S impliquée dans le mouvement, Lutte ouvrière fut ieusement fort avare d'explications politiques. Le seul act diffusé au cours des trois semaines de grève avait pour fonction de dénoncer le caractère silencieux des dernières manifestations. 11 Ce fut la conspiration du silence. Le Parti socialiste ou plus exactement - apolitisme oblige 1- la grande mouvance clandestine social-démocrate est passée par là avec ses étouffoirs ( ... ) Enterrer l'étudiant mort une fois, deux fois, trois fois. il
C'était oublier que ces manifestations se situaient dans un contexte bien précis: on venait de gagner, mais la rage au cœur, puisqu'il avait fallu la mort de Malik. Pour le mouvement, foudroyé dans son innocence, parce qu'il ignorait que la violence policière pouvait être la meurtrière réponse du gouvernement à un mouvement majoritaire, ce sentiment était difficilement traduisible en un mot d'ordre ou un slogan.
C'est dans ces conditions que les membres de Convergences socialistes, au sein du bureau de la coordination, proposèrent que la manifestation du 10 décembre fut silencieuse. Les militants JCR s'opposèrent à cette proposition. Mais comment ne pas voir dans le respect de cette décision, dans la rue, par la grande majorité des jeunes, autre chose qu'un complot du Parti socialiste ? Plutôt qu'un mutisme imposé - les mêmes manifestations n'ont-elles pas, à un autre moment de leurs longs périples, laisser éclaté leurs cris de révolte et les slogans les plus politiques de ce mouvement?-, l'expression du deuil. Alors la douleur n'apaisait pas la colère, ni n'étouffait la réflexion, elle l'accumulait.
Une telle analyse - qui prend de front le mouvement lui-même, au moment où celui-ci rompait avec bien des illusions - est assez éclairante des maladresses et des erreurs commises par Lutte ouvrière dans le mouvement des jeunes. Il est notable. par exemple, que lorsque les jeunes se déclaraient
« apolitiques », les militants de Lutte ouvrière ont avancé masqués, sigle en poche, pour chercher à organiser les jeunes ; en particulier dans les lycées, où l'inexpérience a souvent rendu difficiles les premiers pas de la grève. Certains, « étudiants de Tolbiac ou d'ailleurs », plutôt que de conseiller honnêtement les lycéens pour que ceux-ci s'organisent et entreprennent un réel apprentissage de l'auto-organisation, ont préféré prendre le risque de galvauder les comités de grève en s'y faisant élire sans scrupules. Ils ont aussi choisi d'organiser des coordinations lycéennes sous leur égide, sans se soucier de leur représentativité et de leur indépendance.
Les lycéens devaient discuter de cette indépendance, des liens à établir avec le mouvement étudiant. Débat qui avait besoin de se faire en toute clarté, avec des interlocuteurs franchement désignés, et non par l'intermédiaire de militants camouflés. Si les lycéens n'étaient pas hostiles à recevoir «un coup de main » des étudiants pour animer leur grève, encore fallait-il qu'ils sachent à qui ils avaient affaire.
Cette expérience fut fort amère pour bien des lycéens, à juste titre très sensibles à toute récupération et à toute manipulation extérieure. Lutte ouvrière, en faisant de tels choix au cours du mouvement, a pris le risque de discréditer des organisations révolutionnaires que les jeunes ne connaissent pas.
Les efforts des militants de Lutte ouvrière auraient pu être davantage profitables au mouvement de la jeunesse s'ils avaient été consacrés à une aide réelle de mise sur pied de structures démocratiques : assemblées générales, comités de grève, coordinations représentatives... Plutôt que d'imposer coûte que coûte ses choix propres, le rôle d'une organisation révolutionnaire est de favoriser l'avancée du mouvement, en respectant ses rythmes et sa volonté.
Gaëlle Lucille