COUP DE GRAIN!
VEC l'application de J'ordonnance sur les 39 heures, nous venons de connaître une des plus importantes vagues de luttes de ces dernières années, notamment dans la métallurgie. Un mouvement suffisamment fort pour que, dans certaines grandes entreprises, le patronat. prenant la mesure du mécontentement, recule dès les premières mobilisations et renonce aux contreparties qu'il voulait s'octroyer.
C'est un sérieux avertissement pour le gouvernement qui, en vingt-quatre heures et après la rectification de Mitterrand affirmant que les travailleurs ne devaient pas craindre pour leur pouvoir d'achat, s'est déjugé partiellement.
Auroux et Mauroy, qui n'avaient cessé de prêcher pour qu'un «partage des revenus» accompagne celui du travaiL ont dû s'aligner sur ce coup de barre à gauche de I'Elysée. Ils ont laissé Edmond Maire en facheuse posture, qui s'était avancé seul à leurs côtés, et qui, dépité, n'en continue pas moins à dénoncer le
« faux pas » du gouvernement !
Le refus des travailleurs de voir leurs acquis remis en cause et leurs salaires rognés était pourtant prévisible. Dès J'automne, les travailleurs des banques avaient répliqué par une mobilisation préventive et massive aux contreparties que les patrons exigeaient d'eux en échange de douze minutes quotidiennes de travail en moins. Il était clair que les travailleurs n'étaient pas décidés, après avoir chassé Giscard, à subir les attaques patronales, la remise en cause des acquis et un chômage qui dépasse les deux millions de sans-emploi déclarés .
Près d'un million de travailleurs se sont mobilisés ces dernières semaines contre la volonté patronale d'imposer une baisse des salaires sous prétexte de réduction du temps de travail à 39 heures, et un ratissage des acquis en guise de cinquième semaine !
Ce premier conflit d'envergure contre les premières conséquences des mesures sociales du gouvernement -les patrons ne faisant qu'exiger ce que leur autorise J'ordonnance sur le temps de travail- montre clairement qu'elle est la disposition de la classe ouvrière et son attente profS,>!_lde.
C'est pour aller vite et éviter une guérilla parlementaire de la droite que la procédure des ordonnances a été adoptée, a expliqué Mauroy. Ce faisant, le gouvernement tournait le dos à l'expérience de 1936: la loi des 40 heures, la plus impopulaire dans la bourgeoisie, fut adoptée en un temps record et rares furent les députés réactionnaires à tenter d'y faire obstacle. La guérilla parlementaire avait été balayée par la mobilisation ouvrière et les occupations d'usine. Restait une droite haineuse mais apeurée et démoralisée. Le plus sûr moyen d'aller vite en ce début d'année 1982 était d'appeler à la mobilisation ouvrière à J'occasion d'un débat parlementaire sur les 35 heures. Mais tel n'était pas l'objectif du gouvernement, pour qui il s'agissait, grosso modo, de camoufler une extension de la durée réelle du travail sous une prétendue diminution du temps de travail. La formulation étant suffisamment souple et ambiguë pour que chaque patron puisse trouver l'angle d'attaque qui lui semble le plus favorable. Un exemple éclairant parmi d'autres : à Citroën-Aulnay, le patronat veut réduire les salaires, imposer 148 heures supplémentaires, ratisser tous les congés et... supprimer 3000 emplois!
Du coup, la majorité PS-PC apparaît comme aidant le patronat à réaliser ses mauvais coups.
Les résultats d'une telle politique, on a commencé à les voir avec les élections législatives partielles : une partie de l'électorat du PS et du PC se démobilise. Mauvais présage pour les prochaines élections cantonales !
Comment pourrait-il en être autrement lorsqu'on entend des ministres socialistes se mettre à «parler patron »: Mauroy annonce que les entreprises du secteur nationalisé, ancien et élargi, auront le étroit de licencier si elles le jugent nécessaire. Auroux explique que les acquis ouvriers ne sont souvent que des « privilèges » !
Le caractère « bon enfant » de nombre des dernières luttes ne doit pas tromper. On ne s'est pas privé de discuter et de critiquer la politique du gouvernement, même si l'objectif immédiat était de gagner sur quelques points précis et de donner un premier avertissement.
La « petite phrase » de Mitterrand comme quoi le pouvoir d'achat de tout travailleur doit être préservé visait à désamorcer la dynamique de politisation des conflits et à renvoyer chacun à ses problèmes particuliers. Tant pis pour la « crédibilité » du gouvernement, et pour le prestige d'Edmond Maire.
Il n'empêche que la tactique des« petites phrases», si elle permet de gagner du temps, ne fait pas le changement de politique qui est pourtant nécessaire : l'ordonnance est toujours là, avec sa logique de remise en cause des acquis et son incapacité à diminuer en quoi que ce soit le chômage. Les patrons n'ont pas renoncé à l'appliquer dans une masse de petites et moyennes entreprises. Les accords salariaux de la Fonction publique sont toujours là, avec un objectif de blocage du pouvoir d'achat. Le gouvernement maintient le principe de contreparties salariales à la réduction progressive de la durée légale du travail vers les 35 heures en 1985. Or, les négociations pour les 38 heures sont annoncées pour octobre prochain .. .
La même volonté patronale demeure, visant à imposer l'austérité aux travailleurs. Elle exerce une pression constante sur le gouvernement pour qu'il s'engage résolument dans cette voie. En même temps, certains patrons n'hésitent pas à lâcher milices et barbouzes contre les travailleurs en lutte, comme à Isigny, ou à mobiliser un encadrement anti-ouvrier, comme à Clichy.
Cette première vague de grèves contre l'application de l'ordonnance sur le temps de travail indique que chaque mesure prise sera désormais l'enjeu d'une lutte ouverte entre travailleurs et patrons. Et le gouvernement apparaît déjà ballotté entre les forces de classe qui s'affrontent.
Si les grèves ont montré leur efficacité pour faire reculer les patrons dans de nombreux cas et pour imposer un correctif- bien léger- à la politique gouvernementale, il faut faire comprendre clairement que c'est l'orientation même de compromis avec la bourgeoisie, mise en œuvre par le gouvernement, qui doit être modifiée et changée. Comme le montre l'ordonnance sur le temps de travail, cette orientation ne fait en rien reculer le chômage. Pire, elle se retourne contre les travailleurs. Ceux-ci doivent donc se tourner vers le PS et le PC et exiger d'eux qu'ils changent de politique, qu'ils satisfassent les revendications, qu'ils s'en prennent enfin aux patrons. PS et PC en ont le pouvoir, qui leur a été donné par le vote des travailleurs les 10 mai et 21 juin derniers.
Il faut une autre politique, et cette exigence aura d'autant plus de force et d'efficacité qu'elle sera portée par les mobilisations et les luttes.
Il faut une loi des 35 heures pour tous et toutes, sans réduction de salaire et autres contreparties : voilà des mois et des mois que la LCR mène bataille pour cet objectif, le seul qui puisse réellement réduire le chômage et unir les travailleurs. L'expérience réalisée par le mouvement ouvrier à l'occasion de l'application de l'ordonnance sur les 39 heures doit permettre de convaincre des militants et des travailleurs, de plus en plus nombreux, que cet objectif est juste et nécessaire. Le vote d'une loi à l'Assemblée nationale sur l'ensemble des ordonnances sociales en avril doit être l'occasion d'une centralisation des luttes et de la mobilisation pour une loi des 35 heures, pour une autre politique.
La responsabilité des révolutionnaires est grande pour que, au sein du mouvement ouvrier, les leçons politiques de la première vague gréviste soient discutées, pesées, assimilées. Pour que, malgré la division orchestrée par les états-majors, la mobilisation unitaire des travailleurs s'organise contre le patronat.