de 275 millions d'habitants, c'est parfaitement soutenable. Il meurt deux à trois fois plus de gens en France par accident de la route chaque année ( 12 000) que de soldats soviétiques en Afghanistan. Il ne faut ni sous-estimer ni surestimer la puissance de l'URSS. C'est une puissance importante dans les domaines classique et nucléaire. En Afghanistan, sur le terrain, elle n'était pas préparée à ce type de combat, mais elle est en train de s'adapter à la stratégie de la contre-insurrection. Bien sûr, l'armée soviétique est handicapée par une masse de conscrits non motivés, mais ses professionnels se sont notablement améliorés. Rappelons enfin, du point de vue logistique, que c'est un conflit qui se déroule à la frontière de l'Union soviétique. "
En outre, Chaliand rappelle qu'une armée est faite pour se battre, et que celle d'Union soviétique, à l'inverse des armées occidentales, ne s'était pas battue depuis 1945. " Pour les militaires soviétiques, ajoute-t-il, l'Afghanistan constitue un banc d'essai, un champ de manœuvres."
Enfin, Chaliand pose " comme a priori qu'il ne saurait être question pour l'Union soviétique d'opérer un retrait oû elle perdrait la face même si on essaye de sauvegarder les apparences. Quand les USA se retirent du Vietnam, c'est une défaite politique importante, mais cela n'empêche pas que l'ensemble du monde continue à reconnaître que c'est la puissance dominante du point de vue financier, économique, technologique. Tandis que la puissance soviétique est d'abord d'ordre militaire. Sa force vient de ce qu'elle inspire de la crainte: ceux qui sont sous sa domination savent ce qu'il en coûte de la défier. Pour l'Union soviétique, il est particulièrement important de faire savoir à ses adversaires , potentiels, particulièrement dans son glacis, qu'il est impossible à la longue de lui résister"·
Compte tenu, par ailleurs, des autres facteurs que nous avons rappelés plus haut, Chaliand conclut : " L'hypothèse la plus probable me semble être la continuation de la guerre, avec une intensification de la contre-insurrection sans augmentation du contingent soviétique. Cette tactique de contre-insurrection pourrait se caractériser ainsi: politique de division de la population, démoralisation de celle-ci par les bombardements, harcèlement constant de la résistance pour lui enlever l'initiative, pressions accrues sur le Pakistan. "
Il me semble pourtant que ce point de vue souffre par trop de son caractère de pure stratégie politique et militaire, et que, par ailleurs, l'absence d'opinion publique en URSS (une opinion publique exigeant expression dans des mass media) l'amène à considérer que l'écho de la guerre dans les masses soviétiques est quasi nul. Or, il n'en est rien. Si les pertes d'Afghanistan sont peu élevées, semées sur la totalité de la surface de l'URSS, elles n'en ont pas moins un effet sinistre, souligné par le retour des blessés et même simplement par celui des " libérés " démoralisés par le caractère de la sale guerre 5 • La comparaison - classique - avec les accidents de la route ne rend pas compte de l'effet psychologique de ces pertes. La publicité que la presse soviétique - dont on sait à quel point elle est strictement contrôlée - donne maintenant à la guerre d'Afghanistan, y compris à ses pertes, n'est en rien le signe de quelque ouverture libérale, mais bien de la nécessité de justifier le conflit, en insistant sur ses aspects " défensifs ". L'hypothèse qu'il s'agirait de préparer les esprits à un retrait n'est, certes, ni démontrée ni démontrable, mais cette fonction de l'information ne serait pas - éventuellement - contradictoire avec son objectif actuel immédiat.
L'idée de Chaliand que le retrait apparaîtrait comme une défaite sous-estime la capacité de justification d'une propagande sans contrepartie, et surestime les préoccupations de la bureaucratie à l'égard de l'opinion extérieure (que ce soit une erreur de sa part, c'est une autre question, mais cette autre question relève de sa nature).
Toutefois, ce qui limite le plus la valeur de l'opinion de Chaliand, ce sont les informations apportées par Alexandre Benningsen. Eminent spécialiste du monde islamique, celui-ci explique que " les rapports entre Russes et musulmans sont ceux d'un empire colonial ( ... ). Les Russes sont les maîtres, détenteurs du pouvoir réel ; les musulmans, des colonisés qui n'accèdent qu'à l'apparence de l'autorité. La xénophobie dans les deux sens est généralisée et elle croît en intensité. Elle s'exprime aussi bien chez les kolkhoziens que chez les membres de la Nomenklatura, chez les croyants que chez les communistes. Si l'empire soviétique tient, c'est par la force et non pas grâce à l'existence d'une doctrine politique qui a su résoudre le problème national (comme le prétendent les Soviétiques). Il faut ajouter encore que les territoires musulmans de l'URSS furent parmi les centres les plus prestigieux de la culture islamique. Les musulmans soviétiques n'ont
aucun "complexe d'infériorité" vis-à-vis de leurs maîtres, et s'ils acceptent le communisme (en l'arrangeant d'ailleurs à leur façon), ils refusent l'autorité des Russes. Il n'y a ni assimilation culturelle, ni symbiose biologique entre les deux communautés ".
Or, "les musulmans de l'URSS sont aujourd'hui plus de 50 millions. Ils seront plus de 75 millions à la fin du siècle, car ils connaissent une véritable "explosion démographique", comparée à la "croissance zéro" des Slaves. En l'an 2000, un citoyen de l'URSS sur quatre sera musulman, et un sur cinq turc. Tous en URSS savent que "le temps travaille pour les musulmans contre les Russes""·
Benningsen continue en montrant qu'en " 1980, le rideau de fer a édaté. Aujourd'hui, les hommes, les émissions-radio, les cassettes traversent la frontière, et avec eux les idées, les programmes et les appels à la résistance. La plupart viennent d'Afghanistan d'où les musulmans soviétiques reçoivent un triple message :
" 1. Le premier est pratique: l'armée soviétique présentée comme la première du monde, invincible, est tenue en échec depuis plus de six ans par quelques bandes mal armées. Le soldat russe se bat mal, l'officier ne vaut rien, le haut-commandement est inepte. Bref, la résistance est possible. Le Grand Frère aîné n'est pas invincible.
" 2. Le deuxième message est la redécouverte après trois générations d'isolement de la Umma musulmane, de la solidarité - plus religieuse qu'ethnique - avec les Afghans et, par-delà, avec tout le monde de l'islam. Et cette découverte est dramatique : en Afghanistan, les Russes tuent nos frères. Pour la première fois depuis la Révolution, les musulmans de l'URSS recommencent à penser en termes de ''nous, musulmans" et "eux, Russes".
" 3. En Asie centrale, la guerre afghane est perçue à la fois comme un conflit religieux - un jihad- et une guerre de libération nationale, mais dans laquelle l'islam joue un rôle essentiel. Ainsi l'islam, que la propagande soviétique présente depuis soixante ans comme une idéologie médiévale périmée, une survivance cléricalo-féodalo-capitaliste, se révèle-t-il, aux yeux des gens d'Asie centrale, plus dynamique, plus jeune et surtout plus mobilisateur que le marxisme-léninisme à la russe, poussiéreux, bureaucratique et inefficace.
(( Les sources soviétiques fournissent d'innombrables exemples de l'influence nocive de la guerre afghane sur les relations russe-musulmanes. Le plus dangereux, aux yeux des observateurs soviétiques, est le réveil religieux d'un islam fondamentaliste avec son corollaire : l'apparition au grand jour du nationalisme et sa conséquence, l'aggravation brutale d'une situation déjà difficile. En janvier 1985, parlant au XXI e Congrès du PC d'Ouzbékistan, le premier secrétaire, Osmankhojaev, a mis les points sur les i en déclarant: "La religion [islam] pave la voie au nationalisme, au chauvinisme et à
l'hostilité ethnique." On peut vraiment dire que par leur politique inepte, par leur aventure inutile en Afghanistan, les Soviétiques ont créé le tigre sur lequel ils sont assis aujourd'hui, et dont ils ne savent comment descendre ".
Alexandre Benningsen contredit donc Chaliand, disant qu'il ne peut affirmer que le conflit afghan est " une guerre au rabais ". Et il précise: "A long, et même à moyen terme, les inconvénients et les dangers du conflit afghan dépasseront de très loin les maigres avantages stratégiques ou économiques de l'occupation d'un pays qui, même vaincu, resterait pour les Soviétiques une source inépuisable d'ennuis politiques. "
Son avis est donc que " dans leur propre intérêt, les Soviétiques doivent mettre fin à la guerre, et rapidement ".
Ce contrecoup de la guerre d'Afghanistan sur le nationalisme des républiques musulmanes de l'URSS était bien le retour de boomerang le plus inattendu, pour les bureaucrates du Kremlin, dont ce type d'aveuglement est caractéristique. C'est là ce qui, dans leur politique extérieure générale, représente la particularité du conflit afghan. Celle-ci, néanmoins, ne peut annuler la volonté de Gorbatchev de le régler dans un cadre global, ce que manifeste la tentative en direction des Etats-Unis, de les voir accepter d'être leurs interlocuteurs dans les conférences de Genève. Pour l'instant tout au moins, l'Alliance de Peshawar s'oppose à une telle interposition.
La recherche gorbatchévienne d'une entente entre " Grands ", à laquelle il n'est pas sûr que
1. Défis afghans, n° 8 , mai-juin 1986. Revue d'information et d'analyse êditée par le Bureau international Afghanistan, est la mieux informée et le plus complètement des publications qui traitent des problèmes de la guerre.
2. Trots ky , Œuvres, t. 21, p . 232. On s'étonnera sans doute de voir ici Trotsky parler de la bureaucratie comme d'une classe, ce qu'il fait pourtant dans plusieurs textes de la même êpoque, quelques mois avant que ne commence sa discussion avec Craipeau, puis Burnham et Schachtman (cf. Défense du marxisme, EDI). Trotsky n'était pas léger avec la théorie, cela jette donc un coup de projecteur sur son hésitation théorique du moment et, par cela même, sur les raisons, essentiellement stratégiques, qui l'amenèrent à s'en tenir à l'analyse de la bureaucratie comme simple "caste "• excroissance parasitaire, monstrueuse, de la classe ouvrière,
Reagan ne finira pas par devoir se prêter, n'offre d'ailleurs en rien un horizon rassurant. Pour les Etats-Unis, le plus grand intérêt que présente l'Afghanistan -et précisément parce qu'il n'est pas pour eux un secteur stratégique et politique important- c'est d'être une monnaie d'échange.
Quand on annonce que l'URSS reprend ses livraisons d'armes au Nicaragua, Gorbatchev manifeste à Reagan que son intervention dans sa " zone d'influence " est conditionnée par les livraisons d'armes américaines dans la " zone d'influence soviétique ". Un marchandage entre " Grands " - on le sait - se fait toujours aux dépens des " petits ".
La " politique de paix " de Gorbatchev n'a donc rien d'une politique de retour - fut-elle timide - à une politique internationale plus conforme au léninisme. Elle est une politique étrangère de survie bureaucratique au même titre que sa politique intérieure.
Tel est le cadre dans lequel reprendront en juillet les négociations de Genève interrompues en mai, dont les représentants de la résistance sont toujours exclus et dont, par conséquent, il ne faut rien attendre.
Ce qui dénouera la situation, dans un sens encore imprévisibble, c'est la course de vitesse entre les différents facteurs contradictoires que nous avons examinés. Mais ce qui est le plus saisissant quand on survole ces six ans de guerre du Goliath russe contre le David afghan, c'est justement cette faiblesse du géant. Comme les empires coloniaux capitalistes, l'empire soviétique a des pieds d'argile. dont il pensait dans le même temps, comme de la chose dont il êtait le plus sûr (id. p. 293), c'est qu'elle ne survivrait pas à la guerre, qu'elle qu'en soit la conclusion. Dans une telle visêe, il est évident que la caractérisation de la bureaucratie êtait secondaire par rapport à la défense des assises collectivistes de la société soviétique dans la guerre elle-même.
3. Cité par Ernest Mandel, dans son article • L'URSS dans le miroir du XXVII • Congrès du PCUS ", in lnprecor, n° 221 du 9 juin 1986, p. 12.
4. Rapport fait au nom de la commission politique du Parlement européen sur la situation en Afghanistan ; rapporteur Hans-Gert Poettering.
5. CF. notre article : " La gangrène de l'armée soviétique )) • in lnprecor, n° 213 du 17 février 1986.